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Aaron - Par Ben Gijsmeans - Dargaud

  • Un album traitant de manière aussi originale que pudique d’un thème rarement abordé en bande dessinée : les pulsions pédophiles.

Il y a quatre ans, nous avions été impressionnés par la qualité du premier album du jeune Ben Gijsemans, Hubert, une œuvre contemplative décrivant un taiseux, mal à l’aise en société et amateur d’arts. L’auteur belge nous revient, toujours chez Dargaud, avec un nouvel opus toujours bluffant de maîtrise, et sur des thématiques qui, quoique radicalement différentes au premier abord, ne sont finalement pas si éloignées.

Aaron - Par Ben Gijsmeans - Dargaud

Le propos est assez simple : nous suivons Aaron, un étudiant de 20 ans qui passe ses journées dans sa chambre à réviser ses rattrapages, mais qui, dans la solitude de sa chambre, est envahi de pensées qu’il n’arrive pas à contrôler. L’enfant qu’il admire par la fenêtre lorsqu’il joue au football, l’enfant de la petite amie de son frère avec qui il partage la même chambre le temps d’un week-end familial, tous ces enfants éveillent en lui des pulsions sexuelles qu’il ne contrôle pas. Voici ainsi un album complètement inattendu, presque gênant : celui d’un non-passage à l’acte. Dans les faits, peu de choses à signaler : Aaron achète un ballon de foot pour jouer avec l’enfant observé par la fenêtre, avant de crever ce ballon de rage. Cet album, difficile, est à la fois pudique, suggérant sans dire ni montrer, et courageux.

Aaron et Hubert sont en réalité les deux premiers volets d’une trilogie consacrée à des personnages en difficulté qui ont besoin de s’échapper. Comme Hubert, Aaron s’échappe par l’art, en lisant des comics qui, pendant un temps, lui permettent de penser à autre chose, avant que cela ne suffise plus. Si ce thème de la pédophilie est bien sûr central, cette bande dessinée aurait finalement pu en être très différente, comme l’explique l’auteur :

Au départ, mon idée était de mettre en scène un personnage qui le détruirait. Il aurait pu tout aussi bien être alcoolique ou accro au sexe. J’ai choisi le thème de la pédophilie après avoir vu un documentaire consacré à la pédophilie, car j’avais été impressionné par la force de son combat. On peut toujours trouver une solution pour un alcoolique ou pour un accro au sexe, mais la situation est différente pour un pédophile.

L’album ne prend jamais position, n’émet aucun jugement moral, se limitant à dépeindre avec une infinie justesse ce jeune homme menant un combat contre lui-même. On le voit jour après jour de plus en plus tourmenté, et ce travail n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui du grand Chris Ware, dans sa capacité à exprimer graphiquement l’ennui, le temps quotidien qui s’écoule lentement, la non-aventure et les tourments internes de tout un chacun, même s’ils prennent ici une forme assez singulière.

Pour cela, il adopte un parti-pris graphique assez radical, en racontant son histoire sous la forme d’un gaufrier de quatre cases sur trois, répété inlassablement. Ce procédé n’est interrompu que par l’histoire de super-héros faisant office d’exutoire pour Aaron, lui permettant de s’échapper de la vie réelle et de lire de manière passive des aventures dans lesquelles il n’a pas de choix à faire, ce qui constitue un refuge réel.

Cette mise en page très est un choix audacieux qu’explique ainsi Ben Gijsemans :

Je voulais représenter Aaron avec le plus de rigueur possible, et je ne voulais pas d’une mise en page dynamique qui aurait risqué d’influencer le lecteur. Je cherche avant tout à proposer une expérience de lecture. Je souhaite créer une interaction entre la bande dessinée et le lecteur, et je ne veux pas que celui-ci subisse l’histoire en la découvrant de manière passive.

De fait, le lecteur est ici pleinement actif pour donner sens à ce récit, pour apporter son propre jugement sur cet album aussi dérangeant que puissant.

(par Tristan MARTINE)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Aaron. Par Ben Gijsemans (scénario et dessin). Dargaud. Sortie le 27 août 2021. 21 x 26 cm. 208 pages couleur. 29,99 €.

 
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