Angoulême 2019 : Le Rapport Lungheretti propose 54 mesures pour la bande dessinée

29 janvier 2019 2 commentaires
  • En janvier 2018, la Ministre de la culture Françoise Nyssen avait confié à Pierre Lungheretti, directeur général de la Cité internationale de la Bande Dessinée et de l’image, une mission de réflexion sur la politique nationale en faveur de la bande dessinée. Elle aboutit à un rapport que nous vous livrons ici dans lequel 54 mesures pour la bande dessinée sont proposées pour un coût total de 2,4 millions d’euros.

Ce genre de rapport n’est jamais anodin. Même s’il est souvent accueilli d’un haussement d’épaules par des observateurs qui désespèrent de l’action politique, il sert de boîte à idées que l’on ressort en périodes électorales et, au mieux, impulse une vision, une action sur un territoire.

Cela a été le cas pour les 15 premières mesures de Jack Lang en 1983 qui avaient lancé les aides du CNL à la bande dessinée, un peu coupé les ailes à la loi de censure de 1949, et favorisé la création structurante d’un « Pôle image » autour d’un Centre National de la bande dessinée et du cinéma d’animation qui aboutit, après le Rapport Ladousse commandé par le Ministre de la culture Renaud Donnedieu de Vabres, à la Cité de la bande dessinée et de l’image. Il y eut ensuite les 15 mesures du Ministre de la culture Philippe Douste-Blazy de 1997, à la suite de la « Commission Fred  » qui se sont contentées de prolonger benoîtement les actions de son prédécesseur.

Ces rapports successifs et leurs conséquences pèsent encore sur la situation actuelle, et de la profession, et de la bande dessinée à Angoulême. Le Rapport pointe cependant l’absence chronique de prise en compte réelle de la bande dessinée dans le champ des arts visuels par le ministère de la culture, sur un strict plan artistique et culturel et propose de s’y intéresser désormais.

Vingt ans de croissance

Il est vrai que devant les revendications de plus en plus pressantes des auteurs, à mesure que la bande dessinée prenait de l’importance, multipliant par quatre sa production en vingt ans, ont mis sur la place publique, sinon la réalité d’une « paupérisation » qui est le propre de bien des professions aujourd’hui (agriculteurs, artistes, plasticiens, photographes, journalistes…), du moins un malaise face à un secteur qui a l’air prospère mais qui paie de plus en plus chichement.

Avec Pierre Lungheretti, nous sommes dans un moment privilégié : il a été directeur général de la création artistique au ministère de la culture de Frédéric Mitterrand avant de devenir conseiller auprès de la Ministre de la culture de la République d’Albanie. Il connaît donc parfaitement les rouages de la politique culturelle de l’État.

Angoulême 2019 : Le Rapport Lungheretti propose 54 mesures pour la bande dessinée
Le Ministre de la culture, M. Franck Riester, et le Directeur Général de la Cité de la BD, Pierre Lungheretti

En outre, après avoir dirigé pendant quelques mois la DRAC en Poitou-Charentes, il a pris la direction de la Cité de la bande dessinée en 2016, ce qui lui a laissé le temps de rencontrer la plupart des acteurs du monde de la bande dessinée.

54 propositions

Les 54 propositions suggérées par Pierre Lungheretti au Ministère de la culture, au sein d’un Rapport plutôt complet mais qui n’évite pas l’écueil de véhiculer pas mal d’idées reçues, se partagent en trois orientations :

1/ L’amélioration de la situation des auteurs : Afin d’« assurer une meilleure prise en compte des contraintes du métier d’auteur de bande dessinée notamment en ce qui concerne les modalités de leur régime social, assurer une formation initiale et continue sur les questions économiques, juridiques et sociales, mieux intégrer les auteurs de bande dessinée dans la politique des arts visuels du ministère de la culture et, enfin, mobiliser les collectivités territoriales pour créer des écosystèmes favorables aux auteurs.  »

Cela passe aussi bien par la valorisation de leurs revenus que par celle de leur protection sociale, mais aussi une politique de formation plus efficace, notamment dans le domaine de la protection de leurs droits, et une remise en ordre de ce que le Papport appelle « une prolifération hasardeuse des formations initiales  ». En clair, élargir la formation à d’autres filières, notamment numériques, afin que les écoles de BD ne soient pas des usines à fabriquer des chômeurs…

Le Rapport évoque notamment l’élargissement d’un fonds similaire à celui du Fonds National pour l’Emploi Pérenne dans le Spectacle. Une piste à surveiller de près !

2/ La promotion de la bande dessinée dont une mesure-phare serait une « Année de la BD » en 2020. Cette idée -qui avait déjà été appliquée en Belgique en 2009 avec un certain succès- incite à mobiliser toute la sphère culturelle autour du 9e Art. L’idée est d’améliorer la visibilité de la BD dans l’ensemble des réseaux francophones du livre (bibliothèques, librairies, etc.) en faisant notamment rayonner le Festival d’Angoulême, avec une attention portée aux petites structures éditoriales.

Il est aussi évoqué la création d’un lieu permanent d’expositions sur Paris et d’un réseau pour faire tourner et co-financer les expositions.

Le Ministre de la culture, M. Franck Riester

Une dotation pour le Prix de la critique

Le Rapport propose la création d’une chaire d’Histoire de la bande dessinée et d’un « Prix de la critique » (sans évoquer cependant l’existence du prix existant de l’ACBD...)

Il est évoqué la création, que nous appelons de nos vœux depuis plus de vingt ans, d’un observatoire économique de la BD, « dans l’ensemble de ses dimensions (édition et art visuel) pour embrasser la totalité du champ (situation des auteurs, formation, insertion, économie de l’édition, évolution du lectorat, EAC), et ce d’autant plus que l’ACBD a mis fin à son précieux rapport annuel élaboré par Gilles Ratier qui permettait de disposer de plusieurs chiffres relatifs au marché. » Une reconnaissance tardive mais effective à Gilles Ratier qu’ActuaBD avait désigné comme la personnalité de l’année en 2017.

3/ La mise en œuvre d’une politique patrimoniale de l’État pour la bande dessinée. Les budgets du Musée de la BD sont notoirement insuffisants face à l’envolée des prix des originaux. Le rapport suggère de mettre en place des processus d’acquisition en matière de conservation et de valorisation des collections existantes et des archives d’éditeurs, notamment en mettant en place des dispositifs fiscaux de donation ou de dation pour le paiement ou l’exonération d’impôt, par exemple pour les ayants-droits.

Il rappelle par exemple que « Le code du patrimoine, en son article R 111-1 prévoit que les dessins de plus de 50 ans d’âge et pour un seuil de 15 000 € ainsi que les livres ayant plus de 50 ans d’âge et pour un seuil de 50 000 € doivent faire l’objet d’une demande de certificat d’exportation auprès du ministère de la culture. » La bande dessinée est non seulement ignorée mais « le ministère de la culture n’est pas actuellement en mesure d’effectuer une veille sur les ventes publiques et les risques de sortie du territoire d’œuvres majeures du patrimoine national…  », et de préconiser « un grand département patrimonial pour le 9e art, assurant le recours à des experts spécialisés. » Si cette disposition s’applique, cela va créer une panique auprès des collectionneurs...

Un ministre à l’écoute
Dans son discours à Angoulême, le ministre a semble-t-il d’ores et déjà envisagé de rencontrer un certain nombre de ces propositions et notamment :
-  L’Année de la BD en 2020, pour un budget de 150.000€. Le CNL et la Cité de la BD en seront les pilotes.
-  La facilitation aux fonds d’auteurs de référence d’entrer dans les collections nationales via des dons et des dations.
-  La création d’un lieu dédié à Paris qui serait « une deuxième scène » pour le Musée de la Bande Dessinée.
-  L’intégration de la BD au Pass Culture
-  Une revalorisation du statut des auteurs à l’issue des études en cours.
Il faut espérer que cette politique rencontrera suffisamment de forces vives pour porter cette ambition.

TÉLÉCHARGER LE RAPPORT DE M. PIERRE LUNGHERETTI

TELECHARGER LE DISCOURS DU MINISTRE DE LA CULTURE, M. FRANCK RIESTER

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

 
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2 Messages :
  • Un rapport de plus pour gagner du temps. Et j’imagine qu’il a été bien payé pour faire cette synthèse de tous ce que les auteurs et éditeur racontent déjà depuis des années.

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    • Répondu par Renaud Chavanne le 30 janvier à  13:20 :

      Bonjour Didier,

      Je me permets une remarque :

      Le « Prix de la Critique » envisagé n’est pas la récompense d’une BD par les critiques de BD, ce que fait effectivement l’ACBD comme indiqué, mais bien un prix récompensant un travail critique sur la bande dessinée, comme le font conjointement le SoBD et la revue Papiers Nickelés depuis 6 ans déjà.

      Il est vrai que la formulation de la 5e Proposition est ambiguë, mais elle est précédée par cette réflexion que l’on peut lire à la page 72 :

      La critique journalistique de bandes dessinées fait l’objet d’appréciations contrastées par les personnalités auditionnées : certains estiment qu’elle a progressé depuis vingt ans, d’autres considèrent qu’elle ne répond pas aux évolutions de la discipline et à sa diversification esthétique, et pointent une insuffisance conceptuelle. Sur un plan strictement quantitatif, la place qu’elle a prise dans la presse écrite notamment a progressé notablement, avec des rubriques bandes dessinées qui sont apparues dans les quotidiens, les hebdomadaires, assurées par des journalistes et critiques spécialisés.

      Afin de renforcer ce développement, le ministère de la culture pourrait apporter un soutien particulier à des outils permettant de stimuler la production de réflexion critique sur le 9e art, notamment en favorisant la création d’un prix.

      Je précise ici que le Prix Papiers Nickelés SoBD récompense chaque année un ouvrage marquant sur la bande dessinée et le dessin, du champ universitaire, amateur, ou tout autre. Il a été décerné cette année au livre de Michael Tisserand sur Herriman, paru en France chez Les Rêveurs.

      Je précise encore que le SoBD s’est donné pour vocation dès sa création en 2011 d’attirer l’attention sur les ouvrages sur la bande dessinée, en en présentant chaque année plusieurs centaines. Une initiative unique en France et probablement bien plus loin. En outre, un cycle de rencontres porte chaque année depuis 7 ans sur les études et discours sur la bande dessinée.

      Toutes ces précisions ne concernent cependant probablement pas les lecteurs d’ActuaBD, puisque vous vous êtes faits ici l’écho à plusieurs reprises du prix en question, et du SoBD, ce dont nous vous remercions. En revanche, depuis la capitale angoumoisine d’où émane ce rapport, il semble que nos provinces franciliennes soient biens mal connues. Je regrette donc que notre militantisme et nos efforts pour défendre les études et discours sur la BD, pour les mettre en valeur, pour sortir des livres des fonds ne soit pas mieux considérés par ceux dont c’est la vocation.

      Bien cordialement,

      Renaud

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