Yves Schlirf : « Je veux éviter toute lassitude possible pour le lecteur de Blake et Mortimer »

19 novembre 2018 0 commentaire
  • Directeur éditorial de Dargaud Benelux et directeur adjoint des éditions Dargaud, Yves Schlirf est également l’éditeur des albums de Blake et Mortimer. Il nous explique comment s’est réalisée la nouveauté de « La Vallée des immortels », ainsi que le cadre qu’il désire maintenir pour la série héritée de Jacobs.

Les lecteurs seront sans doute étonnés en découvrant que le nouveau Blake et Mortimer est dessiné par deux auteurs des Pays-Bas, relativement méconnus. Pourquoi leur avoir confié le dessin de Blake et Mortimer ?

Yves Schlirf : « Je veux éviter toute lassitude possible pour le lecteur de Blake et Mortimer »
La nouvelle version intégrale de Rampokan vient de paraître chez Aire Libre (Dupuis)

Tout s’est enchaîné assez naturellement : j’avais lu une critique de Rampokan, une série réalisée par Peter Van Dongen, et sur la base de son graphisme, j’ai acheté l’un de ses albums édités chez Vertige Graphic et prochainement réédité chez Dupuis.

À la lecture, je me suis directement rendu compte que Peter disposait des éléments nécessaires pour travailler sur Blake et Mortimer, même si son trait « ligne claire » s’approchait plus d’Hergé que de Jacobs.

Et lorsqu’André Juillard, qui a déjà dessiné sept albums de Blake et Mortimer, a décidé de marquer une pause, j’ai contacté Peter pour lui demander de faire un essai. Bien entendu, nous continuons de travailler avec Antoine Aubin, un auteur qui a été réellement adoubé par les fans de la série, mais Antoine prend le temps de dessiner ses récits et nous voulions trouver un autre dessinateur pour ne pas lui mettre trop de pression sur les épaules.

Ramokan de Peter Van Dongen se déroule également en Asie, juste après la Seconde Guerre mondiale. Était-ce une des raisons de lui confier le dessin de la Vallée des immortels ?

Non, il s’agit plutôt d’un hasard. J’ai vraiment été conquis aussi bien par son graphisme, que le propos de cet album. Et comme sa ligne claire se rapproche plus de celle d’Hergé, nous avons choisi comme référence commune le diptyque du Secret de la Grande Pyramide. Le style de Jacobs était alors influencé par Hergé, un trait d’union entre le graphisme très marqué du Secret de l’Espadon, et la ligne plus claire qu’on retrouve dans La Marque jaune, ce dernier album jouant le rôle de référence pour les autres dessinateurs de la série.

Pourquoi avoir choisi un second dessinateur, Teun Berserik ?

Dès que nous l’avons contacté, Peter nous a demandé de pouvoir travailler avec Teun. Pourquoi ? Tout d’abord parce qu’ils se connaissent et collaborent ensemble depuis bien des années. Cela lui permettait sans doute de répartir la responsabilité de la réalisation d’un Blake et Mortimer sur une autre personne, et de maintenir le rythme sans laisser tomber tout ce qu’ils avaient tous deux en chantier. À la vue des deux planches d’essai, j’ai été immédiatement convaincu par cette association !

La Vallée des Immortels, tome 1, vient de paraître
Par Sente, Van Dongen & Berserik

Vous mettez donc en place plusieurs équipes qui travaillent de front sur la série. Avec le risque de diversifier les points de vue ?

Au contraire, c’est volontaire ! En effet, je désire de créer des équipes ET des univers différents. Ainsi, si un lecteur apprécie le tandem Sente-Juillard, je veux éviter qu’il ressente une sensation de répétition. C’est pour cela que nous avions alors intégré Jean Dufaux, que l’on pouvait considérer comme un OVNI par rapport aux précédents scénaristes. Mais de l’autre côté, lors de la tournée réalisée pour L’Onde Septimus, le récit scénarisé par Dufaux, j’ai rencontré des lecteurs qui n’achetaient que les albums de certains auteurs parmi les nouveautés proposées : uniquement Van Hamme, ou seulement Yves Sente, etc.

Alterner alors les équipes contribue à augmenter le lectorat ?

Le fait de travailler avec plusieurs équipes permet surtout de ne pas lasser les lecteurs : les modes narratifs et graphiques des différents auteurs sont logiquement distincts, ce qui permet d’apporter des points de vue spécifiques sur la série. Ce qui explique par exemple notre volonté de travailler avec le tandem de scénaristes José-Louis Bocquet – Jean-Luc Fromental pour le prochain album dessiné par Aubin : Huit heures à Berlin. À mes yeux, on a beau aimer un univers, je suis persuadé que la répétition engendre une usure.

Une planche de 8 heures à Berlin
Par Aubin - Fromental - Bocquet

La diversité des thématiques traitées est-elle alors également l’un de vos choix ?

Effectivement, toujours pour éviter de lasser ! En caricaturant, Le Testament de William S. était un récit très fermé, presque sans action, théâtral, dans une ambiance à la Agatha Christie. Alors que le diptyque qui suit, La Vallée des immortels, est ouvert, vivant, plein d’action. De la même façon, nous proposons de temps en temps des diptyques, comme dans ce cas, pour casser la succession des one-shots, et faire plaisir à tous les lecteurs.

Vous mettez donc en place un programme kaléidoscopique pour continuer à susciter l’intérêt du public ?

Tout à fait ! Des traitements différents tout en respectant l’univers créé par Jacobs et le cadre proposé par Jean Van Hamme. Comme le dit si bien Yves Sente : « On ne réussira pas à faire du Jacobs, mais on peut réaliser du Blake et Mortimer. » Une nuance essentielle dans notre domaine.

Est-ce qu’il faut obligatoirement un album de Blake et Mortimer chaque année ?

Non, pas du tout ! Il n’y en a d’ailleurs pas eu l’année dernière ! Je ne suis pas obnubilé par la sortie annuelle. Blake et Mortimer reste néanmoins une licence très forte, la première vente de bande dessinée réaliste : un rendez-vous que les lecteurs attendent, et il faut entretenir cet univers. Si ce n’est pas une nouveauté, nous pouvons proposer des recueils de raretés, des documents, bref des livres qui intéressent les fans. Comme le fait la gestion irréprochable réalisée par Moulinsart autour de l’œuvre d’Hergé : pas de nouveautés, mais un ensemble de livres qui mettent en avant le travail de l’auteur.

Quels sont vos objectifs concernant ces ouvrages autour de Blake et Mortimer ?

Entretenir l’univers de Jacobs me semble primordial : tout d’abord pour permettre à de nouveaux lecteurs d’entrer dans la série, et pour conforter le public actuel en démontrant l’importance de Blake et Mortimer (avec des ouvrages tels que La Machine Jacobs avec Pierre Sterckx ou celui, plus graphique, avec les croquis de Jacobs). D’un autre côté, nous voulons également expliquer tout ce qui se déroule autour de Blake et Mortimer, avec L’Héritage Jacobs, qui ressort d’ailleurs cette fin d’année avec 56 pages complémentaires : nouvelle couverture, nouveaux croquis, nouvelles interviews, etc. Bref, une version revue, corrigée et amplifiée !

D’autres ouvrages en dehors du format classique sont-ils au programme ?

Oui, nous allons reprendre le concept du récit illustré, tel que débuté par Convard et Juillard dans L’Aventure immobile (collection Le Dernier Chapitre). Nous allons donc demander à différents écrivains d’imaginer les histoires à illustrer, en restant dans le format des albums allongés, à l’italienne. Le prochain ouvrage à paraître sera écrit par François Rivière et illustré par Jean Harambat, qui a dernièrement réalisé Opération Coperhead (Prix Goscinny 2017). Rien n’est encore prévu pour la suite, car une fois de plus, nous ne voulons pas nous précipiter.

Pour réaliser un Blake et Mortimer, il faut respecter un cadre qui a été posé initialement. Pouvez-vous nous rappeler comment cela a été mis en place ?

L’édition complétée de L’Héritage Jacobs sort ce 7 décembre

En 1992, Claude de Saint-Vincent, directeur de Média Participations qui comprend entre autres Dargaud, avait racheté Les Éditions Blake et Mortimer, ainsi que le Studio Jacobs sans lequel on ne pouvait pas réaliser de nouvel album. Pour ma part, j’ai suggéré de travailler avec Jean Van Hamme, ce qui a été immédiatement accepté. Nous nous sommes retrouvés autour d’une table à Angoulême, et Jean Van Hamme a très rapidement défini les règles à respecter, ce qui a généré l’incroyable succès de cette reprise.

Quelles sont elles ?

Tout d’abord, rester dans les années 1950 et ne pas poursuivre après Les 3 formules du Pr Sato, pour éviter que les personnages ne soient perdus dans le monde moderne. Puis, Jean Van Hamme a listé les différentes thématiques des intrigues : policier-espionnage, archéologie, science-fiction, etc. Tout cela est bien expliqué dans L’Héritage Jacobs. Une fois de plus, rien n’est gravé dans le marbre : si un auteur arrive avec une bonne idée, on ne la refusera pas même si elle sort du cadre.

À ce propos, on parle régulièrement du futur album dessiné par François Schuiten, lequel se détacherait de la ligne éditoriale actuelle. S’approche-t-on plus d’un album « Vu par… », pour reprendre la formule de Spirou et Fantasio ?

Non, je ne suis pas adepte des « Vu par… », car le résultat fluctue d’un album à l’autre, et je ne veux pas m’aventurer sur ce terrain. Dans ce cas-ci, il s’agit plus d’un hommage, car François Schuiten voue une grande admiration à Jacobs. Voyez-le plutôt comme un hors-série, pas le début d’une nouvelle collection. D’ailleurs, aucun autre « hommage » n’est programmé actuellement. Si une nouvelle évidence se présente, à savoir un dessinateur légitime qui possède une vision sur l’œuvre de Jacobs et veut réaliser un album, on pourra l’accompagner. Sinon, on s’arrêtera avec l’album dessiné par Schuiten.

François Schuiten préfère cacher ses planches pour maintenir la surprise
Photo : DR

Outre l’album de François Schuiten qui sortira en juin prochain, d’autres albums sont donc en préparation ?

Fin 2019, nous aurons donc la seconde partie de La Vallée des immortels, par Sente, Teun & Berserik bien entendu. Puis, par la suite, Huit heures à Berlin évoqué plus tôt, par Fromental – Bocquet – Aubin. Celui-ci se situe d’ailleurs au-delà du canevas des années 1950 évoqué précédemment, car nous sommes au début des années 1960. Mais nous n’irons vraisemblablement pas plus loin dans le temps.

On attend également une suite à l’Onde Septimus, scénarisée par Jean Dufaux ?

Oui, mais il faudra encore être patient ! Cette suite sera dessinée par Étienne Schréder, que les fans de Blake et Mortimer connaissent bien, ainsi que par Christian Cailleaux.

Crayonné de la suite de L’Onde Septimus, que l’on retrouve dans L’Héritage Jacobs
Par Dufaux - Schréder - Cailleaux

Nous avons appris que Jean Van Hamme avait accepté d’écrire un nouveau Blake et Mortimer  !..

Tout-à-fait, il a trouvé une idée qui l’enthousiasme. Et ce seront donc Peter et Teun qui le dessineront après la fin de La Vallée des immortels. Et n’oublions André Juillard qui reviendra certainement à Blake et Mortimer.

De manière générale, M Schlirf, vous considérez-vous comme le gardien du temple de Jacobs ?

Chacun y contribue à sa manière : moi en tant que Directeur éditorial, je suis là pour discuter avec eux des thématiques à aborder dans leurs albums. Les scénaristes et les dessinateurs restent dans tous les cas respectueux de l’univers : ils ont bien souvent connu la série lorsqu’ils étaient adolescents et ressentent un lien très fort avec le créateur de la série, E. P. Jacobs.

Par exemple : envisager dans le futur, une histoire de science-fiction, fort du dessin technique maitrisé par Teun et Peter. Et ce, toujours dans la même optique : multiplier les thèmes et diversifier les atmosphères pour permettre encore et toujours d’éviter toute lassitude.

Yves Schlirf
Photo en médaillon : CL Detournay

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

Documents
L'édition complétée de L'Héritage Jacobs sort ce 7 décembre

(par Charles-Louis Detournay)

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- notre article introduisant le nouveau diptyque de La Vallée des immortels : Blake et Mortimer, héros immortels

Photo en médaillon : CL Detournay

Toutes les illustrations sont © Editions Blake et Mortimer – Studio Jacobs.

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