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Xavier Dorison (Les Sentinelles T.3) : "A quoi bon une victoire si on s’est déshonoré pour l’obtenir ?"

Par Thierry Lemaire le 6 avril 2011                      Lien  
Avec le troisième tome des Sentinelles, Xavier Dorison continue son exploration du genre des super-héros, sur fond de Première Guerre mondiale. Une nouvelle Sentinelle, un super-vilain, des cas de conscience, des visions du monde : le scénariste de {Long John Silver} a gâté ses lecteurs.

Cet album est riche en fils rouges avec, tout d’abord, une nouvelle Sentinelle. Et cette fois, il faut lever les yeux au ciel.

L’idée générale, c’est de prendre les classiques du genre des super-héros et de les traiter « à la française ». J’avais envie de passer par un héros volant. Alors voila Hubert Marie de Clermont, alias Pégase et son réacteur à poudre, pilote de chasse, patriotique.

Pour l’instant, les autres Sentinelles avaient les pieds bien sur terre.

Oui, ce nouveau personnage montre une autre facette des soldats. Ces gens qui croyaient en la patrie, en l’honneur, et en un certain nombre de valeurs qu’on appellerait aujourd’hui vieille France.

Xavier Dorison (Les Sentinelles T.3) : "A quoi bon une victoire si on s'est déshonoré pour l'obtenir ?"
Pégase en pleine action.
(c) Dorison-Breccia/Delcourt

Et le fait qu’il soit noble colle bien avec le sentiment "d’aristocratie" des pilotes.

Oui, et puis il y a aussi une autre idée derrière, c’est que la Guerre de 14 (et peut-être déjà un peu la Guerre de 1870) enterre toute idée de chevalerie dans les conflits. Quoi de mieux pour illustrer ça que de prendre un personnage qui croit encore dans ces valeurs et qui va voir à quel point ça n’a plus de sens.

L’autre nouveauté de ce troisième tome, c’est qu’il y a cette fois une Sentinelle du côté allemand, le terrible Übermensch, avec toute la finesse de l’industrie lourde germanique.

Le super-vilain est un personnage essentiel. L’intérêt des 4 Fantastiques c’est le Docteur Fatalis, pour Superman c’est Lex Luthor, pour Spiderman c’est le bouffon vert, etc. L’exploit des protagonistes est à la mesure de leurs antagonistes. Donc j’avais forcément envie de faire un super-vilain. Ensuite, il y a une idée derrière ça, c’est de bien montrer que dans cette guerre, on est dans une sorte de mécanisme de cliquet qui fait que quand un camp franchit une marche, le camp d’en face la franchit juste après. Et à partir du moment où les Français avaient franchi la marche sentinelle, utilisé le dexynal et tous ces produits un peu pourris, forcément les Allemands allaient faire pareil. Et cette idée d’avoir un temps d’avance, on montre à travers l’album que c’est impossible. Et que ça conduit à une spirale particulièrement dangereuse.

Übermensch ne fait pas dans la dentelle.
(c) Dorison-Breccia/Delcourt

L’autre fil rouge, évidemment, c’est l’utilisation des gaz. C’est l’un des faits marquants de la Première Guerre mondiale.

C’est un élément important. Pas tant parce que c’est une arme absolument horrible mais parce que c’est le moyen de destruction absolu qui a été employé des deux côtés. Les Allemands ont été les premiers à utiliser le gaz, en se posant beaucoup de questions. Il y a eu des vrais débats au sein même de l’état-major, d’abord parce qu’on n’était pas sûr que ce serait efficace, et ensuite, surtout de la part des officiers prussiens, pour savoir s’ils n’allaient pas se déshonorer. A quoi bon une victoire si on s’est déshonoré pour l’obtenir ? On voit dans cette tergiversation que les résultats l’ont emporté sur les moyens. Et là où les Français et les Anglais auraient pu dire « moralement, nous valons plus que les Allemands », ce qui aurait je pense donné une vraie légitimité à leur victoire, et bien ils ont fait exactement la même chose.

Une photo d’un soldat portant un masque à gaz rudimentaire, en page de garde de l’album

Ce qui est intéressant dans la description de l’utilisation des gaz, c’est que le récit commence au moment de la phase de test. Aviez-vous une grosse documentation pour ce moment précis ?

Oui, bien sûr. Comment les gaz ont été inventés, quel était le processus. Et j’ai découvert des choses incroyables. A Ypres, quelques jours avant que ne commence la bataille, les soldats français interceptent un soldat allemand, et trouvent dans ses papiers des documents prouvant noir sur blanc qu’ils vont utiliser des gaz, avec ce qu’ils appelaient à l’époque les « compagnies de désinfection ». Le soldat allemand a avoué, et les Français ne l’ont pas cru. Parce qu’ils ne voulaient pas le croire. Ils ne voulaient pas admettre que les Allemands avaient une meilleure arme. Un déni de réalité que l’on retrouve à de nombreuses reprises pendant la guerre. Lorsqu’on commande aux soldats d’attaquer baïonnette au canon face à des mitrailleuses ; qu’on leur dit qu’il faut lâcher leur pelle, que ça ne sert à rien de creuser des tranchées et qu’il vaut mieux courir ; quand on demande de grappiller 5 mètres sous les obus ; quand on débarque aux Dardanelles alors qu’on sait que ça ne servira à rien, etc, etc, etc. Jusqu’en 1917 avec Pétain, il y a un manque absolu de pragmatisme.

Première apparition des gaz
(c) Dorison-Breccia/Delcourt

Le dernier fil rouge du récit est résumé par la phrase de Gandhi en ouverture de l’album « Œil pou œil... et le monde deviendra aveugle ».

En fait, cette histoire, c’est le conflit entre deux visions du monde. Au départ, Féraud est porté par l’idéal de Gandhi. Il dit à Djibouti « nous n’emploierons pas les mêmes méthodes qu’eux » et le sergent répond « alors, nous échouerons ». Deux visions complètement opposées. Le plaisir du récit est de faire réfléchir le lecteur à ça le temps d’une histoire. Et puis l’enchaînement de drames et de colères va finalement pousser Féraud, qui est foncièrement pacifiste, à lui-même utiliser le gaz.

Et à la fin, il est complètement blasé par l’horreur.

Et c’est le pire. On va d’ailleurs pouvoir traiter ça dans la suite. Il a découvert une part de lui-même terrible et en même temps qui lui permet de passer cette épreuve. Quand on voit comment la réalité a, à ce point là, anesthésié l’empathie, la compassion, on commence à se poser des questions. J’ai beaucoup lu de témoignages pour faire cette série. Ce que les soldats de la Première Guerre mondiale ont subi est inimaginable. Ce sont des niveaux traumatiques inhumains.

Le personnage de Pégase a lui aussi une relation particulière avec le conflit, mais là, c’est une question d’honneur.

Il met encore des valeurs morales dans la guerre. Je ne suis pas sûr qu’elles aient vraiment lieu d’être dans le type de conflit auquel il est confronté, mais bon, il pose des questions morales alors que les autres autour de lui n’ont plus que des questions d’ordre matériel, d’efficacité. Ça crée un décalage intéressant.

Pégase est encore dans la Guerre de 70, avec le poids du père.

Oui, il est dans la vengeance. Sa famille a été très marquée par la Guerre de 70, et c’est quelqu’un qui est « en héritage ». Il hérite des fautes de son père, dans le tome suivant il héritera de la fortune de son père. Il fait partie de ces gens qui vivent en fonction de ce qu’on leur a légué et pas en fonction de ce qu’ils sont.

Féraud aussi utilise les gaz.
(c) Dorison-Breccia/Delcourt

Contrairement aux autres albums, on voit peu l’arrière. C’était une volonté particulière ?

En fait, j’ai un problème de place. Je ne fais pas une série de comics qui sort tous les mois où j’aurais le temps de tout montrer. Mais par la suite, j’aimerais prendre un album entier pour décrire ce qui se passe à Paris.

Le temps d’une permission.

Oui. Il y a de quoi faire, c’est intéressant de voir la vie à l’arrière. Parce que la vie était normale à Paris pendant la guerre. Pas vers la fin de la guerre avec les bombardements de la grosse Bertha ou au tout début quand l’armée allemande était à 40 km, mais le reste du temps, les restaurants, les théâtres étaient ouverts. Et d’ailleurs, les poilus étaient très choqués par ça. Ils savaient qu’à 200 km de Paris, c’était l’enfer, et somme toute, à Paris ça allait bien.

En ce qui concerne le dessin, j’ai trouvé qu’il y avait un peu plus de pleines pages et de grandes cases.

La narration a un peu changé parce que maintenant on la fait tous les deux. On travaille de manière classique : je fais un premier découpage, je lui envoie. Enrique fait un storyboard. Et puis je peux lui faire des suggestions qu’il suit ou pas pour la version définitive. Par rapport au début, on est plus dans l’échange sur le storyboard.

Dans les deux premiers albums, le dessin de Breccia était un peu raide, et je trouve qu’ici, il a gagné en rondeur.

C’est comme dans toute série, il faut se faire aux personnages. Il en est à presque 200 pages de Sentinelles, il commence à mieux les connaître. Les couleurs ont été aussi un peu ajustées. Tout ça fait qu’Enrique maitrise mieux les choses.

Pour conclure, on sait déjà par la fin du tome 3 que le prochain album aura lieu dans les Dardanelles.

Oui, un voyage en Turquie où 200 000 hommes ont débarqué sur des plages, sans eau, en plein soleil, face à des forteresses turques armées par les Allemands. Un massacre du à l’entêtement de Lord Kitchener. D’ailleurs, le récit montrera certainement la première défaite des Sentinelles. Mais ceci est une autre histoire. Je suis en train de finir d’écrire le scénario et l’album devrait sortir dans un an et demie.

(par Thierry Lemaire)

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