"La Vis" : l’univers vertigineux de Yoshiharu Tsuge

14 septembre 2019 2 commentaires
  • Deuxième volume de l'anthologie que Cornélius consacre à Yoshiharu Tsuge, "La Vis" offre aux lecteurs français un pan majeur de l'histoire du manga.

Après le splendide Les Fleurs rouges, qui avait inauguré cette édition des œuvres de Tsuge, c’est maintenant La Vis que les Éditions Cornélius nous permettent de découvrir, en attendant l’exposition qui doit se tenir lors du prochain festival d’Angoulême.

Couvrant les années 1968 à 1972, ce volume propose sept nouvelles qui marquent la fin de la collaboration du mangaka à la célèbre revue Garo et l’amorce d’une nouvelle étape dans sa carrière.

La Vis, un récit particulièrement renommé au Japon, s’avère franchement troublant. Investissant un filon onirique où l’association libre le dispute au pulsionnel le plus direct, c’est une œuvre qui demande qu’on y revienne pour saisir toute la subtilité que masque une tonalité de prime abord absurde. Certaines innovations techniques s’y font jour.

Ainsi des phylactères vides, sorte de pied de nez adressé au lecteur mais qui prend des sens divers selon son usage. C’est particulièrement visible dans "Le Patron du Gensenkan" où le personnage féminin, sourde, lit sur les lèvres pour comprendre ses interlocuteurs. La scène où le personnage principal l’agresse par derrière, dans le bain, avant qu’elle ne l’invite dans sa chambre en écrivant dans la buée sur le mur, illustre cela.

Un rapport aux femmes, violent et sexuel, irrigue d’ailleurs une grande partie de ces récits. Jeux de séduction sans fard, coïts subits à la limite du viol, attouchements divers : on est face à l’exposition de fantasmes sans tabou pour donner à voir de manière crue et authentique l’intimité psychique de l’auteur au tournant des années 1970. Un aspect frappant qui résonne étrangement aujourd’hui où la question du consentement féminin se trouve enfin posée. Une réalité bien loin des (anti ?)héros de Tsuge.

N’en demeure pas moins une œuvre puissante qui se donne à voir dans toute son énergie et une forme de désenchantement noir à la fois. La pulsion y fait office de force quand mélancolie et désillusion en tracent les lignes de fuite comme on le voit nettement dans "Le Patron de Yanagiya". De quoi permettre au manga de sortir des carcans qui pesaient alors (et encore aujourd’hui ?) lourdement sur lui.

La postface de Leopold Dahan s’avère une fois de plus décisive. On y apprend tout du contexte de composition des différentes nouvelles tout en comprenant comment se déploie, mois après mois, cette œuvre éminemment singulière.

(par Aurélien Pigeat)

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La Vis. Par Yoshiharu Tsuge. Traduction Leopold Dahan. Cornélius. Sortie le 12 septembre 2019. 188 pages. 23,50 euros.

 
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