Jean-Christophe Chauzy ("Revanche") : « Ce qui m’importe, c’est la juste indignation pour arriver à une situation plus équitable. »

13 juin 2012 0 commentaire
  • Alors même que la Gauche arrive au pouvoir lors des Présidentielles de 2012, Nicolas Pothier et Jean-Christophe Chauzy publient Revanche, ou les aventures d’un redresseur de torts sociaux fustigeant les « patrons voyous ». L’heure des comptes a-t-elle sonné ?
Jean-Christophe Chauzy ("Revanche") : « Ce qui m'importe, c'est la juste indignation pour arriver à une situation plus équitable. »
Revanche T1 : Société Anonyme - Par Pothier & Chauzy
Éditions Treize Étrange

Après la biographie de Marine Le Pen, voici Revanche... On découvre un Chauzy de plus en plus engagé ! Qu’en est-il ?

Cela ne date pas de ce bouquin. Bien que je ne milite pas, on m’a déjà posé la question de mon engagement et de la question de savoir si je faisais de la bande dessinée engagée. Je pense qu’elle l’est un petit peu et elle l’est dès que l’on s’intéresse à ce qui se passe autour de soi. Je n’ai pas l’impression d’avoir dévié, mais peut-être que, depuis deux bouquins, cela se traduit de façon plus explicite. C’est sûr que quand on s’attaque à Marine Le Pen, l’angle est forcément politique.

Quand on fait Revanche et que l’on s’intéresse au bras droit du patronat, là aussi, je n’ai pas l’impression d’être beaucoup plus politique que lorsque je faisais La Vie de ma mère avec Jonquet (Casterman). Quand on travaille sur le polar, on est forcé de travailler sur les travers de la société, mais ils peuvent rester métaphoriques.

C’est sûr qu’avec Marine Le Pen et Revanche, on est les deux pieds dans le plat, mais cela me convient assez.

Dans Revanche, c’est le cas de le dire, on est face à un discours revanchard... Est-ce bien réaliste, cette volonté de « faire payer » ?

Je ne sais pas si c’est réaliste mais je pense qu’il y a dans le bouquin un second degré évident, à la fois dans le côté irréel du personnage principal : imaginer que le bras droit de la patronne va castagner les patrons voyous, ce serait bien, ce serait drôle, mais j’y crois assez peu.

C’est une bande dessinée qui, de la part du scénariste Nicolas Pothier, est née d’une frustration que les gens de gauche connaissent tous : l’impression que l’on se fait brouter la laine sur le dos depuis des décennies sans que l’on puisse faire quoi que ce soit, d’assister à une dégradation des conditions de travail, que l’on se fout de nous depuis une trentaine d’années, quoi ! Et surtout qu’une idéologie a pris le pas sur toutes les autres qui exhibe le fait qu’elle a gagné ! Si revanche, il y a, c’est par rapport à cette indignation-là. Il n’y a pas de résignation, même si nous sommes dans un propos tragi-comique. Je ne suis pas un dessinateur engagé au sens militant du terme, mais au sens où je mets le doigt sur des choses désagréables.

Revanche T1 : Société Anonyme - Par Pothier & Chauzy
(c) Éditions Treize Étrange

Quelles sont-elles ? Il y a trente ans, les problèmes étaient déjà les mêmes qu’aujourd’hui, non ?

Non, nous sommes dans un pays qui est totalement désindustrialisé. Le taux de présence des agriculteurs français n’a cessé de se dégrader depuis ce temps-là. On devient un pays de services totalement coupé de ses racines, même si celles-ci n’étaient pas destinées à se perpétuer pendant des millénaires.

Quand on regarde la situation de l’enseignement -je suis enseignant à côté de mes activités d’auteur de bande dessinée-, elle s’est dégradée de façon catastrophique, non pas depuis trente ans, mais depuis cinq ans de manière plus nette encore. On en a tous des indications relativement précises de cette dégradation, d’autant plus je crois que le monde libéral a prétendu triompher après avoir écrasé l’Hydre de Lerne communiste dans les années 1990.

Depuis, on a une impression d’impunité totale du libéralisme international qui a profité de la mondialisation de la manière la plus nocive que l’on puisse imaginer en instituant le pognon comme valeur supérieure.

C’est une BD qui appelle à la révolte, sinon à la révolution ?

Je ne suis pas naïf, du moins je l’espère. C’est un appel à la vigilance en tout cas.

À l’indignation ?

Ouais, c’est un grand mot qui est un peu un pis-aller en ce moment. Tout le monde peut s’en emparer avec facilité : "Indignons-nous !" Tout le monde est un peu plus ou moins indigné. Nous parlions de Marine Le Pen tout à l’heure : ses électeurs procèdent d’une certaine forme d’indignation, ceux de Mélenchon, ceux de Hollande, même ceux de Sarkozy ! Que ce soit autour de thèmes économiques comme celui de l’immigration, on peut toujours s’indigner. L’indignation est partagée et est extrêmement variée. Ce qui m’importe, c’est la juste indignation pour arriver à une situation qui soit plus équitable, avec une relation à notre vie quotidienne qui nous permet tout simplement d’être plus heureux.

Quel est l’objectif de cet ouvrage ? Y en a-t-il seulement un ?

Je crois qu’il y en a toujours. J’essaie de faire une bande dessinée qui a toujours les deux pieds dans la réalité, même si je ne crois pas tellement à une bande dessinée réaliste puisque nous sommes toujours dans une fiction dessinée. Nous sommes conscients que même lorsque l’on propose une bande dessinée sur Marine Le Pen ou dans les polars que j’ai pu faire, nous restons dans l’industrie du loisir quelle que soit notre volonté de dénoncer quoi que ce soit.

Revanche est un ouvrage qui aimerait avoir une visée un peu pédagogique sur les cas traités qui ne sont ni plus ni moins que des faits divers économiques et industriels ayant existé et qui nous sont jetés à la face tout au long de l’année.

Mais quelle que soit la pédagogie dégagée, nos bouquins seront bien entendu vus comme des distractions. Le second degré est là pour rire d’une manière jaune d’une réalité qui n’est pas très marrante. Si ce bouquin a une fonction, c’est d’assumer ce tiraillement entre les deux.

C’est un peu désespéré, tout cela, non ?

J’espère que non. Si j’étais désespéré, je ne ferais plus de bouquin ! C’est ma manière d’assumer à moi. Je n’ai pas le talent de Mélenchon, ni de Hollande. C’est ma contribution à l’édifice de la non-résignation. Le désespoir, c’est d’arrêter.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

Revanche T1 : Société Anonyme - Par Pothier & Chauzy
(c) Éditions Treize Étrange

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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