"Blake et Mortimer", thriller exotique

9 décembre 2019 7 commentaires
  • Seconde partie du diptyque oriental de Blake et Mortimer, cette "Vallée des Immortels" entraîne nos héros au cœur de la jungle chinoise, sa faune, sa flore, ses beautés, ses pièges et sa part de légende... Un récit qui consacre définitivement le tandem de dessinateurs Berserik & Van Dongen.

Le premier tome de La Vallée des immortels proposait un thriller bien dosé qui, se plaçait judicieusement juste après la conclusion du Secret de l’Espadon. Le scénariste Yves Sente imaginait quel était le devenir de nos héros, dans un monde laissé dans le chaos après une Troisième Guerre mondiale. La première partie se présentait comme un thriller feutré, entre les restaurants londoniens et les terrasses de Hong-Kong, où se glissaient tout de même poursuite en voiture, bagarre, fusillade, enlèvement, et découverte de nouveaux engins étonnants, bref un cocktail à l’image des intrigues de Jacobs.

Tel le côté face d’une pièce, la seconde partie de ce diptyque joue sur d’autres éléments de la série. En effet, après son enlèvement à Hong-Kong, Mortimer est balloté d’un avion à l’autre, avant d’atteindre le camp du général chinois qui veut prouver son lien de parenté avec le premier empereur de son pays. Là, le scientifique retrouve Nasir, aux portes de la mort à cause des mauvais traitements qu’il a subi.

Pendant ce temps, Blake tente de retrouver son ami. Une mission qui serait impossible dans ce continent gigantesque qu’il ne connaît pas, s’il n’était pas aidé par une agente nationaliste chinoise, bien décidée à remettre la main sur les documents qui lui ont été dérobés : la vérité sur le règne du premier Empereur de Chine.

"Blake et Mortimer", thriller exotique
Entre périple en avion et flashback historique, les séquences s’enchaînent...
L’action propose une réelle place à Blake, parti à la recherche de son ami. Pendant sa captivité, ce dernier en apprend plus sur le règne du Premier Empereur de Chine.

Changement de ton

Nous avions salué la réussite du précédent opus, qui profitait d’un graphisme homogène et respectueux de l’œuvre de Jacobs et d’un scénario mêlant action, Histoire, rebondissements et clins d’œil.. Un album marqué par l’un des meilleurs démarrages depuis la reprise de la série, car il avait dépassé les 410.000 exemplaires vendus en moins d’un an.

Les lecteurs qui ont apprécié cette première partie ne seront sans doute pas déçus par la seconde, même si la recette est assez différente. Si l’on devait marquer un parallèle avec d’autres albums de la série, on pourrait prendre comme référence La Poursuite fantastique, le premier tome du Secret de l’Espadon où nos héros tentent d’échapper à Olrik et ses troupes.

Toutefois, le scénario d’Yves Sente n’a pas la prétention de rivaliser avec ce thriller inégalable, car il ne peut notamment pas compter sur ce fameux secret que Mortimer, conserve pendant une centaine de pages. Sente préfère lui ajouter l’exotisme du continent asiatique, et la confrontation avec le milieu naturel qui peut receler bien des dangers comme Mortimer l’avait bien compris dans le Jurassique du Piège diabolique.

De thriller géopolitique, les lecteurs seront surpris de voir le récit basculer dans le fantastique. En effet, les derniers albums publiés préféraient montrer nos héros dans des aventures plus réalistes, alors que Jacobs lui-même faisait souvent appel à cette innovation scientifique dont il avait le secret. Dans ce dragon qui apparaît d’ailleurs en couverture, on voit d’ailleurs un clin d’œil aux Trois Formules du Pr Sato. Cette incursion rafraîchissante et dépaysante fait aussi allusion au Mystère de la Grande Pyramide et l’ambitieuse relation que Jacobs avait opérée avec les traditions locales millénaires.

Au-delà des références, on apprécie surtout comment le scénariste parvient à ciseler son récit en se jouant des codes de la série tout en respectant savamment les éléments placés par Jacobs lui-même. À commencer par le jeu du chat et de la souris entre Olrik et notre tandem britannique qui s’affrontent sans jamais réellement s’observer, histoire de respecter les dialogues de l’aventure qui suit chronologiquement, à savoir Le Mystère de la Grande Pyramide.

Reste que, comme à son habitude, le scénario d’Yves Sente est très dense, ce qui impose presque systématiquement un découpage en quatre bandes. Dans cet étalage de cases, on se sent parfois emprisonné, à l’image de nos héros qui étouffent dans l’enfer vert de la jungle chinoise. On attend comme eux les moments de respiration dans la lecture. Même l’affrontement final qui propose un habile retournement de situation aurait nécessité un peu plus d’espace. Huit pages complémentaires auraient par exemple apporté plus d’emphase et de lisibilité au récit. Dommage.

La consécration d’un tandem

Aussi incroyable que cela puisse paraître en regard des informations contenues dans le scénario, les nouveaux dessinateurs hollandais de la série, Teun Berserik et Peter Van Dongen, parviennent à tirer leur épingle du jeu. De toutes petites cases restent suffisamment claires pour contenir toutes les péripéties vécues par nos héros. Des cases muettes assez bien réussies qui parviennent à faire avancer le récit à pas de géant tout en proposant une belle transition avec quelques moments-clés.

Que cela soit dans les culs-de-lampe ou les autres astuces graphiques empruntées à Jacobs, les deux dessinateurs parviennent à maintenir ce sentiment de filiation par rapport aux albums du maître. Ce qui ne les empêchent d’oser un peu de modernité, comme certains cadrages en plongée, voire des mouvements parfois plus fluides dans les bagarres, s’éloignant ainsi de la théâtralité chère à Jacobs. Certains puristes renâcleront, mais il y a fort à parier que la grande majorité des lecteurs n’y verront goutte, se laissant emporter par le rythme du récit et par le savoir-faire des deux dessinateurs.

À suivre…

En définitive, outre l’homogénéité graphique, ce sont surtout les surprises et les retournements de situation qui devraient contenter le large lectorat de Blake et Mortimer. Ce récit aurait parfois mérité plus d’action, mais il propose surtout un dépaysement constant, agrémenté d’une pointe de fantastique bienvenue. Avec une mention spéciale pour la scène finale qui conclut l’album en beauté, en dépit d’un cadrage serré. Un diptyque à la fois respectueux et innovant. La densité du scénario devrait pousser les ultra-fans à préférer la version bibliophile, qui comprend six doubles-pages illustratives, autant de respirations bienvenues.

L’édition pour les bibliophiles comprend six grandes illustrations complémentaires.
L’éditeur publie un coffret avec les deux tomes du diptyque agrémenté d’un poster.

Au-delà du récit lui-même, ce diptyque ouvre quelques pistes intéressantes. Tout d’abord, une porte vers le fantastique, un genre délaissé depuis de nombreuses années, sur lequel cependant Jacobs avait basé une grande part de l’esprit de sa série. Les scénaristes sont déjà à pied d’œuvre pour s’y aventurer. La Vallée des immortels place désormais Teun Berserik et Peter Van Dongen comme de nouveaux piliers de la série. Une valeur sûr pour l’éditeur alors qu’André Juillard voulait justement alléger sa propre contribution à cet univers. Les deux dessinateurs hollandais vont d’ailleurs s’occuper de l’album qui devrait chronologiquement se placer juste après ce diptyque, le fameux Dernier Espadon écrit par Jean Van Hamme himself !.

Quant au prochain album de la série attendu pour 2020, il devra s’agir de la suite de L’Onde Septimus, scénarisée par Jean Dufaux et dessinée par Étienne Schréder et Christian Cailleaux (nov 2020). La fin de l’année prochaine promet d’autres ouvrages autour de l’œuvre de Jacobs, car nous profiterons d’une biographie de Jacobs en bande dessinée, scénarisée par François Rivière et dessiné par Philippe Wurm ainsi que d’un livre illustré du même scénariste et dessiné cette fois par Jean Harambat.

Ensuite, dans le désordre, il y aura les albums suivants : Huit Heures à Berlin, écrit par Jean-Luc Fromental & José-Louis Bocquet avec Antoine Aubin au dessin, puis Le Dernier Espadon déjà évoqué et qui paraîtra sans doute en 2021. Sans oublier le retour d’André Juillard en 2022, dans une aventure au cœur des Cornouailles à nouveau scénarisée par Yves Sente. Nul doute qu’avec toutes leurs aventures passées et à venir, Blake et Mortimer soient vraiment devenus des héros immortels !

Une planche de 8 heures à Berlin
Par Aubin - Fromental - Bocquet

(par Charles-Louis Detournay)

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La Vallée des immortels T2, par Sente, Van Dongen & Berserik, Ed. Blake et Mortimer.

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Lire également :
- l’interview d’Yves Schlirf, éditeur de Blake et Mortimer : « Je veux éviter toute lassitude possible auprès du lecteur de Blake et Mortimer »
- notre article introduisant le nouveau diptyque de La Vallée des Immortels : Blake et Mortimer, héros immortels
- notre interview de Yves Sente : « Nous retrouvons Blake, Mortimer, Olrik et les autres juste après le Secret de l’Espadon »

Sauf exception, toutes les illustrations sont tirées de La Vallée des Immortels T2, par Sente, Van Dongen & Berserik, Ed. Blake et Mortimer 2019 et sont © 2019 - Editions Blake et Mortimer – Studio Jacobs.

 
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7 Messages :
  • "Blake et Mortimer", thriller exotique
    9 décembre 2019 14:19

    La Ligne Claire hollandaise de Berserik & Dongen apporte une modernité à cette série. Un régal pour les yeux.
    Il est maginfique c ecrayonne de la planche de 8 heures à Berlin par Aubin - Fromental - Bocquet.

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  • "Blake et Mortimer", thriller exotique
    9 décembre 2019 18:50, par pierre

    Il y a dans l’article relatant la mort de Nathan Chase les paroles d’une chanson des Beatles (A day in the life). On avait déjà aperçu Paul et George à la fin de la machination Voronov. Y aurait-il d’autres allusions aux Fab Four dans les autres albums ?

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    • Répondu par dufoix le 26 décembre 2019 à  20:17 :

      Une fine touche humoristique dans cette histoire qui respecte l’esprit de la série

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  • "Blake et Mortimer", thriller exotique
    13 décembre 2019 09:03, par Nicolas

    Cette photocopie commence à friser le ridicule.

    Pauvres dessinateurs et scénaristes de Blake et Mortimer, toujours prisonniers des ayatollahs puristes, condamnés à faire de la photocopie pendant des siècles. Quand je pense à la variété des reprises dans les héros US ou UK, où chaque artiste apporte son interprétation personnelle…

    Sérieux, est-ce qu’on exige de Lee Bermejo qu’il fasse les mêmes Batman que Bob Kane à longueur de bandes ?!? Les héros de comics sont plus grands que la somme de leur créateur, et c’est ça qui est beau !
    C’est pourtant ce qui se passe chez les éditeurs européens, complètement paralysés.
    Dupuis a osé donner carte blanche à des auteurs différents pour ses Spirou en one-shot, et c’était excellent !
    Pourquoi les autres héros franco-belges sentent à ce point la naphtaline, le renfermé et la poussière congelée ? Pourquoi le public est-il si conservateur et dictatorial ? Gnin-gnin-gnin trahison… Pfff… Il doit bien rigoler, Todd McFarlane, à vous voir vous demander s’il a ou non trahi Steve Ditko, tiens…

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    • Répondu le 13 décembre 2019 à  11:33 :

      la différence est que Spirou appartient à Dupuis, ce qui est une exception dans le paysage franco-belge. Les personnages appartiennent généralement aux auteurs et leurs ayant-droits.

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      • Répondu par Nicolas le 13 décembre 2019 à  14:56 :

        Faut-il être imbu de soi-même, alors, pour assécher à ce point la création, et croire que son géniteur a réalisé le chef d’œuvre indépassable que tout le monde doit recopier pour les siècles des siècles.
        Mais je sais aussi que c’est aussi sous la pression des lecteurs, ils sont parfois plus embaumés que les ayants droit ou les éditeurs, et se réjouissent tout plein de revoir la même chose, encore une fois. Ils félicitent même les recopieurs d’avoir été fidèle au Maître, et glosent pendant des critiques entière sur la moindre audace ou ombre de nouveauté "Ho la la, un personnage féminin !!! Rrrrrooo, des cases sans texte qui font avancer l’action !!! Hoouuuu, un épisode sans un seul souterrain, quelle impertinence bienvenue".

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        • Répondu par kyle william le 14 décembre 2019 à  10:55 :

          Je pense que vous résumez bien ce qu’est la Bd franco-belge... cela dit, les ayant-droits ont permis la réalisation du très différents Dernier Pharaon dessiné par Schuiten.

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