Yvan Delporte rejoint Franquin au paradis des bulles

5 mars 2007 22 commentaires
  • A l'heure où l'on célèbre les 50 ans de Gaston, on apprend que ce 5 mars 2007, Yvan Delporte s'en est allé rejoindre ses amis Franquin et Peyo au paradis des auteurs de bande dessinée. Avec lui disparaît un des acteurs essentiels de l'Ecole belge.

Fort d’une longue carrière au service de la bande dessinée, l’histoire retiendra certainement qu’Yvan Delporte fut le révélateur du talent d’illustres dessinateurs lorsqu’il fut rédacteur en chef du journal Spirou de 1955 à 1968. Cette époque a été pour l’hebdo de Marcinelle, l’ère des découvertes, de toutes les audaces, un pan de l’âge d’or de l’Ecole de Marcinelle.

Né en 1928 à Bruxelles, Delporte est entré en 1945 aux Editions Dupuis comme retoucheur sur les bandes dessinées américaines que publiait l’éditeur belge. En 1949, il écrivit pour Eddy Paape la fin d’un épisode de Valhardi dont il réalisa aussi l’histoire suivante. En 1955, il est nommé rédacteur en chef de Spirou. Il va pouvoir, sous l’oeil complice de son éditeur Charles Dupuis, donner libre cours à son génie créatif et à sa fantaisie.

Il sera à l’origine de nombreuses innovations dans l’animation du journal dont les plus célèbres furent certainement les mini-récits, ces petits albums de 32 pages à confectionner soi-même à partir des quatre pages centrales du journal. Ils furent le banc d’essai de toute une génération d’auteurs. C’est dans cette série que Les Schtroumpfs connurent leurs premières aventures à part entière. De même, Jean Roba y publia les premières aventures de Boule & Bill [1]. Mais cette collection sera également pour ainsi dire le creuset d’une brillante brochette de dessinateurs : avec ses piliers, Noël Bissot [2] et Deliège [3], et ses ténors : une aventure du Petit Noël de Franquin [4]. Maurice Tillieux, Salvérius, Remacle, Paape, Wasterlain, le facétieux Jacques Devos qui y livra les premières aventures de l’inventif Génial Olivier, Degieter... On n’oubliera pas des signatures moins prestigieuses qui y firent des débuts parfois bien hésitants comme Benn, Lagas, et bien d’autres.

Yvan Delporte rejoint Franquin au paradis des bulles
Yvan Delporte et le journaliste du Soir de Bruxelles, Daniel Couvreur, en septembre 2004, lors de la grande exposition Franquin à la Cité des Sciences à Paris.
Photo : D. Pasamonik

Delporte continue à fournir des textes pour ses amis Peyo (Les Schtroumpfs et Benoît Brisefer), Roba (La ribambelle). En 1957, il accueille la nouvelle création de Franquin, un certain Gaston Lagaffe ; il lui ouvre les pages du journal dans lequel il aura carte blanche pour l’animer. On sait quel destin sera le sien.

Yvan Delporte vivra avec le créateur du Marsupilami une grande complicité et une profonde amitié. Il coécrira avec lui les aventures d’Isabelle pour Will (avec une aide de Macherot) puis les aventures d’Arnest Ringard et la taupe Augraphie pour Frédéric Jannin. Il écrira pour le journal de Spirou une multitude de scénarios pour René Hausman (Saki), Gérald Forton (Alain Cardan), Jidéhem (Starter), Berck (Mulligan, avec Macherot), Carine de Brabanter (Les Puzzoletti ), deux Sandy & Hoppy pour Willy Lambill, etc.

Hergé, Franquin et Delporte (à droite)
Photo (c) E.M.

Tous les amateurs ont en mémoire son autre coup de génie : son duo infernal avec Franquin dans la création du supplément Le trombone illustré en 1977. Cette aventure dura le temps de 30 numéros désormais mythiques dans lesquels on pouvait lire des auteurs venus de tous les horizons tels Bilal, Gotlib, Dany, Sirius, Bretécher, Mézières, Tardi, Peter de Smet, les premières pages de Frédéric Jannin, une sorte de résumé de la bande dessinée la plus créative de son temps. Un casting prestigieux au service d’un espace de liberté sans doute trop en avance sur son temps et probablement pas à sa place dans le "beau journal de Spirou". Franquin y réalisa sa grande œuvre Les Idées noires qui foutaient le cafard à l’éditeur Charles Dupuis. L’aventure se poursuivit dans les pages du magazine (A Suivre) sous le titre Pendant ce temps à Landerneau mais la magie des débuts disparut et l’aventure tourna rapidement court, les Idées noires terminant leur carrière dans Fluide Glacial.

Delporte ne se limita pas à alimenter de ses idées et de ses scénarios l’hebdomadaire de Marcinelle, il fit également une carrière de scénariste européen en travaillant avec René Follet (Les Zingari), Tenas (Onkr) pour le journal de Mickey. Il collabora également avec diverses publications des Pays-Bas pour Follet (Steve Severin), Bretécher (Alfred de Wees) et Ryssack (Colin Colas). Peu d’albums furent publiés de ces différentes expériences.

Une scène de la vie quotidienne chez Dupuis ?
Photo (c) Dupuis

Il fut également de l’aventure audiovisuelle des Schtroumpfs (dont il est le co-auteur de la plupart des scripts) et des Tifous de Franquin pour lesquels il rédigea moult épisodes.

Une grande amitié le liait à la chanteuse Barbara pour laquelle, alors qu’elle débutait, il mit à disposition le cabaret La Mansarde à Charleroi .

Après son départ à la retraite aux Editions Dupuis, il continua à exercer son talent dans le monde de la bande dessinée. Il écrivit un épisode de Cubitus pour Dupa, il contribua à la relance des aventures de Johan et Pirlouit pour Alain Maury aux éditions du Lombard. Il signa aussi le catalogue de l’exposition Morris à Angoulême de 1993. Il fut également occasionnellement traducteur notamment pour Walt Kelly (Pogo), Marvano et Haldeman (Dallas Barr), ou encore le premier épisode de Léon la Terreur de Théo van den Boogaard.

Ses dernières années il fut essentiellement actif pour Marsu Productions, une maison pour laquelle il s’attacha à aider à la publication de différents travaux de son ami Franquin.

Photo (c) Laurent Mélikian

Passionné de musique, il participa à l’aventure du groupe de rock constitué d’auteurs de BD le Boys Band Dessiné avec ses amis Midam, Gazzotti, Janry et Borrini. Ce dernier devait d’ailleurs nous déclarer à l’annonce du décès de son camarade de chant qu’il "regretterait de ne plus pouvoir chanter Je t’aime moi non plus ensemble ! Un concert lui avait été consacré en décembre dernier lors duquel, nous avions réalisé un petit film en son hommage, pour célébrer son sens de l’amitié, mais déjà fort malade, il n’a jamais pu le voir".

"Nous ne pouvons nous empêcher de penser à sa dernière facétie, souligne Borrini. En léguant son corps à la science, il permettra aux étudiants en médecine de pouvoir enfin découvrir le vrai mystère Delporte : que cachait-il sous sa célèbre barbe fleurie ?". Personnage truculent, à l’humour acerbe, au franc parler ravageur, il avait su cultiver des amitiés indéfectibles dans la bande dessinée et dans la chanson. Nombre de dessinateurs s’étaient d’ailleurs amusés à le représenter dans leurs histoires, que ce soit dans les aventures de Gaston, de Natacha ou de Benoît Brisefer.

Yvan Delporte fut incontestablement un jalon essentiel dans l’histoire de la bande dessinée belge tant il a su mettre en évidence le talent de ses auteurs et par sa manière parfois iconoclaste de diriger un magazine important. N’a-t-il pas eu un jour l’idée de proposer une édition de Spirou parfumée ?

Un grand auteur de bande dessinée nous quitte aujourd’hui dont on n’a pas encore pleinement mesuré l’importance capitale, une créativité insouciante et débridée à la dimension internationale que l’on peut comparer à celle d’un Harvey Kurtzman, le timonier du magazine américain Mad.

(par Erik Kempinaire)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : Yvan Delporte par Didier Pasamonik.

[1Boule et les Mini-Requins sur un scénario de Maurice Rosy

[2Le Baron.

[3Le célèbre Bobo fit ses débuts dans cette série

[4Noël & l’Elaoin.

 
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22 Messages :
  • Que dire ?
    ...
    M’enfiiiiiin !!! Commence à nous les briser, la Faucheuse.
    ...
    Merci pour cet hommage et ces photos.
    ...
    Les boules
    ... Snif !

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    • Répondu le 5 mars 2007 à  23:09 :

      Hommage posthume à Delporte qui mine de rien, caché sous sa barbe, a travaillé avec les plus grands de Spirou comme scénariste. De plus, en tant que rédac-chef, il a pu en recruter une certain nombre.
      Je voudrais rappeler que Trondheim avait entrepris une correspondance avec lui (voir son livre Désoeuvré)

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      • Répondu par Yassine le 6 mars 2007 à  15:14 :

        Ca existe pas le paradis.
        Et le paradis des bulles non plus.

        Arrétez avec vos hommages niais.
        Il mérite mieux que ça.

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        • Répondu par JACQUES le 10 avril 2007 à  11:53 :

          DESOLE MAIS FAUT PAS JOUER AVEC LES SENTIMENTS DES FANS. CHACUN A LE DROIT D EXPRIMER CE QU IL RESSENT. ON NOUS LAISSE ENCORE CETTE LIBERTE. JUSQU A QUAND ? MYSTERE ALORS PROFITONS EN
          JACQUES

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  • Pfffouh !
    Moi qui, justement ce week end, disais à un ami que delporte était le dernier dinosaure de l’age d’or de spirou.... et voilà.
    Ce qui me console, c’est qu’il à put retrouver tout ses potes là haut, j’espere qu’il nous prépare un super journal de spirou pour le jour ou je les rejoindrais !!!
    Allez, bon vent yvan !!!!

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  • Yvan Delporte rejoint Franquin au paradis des bulles
    5 mars 2007 20:52, par Klarelijn

    Une bien triste nouvelle. La photo d’HERGE, FRANQUIN et DELPORTE illustrant votre article est formidable d’intensité. Quelle belle brochette d’artistes inoubliables !

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  • C’est avec tristesse que j’apprends la disparion d’un des derniers acteurs de l’âge d’or du Journal Spirou et de la Bande Dessinée en général.
    J’aurais vraiment voulu rencontrer ce monsieur.
    Il nous quitte et va rejoindre ses amis Franquin, Roba et les autres.
    Adieu Yvan, on ne t’oubliera pas...

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  • Yvan Delporte rejoint Franquin au paradis des bulles
    5 mars 2007 23:35, par borrini fabrizio

    je tiens à rectifier une chose importante...Yvan nous parlais de léguer son corp à la science...c’était tout lui et son humour caustique..mais je ne sais pas à l’heure actuelle ce qui à été décidé et je tiens à m’excuser auprès de sa famille et de ses proches si cette anecdote n’est pas fondée et hors propos...mes amis du boysband dessinée et moi-même somment bien évidement touchés par le départ de cet homme hors du commun.
    Nous seront dès lors bien tristes de monter sur scêne à faire nos gamineries sans lui.
    un bon amaretto et santé Yvan

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    • Répondu par Daniel Couvreur le 6 mars 2007 à  11:05 :

      Yvan a bel et bien légué son corps au professeur Champignac pour que la science découvre enfin de quel sabre de bois se chauffe un homme de progrès et de générosité.

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  • Quelle triste nouvelle. Yvan Delporte m’a toujours impressionné.
    En apprenant la nouvelle de sa mort, je ne peux m’empêcher de repenser à une entrevue qu’il avait accordée à un poste de télévision communautaire de la ville de Québec vers 1994 (lors du festival de BD). Le journaliste qui lui posait des questions ne connaissait ABSOLUMENT RIEN de ce grand bonhomme et de la bande dessinée. Avec une subtilité et un humour assez évident, Delporte se plaisait à l’embobiner en lui racontant toutes sortes de choses absurdes. Si cette entrevue existe encore, ce serait un véritable plaisir de revoir l’éloquence, l’esprit fin et l’humour de Delporte.

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  • "Yvan Delporte rejoint Franquin au paradis des bulles"

    Mmh, je ne suis pas sûr que ce grand bouffeur de curés aspirait au Paradis...

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    • Répondu par Didier Pasamonik le 6 mars 2007 à  08:56 :

      Vous avez raison sur le fond. Mais on peut imaginer un paradis virtuel, celui des dieux de notre enfance. Au reste, cette photo où l’on voit Yvan, Franquin et Hergé, a un quelque chose de surnaturel, non ?

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  • Yvan Delporte rejoint Franquin au paradis des bulles
    6 mars 2007 09:55, par Cécile*

    Ce bon Yvan reste un modèle pour moi. Jusqu’au bout, il aura gardé son inimitable sens de l’humour. Lui qui racontait que rien de grave ne pouvait lui arriver car il y avait les visites de sa médecin traitan...dre.

    Salut Yvan et une chose est sûre : on ne t’oubliera pas de si tôt !

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  • Lewis Trondheim vient de mettre en ligne sur son blog des planches qui, à la lecture des derniers évènements, sont d’autant plus émouvantes et prémonitoires : à lire ici.

    Voir en ligne : Blog de Trondheim

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  • Je l’avais rencontré deux ou trois fois l’an dernier, et à chaque fois c’était un rire tonitruant, plein de jeunesse, qui sortait de derrière sa barbe, surmontée de 2 yeux pétillants. On aurait cru qu’il resterait plus longtemps parmi nous... Bon voyage Mr Delporte !

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  • Merci d’avoir consacré un article digne de ce nom à un personnage aussi important qu’Y. DELPORTE ! Les amateurs savent ce qu’ils lui doivent !
    Merci aussi pour cette extraordinaire photo (je ne l’avais encore jamais vue nulle part..)réunissant Hergé, Franquin et Delporte. Elle m’a coupé le souffle !

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  • Bonjour,
    Je voudrais mettre mon petit grain de sel dans tous ces hommages un peu mielleux.
    Je ne conteste pas le fait que Delporte avait l’esprit vif et inventif, voire génial par moments. Simplement, la seule fois où j’ai pu le rencontrer, je lui ai gentiment demandé de me signer un album et il m’a répondu : "Je préfère crever !" Bon, je sais qu’il n’appréciait pas beaucoup les chasseurs de dédicaces (voir son excellent album "Les collectionneurs", avec Jannin) et qu’il aimait la provoc’, mais là je trouve qu’il a été très nul. Dommage, car c’est le seul souvenir personnel que je peux garder de lui...

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  • Yvan cet inconnu si connu...
    23 mars 2007 22:27, par David Mellemans

    J’ai 42 ans, admirateur de Gaston et Spirou depuis le jour où j’ai tenu un livre en main.
    Je l’ai aperçu trop tard lors d’apparitions brèves dans certains Benoît Brisefer, dans certains Lagaffe, j’ai compris trop tard que ce Monsieur devait compter terriblement dans la vie de ces dessinateurs géniaux, tout simplement parce qu’il était au moins aussi génial qu’eux.
    J’aurais aimé avoir un papa comme vous, Yvan.
    David Mellemans.

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  • Yvan Delporte rejoint Franquin au paradis des bulles
    27 juillet 2007 13:03, par hubert

    J’ai rencontré Yvan Delporte en mars 2000 à Laval pendant le festival de BD. C’etait à la Coulée Douce..Il était venu avec le BOYS BAND DESSINE...je me rappelle d’une personne géniale et très sympathique qui avec le groupe avait enflammé la salle..J’avais pris des photos ce soir là ...Je les ai mises sur mon blog http://bdeoplus.over-blog.com/...c’est ma manière de lui rendre hommage....

    Voir en ligne : rencontre avec Yvan Delporte

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  • n’avait-il pas été dit quelque part qu’une biographie de Delporte était en chantier ? Va-t-elle se concrétiser, malgré son décès ? Si oui, auriez-vous des infos à ce sujet ?
    merci

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    • Répondu le 18 août 2007 à  08:01 :

      Effectivement, le travail se poursuit malgrès sa disparition...Mais l’entreprise est énorme car nous voudrions réaliser LE livre définitif sur cet immense créateur...Parution probable au printemps 2008...
      Ch. et B. Pissavy-Yvernault

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    • Répondu par Christelle et Bertrand Pissavy-yvernault le 19 août 2007 à  08:55 :

      Oui, le projet est toujours d’actualité malgré la disparition d’YD...mais l’entreprise s’avère colossale car l’oeuvre est immense. Beaucoup de documents restent à glaner et un ou deux témoins à questionner...Disons qu’une parution au premier semestre 2008 est probable. L’idée étant de faire le bouquin définitif sur ce géant...

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