Alexis Dormal (« Pico Bogue ») : « Quelles que soient les circonstances, il serait dommage de ne pas résister à l’accablement. »

17 avril 2020 1 commentaire
  • Alexis Dormal est le dessinateur des personnages de Pico Bogue et de Ana Ana (Ed. Dargaud) qui se taillent de plus en plus une jolie réputation dans nos bibliothèques. Un univers pétillant et acidulé où la tendresse et l’humour sont toujours présents. Un bol d’air frais dans ces temps confinés.
Alexis Dormal (« Pico Bogue ») : « Quelles que soient les circonstances, il serait dommage de ne pas résister à l'accablement. »
"L’Heure est grave", le dernier album de Pico Bogue (Ed. Dargaud) [cliquez pour agrandir]

Le dernier album de Pico Bogue sorti en avril 2019 avait pour titre « L’Heure est grave ». Début mars, sortait l’album jeunesse mettant en scène la petite sœur de Pico Bogue : Ana Ana. Il avait pour titre : « Ana Ana et les doudous libraires » où l’on voit votre héroïne et ses doudous se constituer une collection de livres à lire. Dominique Roques et vous aviez prévu le confinement ?

Oui, et attention, je prévois aussi une pluie de marmottes pour bientôt. Ah non, on n’a rien anticipé. Trouver un titre et un visuel de couverture, expliquer en une image qu’il s’agit d’un recueil d’histoires courtes qui veulent provoquer à la fois sourire, imaginaire et réflexion chez des lecteurs adultes, ados et grands enfants…, c’est parfois un casse-tête. Les titres se décident généralement après la réalisation du visuel de couverture. Quant à l’album jeunesse d’Ana Ana, je souhaitais dessiner une librairie depuis longtemps. J’aime ces lieux intimes et chaleureux, silencieux, qui proposent des milliers de fenêtres sur des milliers d’auteurs.

L’album d’Ana Ana est sorti en mars, c’est un coup dur, non ?

Non. Mon coup dur, c’est de lire jour après jour les journaux relatant des événements tragiques, des angoisses, des deuils. Mes proches et moi-même sommes pour l’instant en bonne santé, et je peux continuer de dessiner en étant confiné.

Le dernier album d’Ana Ana : les Doudous libraires, paru en mars 2020 (Ed. Dargaud)

Quels sont les publics respectifs de Pico Bogue et de Ana Ana ?

Désarçonnant, de basculer du sujet Covid-19 à Pico. J’ai peur de paraitre indécent avec cet effet zapping, mais vous avez raison de vouloir tout aborder. Et puis, mêler la création, le travail, et les événements de la vie… je l’ai déjà fait. Ces albums de Pico Bogue, je les ai créés avec ma mère, la scénariste Dominique Roques, à une période difficile, pour nous, dans nos vies. Pico Bogue, c’est donc pour nous un remède à la mélancolie.

Ce qui nous accable, surtout ? Hé bien, j’ai toujours vu ma mère comme une Mafalda adulte. Souvenez-vous de l’accablement de Mafalda face au globe-terrestre… Voilà ! C’est ma mère. Ses refuges sont, du coup, ses souvenirs et ses plaisirs d’enfance, mais aussi une rébellion, un refus des préjugés, des injustices, et une réflexion (salvatrice pour moi, son premier lecteur) sur les douleurs, y compris, justement, la maladie, ou la peur de perdre un être cher (comme dans l’album «  L’Heure est grave »). Et tout ça, grâce à son humour.

Pico Bogue, Dominique l’a écrit pour elle-même. Et comme elle a plusieurs âges en elle, je dirais que Pico est pour tous les âges. La série Ana Ana, elle, est surtout pensée pour les enfants, et pour l’enfant qui reste en nous, et en moi, forcément, puisque j’ai autant de plaisir à dessiner les deux séries.

Alexis Dormal confiné chez lui.
Photo DR Alexis Dormal.

Dargaud a mis un album de Pico Bogue et un autre de Ana Ana gratuitement en ligne sur son site [ Voir LE SITE DE DARGAUD.]. Cela s’est fait avec votre accord, apparemment. Vous croyez à la BD numérique ?

Nous avons donné notre accord pour que toute personne confinée puisse lire ces albums, oui. Si la lecture de notre travail peut apporter du plaisir durant cette période, nous nous sentons utiles.

Pour une question d’accessibilité en plein confinement, le support est forcément numérique. Quant à moi, hors de ce contexte, je préfère le papier, l’intemporalité de l’objet-livre, le soin apporté à sa confection, le plaisir d’entrer dans une librairie. Et puis, j’aquarelle sur du papier, avec l’idée qu’il soit vu, dans les mêmes conditions d’effet de lumière naturelle, sur du papier.

Il y a aussi des dessins à colorier…

Sur le site Internet de Dargaud, oui. L’équipe Dargaud est formidable, pleine d’imagination. Ils sont à l’origine de la création des différentes activités et jeux que vous pouvez trouver sur leur site. De notre côté, j’ai dessiné quelques petites idées de jeu, entre Pico et Ana Ana, ou Ana Ana et ses doudous, pour occuper les enfants (et les plus grands) durant le confinement sur les pages Facebook et Instagram qui portent mon nom.

Work in Progress : deux crayonnés au propre avant mise en couleur à l’aquarelle, du prochain album de Pico Bogue.
© Alexis Dormal / Dominique Roques / Dargaud

Dans le dernier album de Pico Bogue (le prochain est à paraître, si tout va bien, à la fin de cette année), les grands-parents de Pico Bogue ont une belle place. Votre héros emmène même ses copains à aller voir son grand-père aux urgences. En ces temps de confinement, cela se passerait autrement…

Le prochain album parlera de nature, et aussi -et surtout- de Charlie, le copain, à l’air patibulaire, une peu brute, mystérieux, de Pico. On est en train de le dessiner, et, à vrai dire, comme on a vraiment besoin de rire en ce moment, Charlie est le personnage idéal pour ça ! Le précédent album parlait effectivement des différentes générations, toujours avec humour, et avec l’envie de montrer la flamme qui brille chez les grands-parents de Pico. Il y est question de maladie (temporaire), oui, mais cette histoire montre justement que, quelles que soient les circonstances, il serait dommage de ne pas résister à l’accablement. Et on donne quelques raisons, à travers le cheminement de Pico.

Il y a dans Pico Bogue un véritable échange intergénérationnel. Quel est votre part personnelle en tant qu’auteurs dans ces échanges, avec notamment ces surnoms affectueux : Papic et Mamite ?

Les grands-parents de Pico ressemblent aux parents de Dominique. Mes propres grands-parents, donc. Beaucoup de choses autobiographiques. Ces noms ont été inventés par ma mère. Et c’est jubilatoire de voir des grands-parents, des parents, des ados, des enfants, se parler, tous ensemble, avec la même chaleur, et une grande ouverture d’esprit. Pourquoi se présenter à l’autre différemment, en fonction de son « titre » familial, de son âge ? On peut se taquiner, tant qu’il y a de l’amour et une vraie considération.

Détail aquarellé du prochain album de Pico Bogue, « Inséparables » qui sortira à l’automne chez Dargaud.
© Alexis Dormal / Dominique Roques / Dargaud

Ce n’est pas inutile de le rappeler : comment travaillez-vous avec Dominique Roques. C’est elle qui a toutes les idées ?

Oui. La grande majorité. Je ne peux malheureusement pas voir Dominique en ce moment, puisqu’elle est confinée en Belgique, et puisque je suis confiné en France. Mais j’en profite du coup pour dire à qu’elle point elle est une auteure extraordinaire (elle ne pourra pas effacer ce que je suis en train d’écrire !). La petite musique du langage de Pico, c’est entièrement elle. On me demande souvent ce qui vient en premier, le dessin ou le texte. Et c’est le texte.

Mais avant cela, c’est l’idée. L’idée pure, qui trouve peu à peu les mots pour se raconter aux autres. Et c’est le travail de Dominique. Partir d’une page blanche. Mes dessins viennent après. J’interviens aussi dans la mise en scène et le montage des histoires. Il m’arrive de créer des histoires qui relient les histoires existantes. Parfois, Dominique réécrit des passages, après un crayonné. Aucun compromis possible. On doit pouvoir se retrouver, elle et moi, avec le même enthousiasme, dans la narration.

Une aquarelle qui illustre l’ambiance des "Doudous libraires".
© Alexis Dormal / Dominique Roques / Ed. Dargaud

Quels retours avez-vous de la part des lecteurs ? Vous dialoguez avec eux en période de confinement ?

Les lecteurs nous écrivent depuis longtemps sur Facebook ou Instagram. Le confinement n’a rien changé à ça. Et tant mieux pour nous. Je crois qu’ils ne devinent pas à quel point leur enthousiasme compte pour nous. Ils nous donnent un surplus d’énergie pour continuer !

Propos recueillis par Didier Pasamonik

Une page (Touffe de poils en colère) extraite du prochain album Ana Ana qui sortira en automne : « L’Étrange Dessin » (Ed. Dargaud).

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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