Anne Goscinny : "Le jour où l’esprit de mon père désertera la série, il faudra humblement l’arrêter."

14 octobre 2019 2 commentaires
  • Depuis quatre albums, la série Astérix est passée entre les mains de Jean-Yves Ferri et Didier Conrad. Le prochain volume, attendu pour le 24 octobre 2019, devrait introduire Adrénaline, la fille de Vercingétorix, un personnage fort qui devrait faire souffler un vent de fantaisie et de modernité sur le petit village armoricain. À l'occasion de la conférence de presse de lancement de l'album, nous avons interviewé les deux auteurs ainsi qu'Anne Goscinny, la fille de René Goscinny.

Après quatre albums, vous apprenez encore en lisant les histoires de René Goscinny et Albert Uderzo ?

Didier Conrad : Oui, plus on creuse, plus on trouve des choses. Il faut vraiment le faire dans le même esprit, ce n’est pas une reprise comme Spirou où l’on interprète, on doit être très fidèle. On est obligé de revenir au modèle, mais on doit creuser dedans et faire des choix. La série avait déjà beaucoup d’albums, elle avait bien évolué. Mais il y a des choses intéressantes dans chaque période. Si vous prenez Astérix, il est plus vivant, plus joueur et facétieux dans les premiers albums. Si vous prenez sa toute première aventure, il passe son temps à embêter les Romains. Plus loin dans la série, il commence à devenir plus sérieux, plus traditionnel et, à la limite, moins rigolo.

C’est l’inverse pour Obélix qui est devenu de plus en plus amusant. On en discutait hier avec Jean-Yves : il faut qu’on arrive à revivifier Astérix, à lui donner plus de vie. Aujourd’hui, on en fait un héros plus classique, presque plus réaliste. Or, je me rappelle très bien que quand j’étais petit, j’ai aimé Astérix, je m’identifiais à lui parce il avait la taille d’un gamin, il rigolait tout le temps et embêtait tout le monde, j’étais complètement dans Astérix !

Pour arriver à l’animer, à lui donner un rôle qui soit intéressant, on en venait à se dire qu’on allait se référer aux premiers albums. Pour ne pas être coincé et se dire : Que fait Astérix dans cet album ? Est-ce qu’il a simplement le rôle d’être le fil de l’histoire ? Cela correspond pas à l’image qu’on a du personnage.

Anne Goscinny : "Le jour où l'esprit de mon père désertera la série, il faudra humblement l'arrêter."
Didier Conrad et Jean-Yves Ferri ont pris la relève de Albert Uderzo et René Goscinny depuis maintenant quatre albums.

Jean-Yves Ferri : Ça oblige à replonger dans certains passages. Plus que tout autre lecteur, on regarde de la manière dont ça a été fait. En tant que lecteur, on regarde de manière plus libre, mais nous, nous devons être plus pointus, et on voit à quel point ça fonctionne. Il y a toujours de nouvelles découvertes en relisant Astérix : le sens de la formule de Goscinny qui fait mouche ou les expressions faciales des personnages secondaires, il y a toujours des choses à prendre. Mais nous ne sommes pas, avec Didier, dans l’exercice de toujours aller chercher dans l’œuvre originale, à se rationner. L’idée est de laisser vivre la collection, et puis de la digérer, pour en faire quelque chose de plus personnel, de plus libre.

Avec toute la pression autour d’Astérix, vous n’en avez pas encore marre ? Jean-Yves vous venez de faire un album avec Larcenet, ça permet de respirer, mais pas vous, Didier...

DC : À mais je respire ! Parce que je ne fais pas autre chose, entre deux albums je ne fais rien, donc je respire.

JYF : Soulignez bien qu’il ne fait rien ! (Rires)

DC : Je ne fais rien d’autre parce quoi que je fasse d’autre, c’est démoralisant, c’est si peu important par rapport à Astérix.

Vous ne faites pas même des dessins, des travaux personnels ?

DC : Non, parce que j’ai une particularité dans ce boulot : je ne dessine que quand je raconte, je n’aime pas faire des images pour rien. Plus exactement, si ce n’est pas narratif, je n’ai pas d’intérêt à dessiner.

Céleste Surugue, DG des éditions Albert-René aux côtés de Didier Conrad présentant ses recherches pour le nouveau personnage d’Adrénaline.

Désormais vous avez bien le style d’Uderzo en mains ?

DC : Non, parce que dès que je recommence un album, je n’ai pas dessiné pendant 8 mois, il faut que je réapprenne et ça met un peu de temps.

La vie américaine [NDLR : Didier Conrad vit à Austin, au Texas, toute l’année] vous aide, elle vous donne une certaine distance ?

DC : Complètement, c’est bienvenu, car Astérix n’existe pas là-bas. Certaines personnes le connaissent, par exemple mon propriétaire sait qui il est. Mais sinon, je n’ai besoin d’y penser, donc c’est bien. Ce n’est pas notre création, donc ce serait lourd de ne pas passer une journée sans y penser, ça permet de respirer et de savoir pourquoi on continue à faire ça.

Astérix, Obélix et Adrénaline, la fille de Vercingétorix par Didier Conrad.
© Éditions Albert René / Dessin : Didier Conrad

La proportion et la distance c’est très intuitif chez Uderzo, très dur à imiter, il faut tricher, ne serait-ce que pour dessiner le nez d’Assurancetourix. Est-ce compliqué ?

DC : Pour tous les « gros nez » dans la BD, on triche. De face on ne peut pas dessiner Gaston ou Astérix, cela ne fonctionne pas. Dans Astérix c’est compliqué, parce que les proportions entre les personnages peuvent varier d’un album à l’autre, si vous regardez Obélix, dans Obélix & Cie il est beaucoup plus grand, beaucoup plus volumineux que dans les autres albums. Obélix, au tout début, il est à peine plus grand et plus gros qu’Astérix, donc ça change beaucoup.

Quel personnage préférez-vous dessiner ?

DC : Il n’y en pas. Il y en que j’aime particulièrement comme Panoramix, mais tout simplement pour la figure paternelle, je le trouve très attachant. J’aime bien tous les personnages, quoique j’aimais moins le poissonnier, mais maintenant que je le dessine ça va mieux.

Ordralphabetix ?

Oui, c’est cela. Je ne me rappelle plus de son nom, mais c’est à cause du décalage horaire ! (rires)

Anne Goscinny et la nouvelle génération d’auteurs aux côtés des deux célèbres Gaulois !

Nous avons ensuite rencontré Anne Goscinny pour parler du nouvel album.

L’esprit de René Goscinny est-il toujours dans cet Astérix ?
Anne Goscinny : Oui, bien sûr, et heureusement. Je crois que le jour où l’esprit de mon père désertera la série, il faudra humblement l’arrêter. On a la grande chance d’avoir deux auteurs formidables qui respectent et l’esprit, et le langage de la série. Il n’y a pas de transgression. J’aime développer le concept de transgression fertile et de transgression stérile. Transgresser juste pour transgresser cela n’est pas intéressant, mais le faire pour apporter quelque chose, c’est bien. Et ces deux auteurs-là apportent une modernité, un air du temps qui est vraiment bien.

Être l’ayant droit d’une telle œuvre, ça ne donne pas l’impression d’être un espèce de gendarme toujours à l’affût ?

Il y a plusieurs façons d’aborder cette fonction, mais il est évident que cela implique d’avoir fait un travail sur soi-même, parce qu’être ayant droit, c’est avant tout être léger. C’est défendre une œuvre qui n’est pas la nôtre, et en même temps qui nous appartient, il y a quelque chose de compliqué.

Certains ayants droits sont plus gendarmes que d’autres tout de même...

Je crois que la réussite d’une œuvre tient beaucoup à la liberté laissée à ceux qui la poursuivent. Après, ce n’est pas à tout prix. Si un jour, mais je ne crois pas que cela pourrait venir d’eux, les auteurs nous proposent une histoire qui vient contrevenir avec les valeurs véhiculées dans Astérix, ou même tout simplement dont le champ lexical ne serait pas en adéquation, et bien je lèverai mon bouclier et je prendrai les armes.

À quoi on reconnait un auteur respectueux ?

Je crois que l’auteur respectueux est celui dont s’aperçoit à peine qu’il y a une césure entre l’œuvre originale et la reprise.

Propos recueillis par Didier Pasamonik et retranscrits par Vincent Savi.

(par Vincent SAVI)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Astérix : La fille de Vercingétorix - Jean-Yves Ferri (texte) - Didier Conrad (dessin) - Éditions Albert René - 9,99 € - sortie le 24 octobre 2019.

Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

 
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