Younn Locard ("Révolution") : « Nous n’aurions aucune raison de faire un livre sur la Révolution française si nous ne pensions pas que cela puisse être utile aujourd’hui. »

12 mai 2020 0 commentaire
  • Younn Locard a reçu avec son complice et copain de lycée Florent Grouazel, le très convoité "Fauve d'or" d'Angoulême, prix du meilleur album de l'année, pour "Révolution : Liberté" (Actes Sud / L'An 2). Après des études à Saint-Luc à Bruxelles, il publie un premier album en 2009,"H27", chez L'Employé du moi qui préfigure de façon quasi prophétique la pandémie du Covid-19, puis part deux ans crapahuter de par le monde. Il en revient avec "Dérive orientale" (2013, L'Employé du moi) avant de retrouver Florent Grouazel dans la réalisation de "Eloi" (2013, Actes Sud / L'An 2), leur première BD historique commune sur le colonialisme et la Nouvelle-Calédonie. L'album qui suit, "Révolution : Liberté", est celui de leur consécration. Au prix de plus de cinq ans de travail...

Alors ça s’est bien passé pour vous le confinement ? Avec Florent, vous aviez naguère l’habitude de travailler avec déjà un brin de distanciation sociale...

Bonjour Didier. Écoute, ça va pas mal. Je suis confiné chez moi avec ma compagne et mes deux enfants de six et huit ans. À l’heure qu’il est, ils sont tous les deux à côté de moi, dans mon atelier, en train de faire de grands dessins de Dragon Ball, on écoute des podcasts en travaillant.

Avec Florent, on travaille tous les jours une heure ou deux, sur Skype, pour boucler le scénario d’Égalité et en effet, c’est quelque chose que nous avions beaucoup pratiqué quand on travaillait sur Liberté. Ces moments sont donc comme en dehors du confinement, en dépit du fait que nous soyons sur Skype, je retrouve une habitude ancienne et bien connue, celle de fouiller dans mes bouquins d’histoire, Florent au bout du fil, sans la vidéo, en tirant avec jubilation sur les ficelles de notre récit et en échangeant sur les informations que nous recevons du monde, sur nos lectures, sur les films qu’on a pu voir... Ces moments sont très structurants pour moi ces jours-ci.

Younn Locard ("Révolution") : « Nous n'aurions aucune raison de faire un livre sur la Révolution française si nous ne pensions pas que cela puisse être utile aujourd'hui. »
Révolution T.1 : Libérté par Florent Grouazel et Younn Locard (Actes Sud / L’An 2)

L’année avait bien commencé : Prix du meilleur album à Angoulême et avant cela Prix Château de Cheverny de la bande dessinée historique à Blois. Vous vous y attendiez ?

On a reçu pour Liberté le prix de la BD d’histoire de Blois, un Fauve d’Or, comme tu le rappelles et aussi le prix de la BD citoyenne décerné par l’Humanité/CTHS en 2019. Être ainsi récompensés par les historiens, nos pairs et "le peuple de gauche", c’est un peu la Sainte Trinité, pour un tel projet mais pour tout dire, on ne s’attendait à rien. Ce n’est pas vraiment comme ça que ça se passe. On a travaillé sur notre album pour qu’il soit le mieux réussi possible... Une fois sorti il vit sa vie.

En janvier, Younn Locard et Florent Grouazel reçoivent le Fauve d’or d’Angoulême 2020.
Photo : Cédric Munsch / ActuaBD.

L’impact sur les ventes s’est vu avant le confinement ?

Il était en rupture fin janvier, au moment où il a reçu le Fauve d’Or, je crois que les magasins ont été réapprovisionnés fin février... Ça laissait peu de temps avant la fermeture des librairies.

À l’étranger aussi ?

On a commencé à avoir des touches sérieuses pour des traductions en chinois, en coréen et en espagnol.

On a mis pas mal en évidence ces derniers temps que vous aviez reçu un à-valoir de 8000€ seulement pour un boulot qui a demandé des années de travail ? Comment on s’en sort dans ces conditions ?

On a travaillé cinq ans sur cet album, dans les conditions financières que tu décris, et avec une aide du CNL [Centre National du Livre. NDLR] aussi. On a donc dû trouver d’autres manières de gagner un peu d’argent : boulots de commande, interventions scolaires, etc. tout en libérant du temps pour travailler, ceci expliquant en partie pourquoi nous y avons passé si longtemps.

La vraie question n’est finalement pas tant "comment fait-on pour vivre dans la précarité ?" beaucoup de gens le savent très bien, mais plutôt : "Pourquoi avoir accepté de telles conditions ? " Et la réponse n’est pas évidente. Sans doute y avait-il pour nous une sorte d’urgence à faire ce livre. Nous n’avons pas réfléchi à l’époque ce qu’impliquaient ces conditions en termes politiques, pour la profession dans son ensemble, sans doute parce que nous n’avions pas encore eu beaucoup l’occasion d’en discuter collectivement. Mais on essaye d’apprendre de nos erreurs !

Dessin pour une sérigraphie.
© Younn Locard

L’angle de Révolution : Liberté demandait un travail intense de documentation. Comment décantez-vous cela, qu’est-ce qui conduit vos choix ?

On était des novices absolus, j’avais commencé à lire sur le sujet de la Révolution française un ou deux ans plus tôt, de manière empirique et désordonnée, et c’est un méthodologie qu’on a conservée, avec quelques ajustements au fur et à mesure.

Avec Florent, nous avons chacun des sensibilités différentes, ce qui fait qu’on ne lit pas toujours les mêmes livres. Pour toute une partie de notre bibliographie, je n’ai pas eu les livres en main mais c’est Florent qui me les a racontés, et réciproquement. Au départ c’est de l’histoire Punk, "do it yourself !" et puis au fur et à mesure, on rencontre Pierre Serna, et puis de plus en plus d’historiens et d’historiennes... Aujourd’hui on a des contacts avec plein de spécialistes de la période. C’est un avantage énorme, parce que ça nous donne accès à beaucoup d’autres sources. Et le travail de documentation change pas mal au fil de l’écriture, on va plus loin, plus profond, aussi parce qu’on aborde des questions encore très sensibles pour l’historiographie elle-même.

Essai couleur.
© Younn Locard

Nous supposons que l’un et l’autre, vous travaillez sur la tablette graphique ?

Seulement pour les couleurs, les planches étant dessinées à la main. Je travaille sur un vieux Dell avec une version de Photoshop qui date des années 2010... Non connecté à internet pour ne pas avoir à faire de mises à jour. C’est avec lui que j’ai fait mes couleurs et la mise en page de Liberté. Pour aller sur Internet, j’ai un autre ordi sous Linux, je passe de l’un à l’autre.

La suite de Révolution, Égalité devrait paraître en 2022. Le confinement devrait être achevé. Est-ce que l’actualité influence votre réflexion, votre récit ? Beaucoup parlent de révolution ces temps-ci...

Nous n’aurions aucune raison de faire un livre sur la Révolution française si nous ne pensions pas que cela puisse être utile aujourd’hui. Je ne sais pas d’où vient ce sentiment que faire des BD historiques est le meilleur moyen de parler d’actualité... Mais c’est dans ce sens là que ça se passe pour nous. Notre histoire est connectée à l’actualité en permanence. Je crois que ce qui nous paraît juste dans cette idée c’est que c’est un moyen de parler du monde d’aujourd’hui, tout en conservant un certain recul, et en l’ancrant dans une continuité sur le temps long.

La Révolution française ou le début du 19e siècle pour Éloi, sont encore bien vivants dans notre monde d’aujourd’hui, vraiment, nous les côtoyons et il serait grave de penser que nous sommes revenus des travers de ces époques, ou qu’il y a un progrès dans la marche de l’Histoire. L’Histoire permet une certaine distance avec les choses qui est très précieuse pour nous.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

Paris sous la Révolution
© Younn Locard

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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LIRE AUSSI :

- L’interview de Florent Grouazel et Younn Locard par Tristant Martine sur ActuaBD.com : "Le passé que nous mettons en scène offre un miroir à notre époque". (18 nov. 2019)

- La chronique de "H27" (L’Employé du moi) par Thierry Lemaire sur ActuaBD.com. (21 oct. 2009)

- La chronique de "Dérives orientales" (L’Employé du moi) par Didier Pasamonik sur ActuaBD.com. (20 juil. 2013)

- La chronique d’"Eloi" par David Taugis sur ActuaBD.com. (7 déc. 2013)

- La chronique de "Révolution : Liberté" par Tristant Martine et Paul Chopelin sur ActuaBD.com.

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