Brian K. Vaughan et Fiona Staples : "Saga pourrait durer indéfiniment !"

27 août 2015 0 commentaire
  • Brian K. Vaughan et Fiona Staples, les auteurs de la série à succès Saga, de passage en France, reviennent avec nous sur les enjeux de leur œuvre et sur leurs méthodes de travail.

Pouvez-vous nous expliquer comment vous êtes arrivés dans le monde professionnel du comics ? S’agissait-il, pour l’un et pour l’autre, d’un rêve d’enfant ?

Fiona Staples : J’ai toujours voulu travailler dans le domaine artistique, et j’ai logiquement fait des études d’art au Canada. Après celles-ci, plusieurs voies se sont offertes à moi : travailler dans le jeu vidéo, l’illustration, le story-board pour le cinéma, etc. Mais j’avais toujours voulu faire du comics et j’en lisais beaucoup. Du coup, mes diplômes en poche, j’ai débuté par des publications indépendantes puis j’ai travaillé pour divers éditeurs.

Brian K. Vaughan : De mon côté, j’ai commencé à lire des comics tout petit (Spider-Man, Batman…). Et à 12 ans ; j’ai découvert Watchmen et je me suis dit « c’est ça que je veux faire de ma vie ». Et il n’y a pas vraiment d’études pour cela. Du coup, à la fac, j’ai étudié l’audio-visuel (télévision et cinéma). J’étais terriblement frustré par le fait que ce qu’il y avait dans ma tête ne pouvait pas être retranscrit à travers mes pauvres films d’étudiants. Et puis un éditeur de Marvel m’a offert la possibilité d’écrire un scénario pour eux. J’ai eu la chance de pouvoir entrer dans ce milieu assez jeune du coup, et de passer chez DC, Vertigo et enfin de développer mes propres créations chez Image Comics.

Vous étiez cette année à Angoulême. Y avez-vous fait des rencontres et découvertes intéressantes ?

Brian K. Vaughan et Fiona Staples : "Saga pourrait durer indéfiniment !"
Fiona Staples

Fiona Staples : Oui : j’ai repéré plein de choses qui m’ont interpellée et avec lesquelles je reviens. Par exemple Les Vieux Fourneaux ou La Mondaine. Leur graphisme m’a particulièrement attirée.

Brian K. Vaughan : Personnellement, ce que je retiens d’Angoulême relève plutôt de la manifestation elle-même. Aux États-Unis, les conventions attirent un public assez homogène en termes d’âge et de centre d’intérêt. À Angoulême, la diversité du public présent et des stands proposés m’a vraiment stupéfait.

Concernant Saga, comment est né le projet ? Comment s’est faite votre rencontre et comment a débuté votre collaboration ?

Brian K. Vaughan : Pour moi, le projet est né lorsqu’est né mon premier enfant, au moment où je suis devenu père. J’écris d’abord sur ce qui me fait peur, suscite en moi une forme de confusion. Et avoir un enfant, c’est un événement qui correspond tout à fait à cela. Mais je ne savais pas comment aborder une forme d’écriture sur la paternité. Lorsque j’évoquais le sujet avec des proches, ça les ennuyait terriblement. Du coup, je me suis dit : pourquoi ne pas partir sur un récit épique mêlant science-fiction et Fantasy, faire de tout cela une sorte de cheval de Troie, pour y injecter mes propres émotions ? Et de là, toucher un autre public, plus large, auquel je ferais ressentir cela comme de l’intérieur. Je savais déjà que ce serait un livre avec des tonnes de personnages, des nombreux lieux différents dont certains devraient posséder une aspect pour le moins étrange. Mais je ne voyais pas alors quel artiste pourrait concrétiser cela. J’en ai parlé autour de moi et Steve Niles m’a indiqué Fiona, avec qui il avait travaillé sur Mystery Society. Et voilà !

Comment s’organise précisément la collaboration entre vous sur Saga ?

Fiona Staples : Chaque mois, Brian m’envoie le script, et je produits les layouts et des croquis que je lui renvoie, à lui et à Eric Stevenson, qui est notre coordonnateur. Après approbation, je passe à la réalisation du chapitre proprement dit.

Brian K. Vaughan

Brian K. Vaughan : Il me faut préciser là que si j’ai une idée assez claire de ce que je veux raconter, il n’en est pas du tout de même pour l’apparence des personnages. Et Fiona étant certainement l’une des dessinatrices les plus douées de l’industrie du comics, je lui laisse le plus de liberté possible quant à cette part-là de notre travail. Je ne lui fournis que le minimum en termes de description, du type « ce personnage a des cornes et une épée, » ou « celle-là possède des ailes et un pistolet », et puis c’est Fiona qui imagine le reste ! De même, avant le début de la série, je lui avais demandé ce qu’elle aimait et n’aimait pas dessiner, et je continue à lui demander ce qu’elle souhaite explorer graphiquement, afin que l’œuvre soit de ce point de vue la plus collaborative possible.

Sur le script, le découpage est-il précisé, y a-t-il des indications de cadrage ?

Brian K. Vaughan : j’écris selon le modèle qu’on appelle en Amérique « Full Script », assez proche du script de télévision [1]. Cela signifie que je décris ce qui se passe dans les différents planches ou cases, écris les dialogues, mais laisse à Fiona la liberté de permuter les cases, de changer l’équilibre des planches, d’ajouter ou retirer certains éléments. Il peut m’arriver de décrire très minutieusement une scène, jusqu’à indiquer l’angle de caméra, mais il s’avère en réalité qu’au fur et à mesure de notre collaboration j’indique de moins en moins d’éléments dans le script.

Fiona Staples : En règle générale, il m’indique le nombre de cases par planche, ce qui est censé s’y passer. Et quelquefois, même, il précise si une case doit être plus grande que les autres, ce que je trouve parfois amusant ! (Rires)

Vous avez indiqué demander le retour de Fiona sur tel aspect ou tel personnage. Avez-vous un exemple d’infléchissement de votre intrigue en fonction des retours et envies de Fiona ?

Le fameux Ghüs
Saga T4 © Vaughan / Staples

Brian K. Vaughan : Il y a par exemple un personnage qui est une pure création de Fiona. Elle m’a un jour envoyé un dessin d’un adorable petit phoque en me demandant si un tel personnage pouvait avoir sa place dans Saga. Je lui ai répondu « bien sûr, et même une vraie place ». On le voit ainsi un peu dans le volume 4 et dans le 5, il aura une importance plus grande encore. Il s’agit de Ghüs. Tout seul, je n’aurais jamais inventé un tel personnage. C’est bien là une des manières par lesquelles Fiona rend meilleure notre œuvre.

D’où vient ce titre « Saga » ? S’agit-il d’affirmer le caractère épique de ce récit ?

Brian K. Vaughan : Quand je suis revenu aux comics, je ne voulais pas faire de mini-séries, du type de celles qui peuvent donner un film par la suite. Je voulais faire le comics le plus épique qui soit et j’aimais le mot « saga ». Pour autant, je ne voulais pas uniquement réaliser une vaste fresque, mais bien produire quelque chose qui soit avant tout une histoire de famille. Je ne voulais pas qu’on se dise voilà l’histoire de tel pays, ou de tel univers, mais qu’on identifie d’abord une aventure familiale.

J’ai, assez immédiatement, éprouvé un sentiment de réécriture, très moderne, de grands mythes anciens, de l’antiquité ou plus récents, comme Roméo et Juliette bien sûr Quelles furent vos sources d’inspiration dans la conception du scenario ?

Brian K. Vaughan : Bien évidemment, Roméo et Juliette constitue l’archétype de l’histoire des « two star-crossed lovers ». Mais, et malgré tout le respect que j’ai pour Shakespeare, il s’agit quand même, avec cette histoire, d’une tragédie des plus idiotes : des adolescents qui se tuent par amour ! J’ai voulu en faire une version avec des personnages plus âgés qui comprennent qu’ils n’ont pas à s’entretuer, préfèrent faire frénétiquement l’amour, jouir de la vie et fuir le plus loin possible des fous furieux. En fait, ce qui aurait été idiot, ça aurait été de vouloir refaire comme Shakespeare. Il y a donc, bien sûr, une forme d’influence, mais plus lointaine qu’on peut le penser. Ce qui prime avant tout pour moi, c’est le monde réel, et en l’occurrence ma propre expérience familiale. Et pour toi ?

Fiona Staples : C’est aussi le monde réel qui constitue le fond de ce qui m’inspire. L’histoire qu’on raconte verse tellement dans le fantastique qu’il faut que je travaille à l’ancrer dans le réel d’une certaine manière. Du coup, j’essaie de ne pas m’inspirer d’autres réalisations provenant de la SF mais au contraire de véritables lieux, de cultures éloignées mais bien réelles, d’anciennes civilisations, quand je veux créer une nouvelle planète, élaborer son architecture. Je tiens à conserver une dimension réaliste, que cela apparaisse possible au lecteur. De même pour les costumes : il faut qu’ils nous semblent familiers, même si ceux qui les portent sont des créatures particulièrement bizarres, avec des cornes ou des parties animales.

D’ailleurs, quand il s’agit de créer un nouvel environnement, d’habiller une planète ou un peuple d’une manière particulière, cela relève-t-il de vos propres choix ou bien avez-vous des consignes précises de la part de M. Vaughan ?

Brian K. Vaughan : C’est elle qui choisit tout !

Fiona Staples : Brian donne parfois des indications concernant les costumes, mais il s’agit de détails fonctionnels, comme une cape, tel équipement ou tel élément qui participe de l’histoire.

Par exemple, concernant la monarchie Robot, comme cela s’est-il passé ?

Fiona Staples : Dans mes souvenirs, Brian a juste précisé qu’ils devaient avoir une allure « royale »

La couverture du tome 3, mettant Gwendolyn à l’honneur

Brian K. Vaughan : Je me suis contenté de dire qu’ils devaient avoir une télé à la place de la tête. Pour le reste, ça a relevé des choix de Fiona. Son jugement sur ces questions est nettement plus sûr que le mien ! D’ailleurs, c’est assez formidable puisque lors des conventions aux États-Unis, tout le monde vient déguisé en personnages de comics, et cela fait plaisir de voir réalisés les costumes imaginés par Fiona ! D’ailleurs, pour l’anecdote, durant notre séjour à Angoulême, et c’est une des différences qui m’a frappé par rapport aux habitudes américaines, il y avait très très peu de gens costumés. Mais il y avait une personne, tout de même, habillée comme Gwendolyn. Je me suis dit que dans la mesure où l’un des rares costumes portés en France provenait de Saga il s’agissait bien d’une preuve du sens de la mode de Fiona !

Pouvez-vous nous donner des précision sur votre manière de travailler, techniquement, le dessin sur un comics comme Saga ? Utilisez-vous les outils numériques ?

Fiona Staples : Oui, tout ou presque est numérique dans mon travail. Je ne dessine au papier que de petits croquis et les lay-outs que j’envoie à Brian pour qu’il les approuve. Je les scanne ensuite, puis je réalise les planches à partir de deux programmes : Mangastudio et Photoshop. J’encre directement, sans passer par le feutre, et je fais la couleur moi-même, sous Photoshop.

C’est d’ailleurs assez rare dans le milieu des comics de voir un artiste assumer lui-même la couleur sur ses dessins. S’agissait-il d’une évidence pour vous ? Y teniez-vous particulièrement ?

Fiona Staples : En fait, c’est simplement que j’ai toujours travaillé ainsi ! Et lorsque je lis un script, j’imagine toujours la scène finie, en couleurs, et je veux la réaliser jusqu’au bout. Je n’ai pas envie d’avoir cette impression de n’avoir réalisé le travail qu’à moitié et de demande à quelqu’un d’autre de le finir.

Brian K. Vaughan : Personnellement, ce choix de Fiona de réaliser cette étape du travail en plus m’a surpris, notamment le fait de la voir capable de réaliser tout cela chaque mois, car c’est loin d’être courant dans le milieu. Ensuite, cela m’a sidéré de voir qu’il s’agissait de réalisations numériques, car ses couleurs rendent les planches chaudes, vivantes. On a parfois presque l’impression de pouvoir les sentir ! En plus, je dois bien dire que découvrir que tout était fait numériquement - sans originaux donc – m’a enthousiasmé : je me suis dit voilà le futur du métier de dessinateur de comics ! Et puis Fiona est bien plus jeune que moi !

Vous avez évoqué la question de l’actualité, du monde réel tout à l’heure. Et l’on voit dans Saga que la guerre, qui tient une place prépondérante dans notre actualité, occupe aussi une place centrale dans l’intrigue. S’agit-il pour vous d’un thème crucial ou bien d’un prétexte, d’un cadre, pour évoquer les autres thèmes de l’ouvrage ?

La guerre et ses drames
Saga T2 © Vaughan / Staples

Brian K. Vaughan : Même si Saga constitue une œuvre sur la famille, ce n’est pas que cela. Quand ma femme et moi évoquions notre désir d’enfants, plusieurs proches nous répondaient « comment pouvez-vous vouloir des enfants dans un monde où les États-Unis sont constamment en guerre, où le terrorisme est devenu une part intégrante de notre vie ». C’est à partir de là que s’est imposé le lien entre la question de la famille et le thème de la guerre. Le fait que nous vivons dans un monde bien plus porté sur la destruction que sur la création. Je voulais parler de ce monde constamment en guerre qui est, tristement, le nôtre.

Cela dit-il quelque chose pour vous des nos sociétés occidentales ?

Brian K. Vaughan : Nos sociétés sont diverses et complexes : je ne pense pas qu’on puisse les réduire à telle ou telle idée unique. Néanmoins je veux quand même, avec Saga, parler de notre monde contemporain. Mais je savais que si je racontais, par exemple, l’histoire d’un soldat américain tombant amoureux d’un prisonnier de Guantanamo, de leur fuite et de comment ils font face à la menace de telle Monarchie du Golfe, ça allait être rébarbatif. C’est pour ça que j’ai opté pour le biais de la SF, de la Fantasy, pour élaborer une parabole, une fable. J’aime l’idée de faire des comics pour explorer des situations sur lesquelles je n’ai pas d’idées arrêtées, de solutions toutes faites.

Fiona Staples : Et puis, pour moi, ça évoque aussi le fait que nous vivons, nous qui sommes du continent nord-américain, dans des pays construits sur des massacres de masse de populations indigènes. Nous vivons notre vie de tous les jours sans que cela nous affecte, mais certaines occasions se présentent qui nous rappellent à notre histoire passée. Il y a aussi de cela dans le parcours des héros de Saga.

Un autre thème m’a frappé dans Saga, celui de la société du spectacle, que l’on aperçoit aussi bien avec la présence des écrans qu’à travers l’épisode du Circuit. Que cela représente-t-il pour vous ?

Brian K. Vaughan : C’est un sujet qui m’importe depuis que j’ai travaillé pour la télévision. On y trouve de purs divertissements, qui paraissent très vides, mais dont la fonction est avant tout de fournir une échappatoire aux horreurs du monde dans lequel nous vivons. Ce qui n’est pas honteux en soi de mon point de vue. Mais il y a aussi des œuvres qui ambitionnent de changer le monde dans lequel nous vivons, qui sont en phase avec ce qui se passe autour de nous. Du coup, dans Saga, il y a quelque chose autour de cette responsabilité de l’artiste par rapport à ce qu’il fait. Quand je travaillais pour la télévision, cela revêtait une dimension économique. Revenir aux comics a fonctionné pour moi comme un rappel du statut de l’artiste. Et avec la bande dessinée j’ai l’impression de pouvoir produire une véritable création, à portée universelle, dans un médium de masse qui plus est.

Des écrans qui parfois s’allument
Saga T4 © Vaughan / Staples

D’où vous est venue cette idée des Robots avec une télé à la place de la tête ?

Brian K. Vaughan : À vrai dire, je ne sais pas. Je voulais présenter des peuples visuellement iconiques. Certains avec des ailes, d’autres avec des cornes. Je voulais des robots, et dans la plupart des récits de SF, les robots sont des serviteurs. Je voulais renverser le schéma et plutôt que d’en faire des esclaves, j’en ai fait des rois. Visuellement, je voulais qu’on reconnaisse immédiatement les robots dès qu’on les voyait. Après, c’est vrai que je suis assez fasciné par le design des vieilles télés. Et puis, cet écran noir, c’est comme s’il n’y avait pas d’émotions exprimées. Et c’est là que Fiona se révèle assez formidable : on perçoit dans ses dessins les émotions des Robots malgré l’écran noir, par la posture ou les gestes.

D’ailleurs, Mme Staples, n’êtes-vous pas tentée parfois de remplir l’écran vide des personnages robots ? Qu’est-ce qui décide que l’écran s’allume, notamment pour le Prince Robot ?

Fiona Staples : c’est pour le coup strictement précisé dans le script.

La caractérisation des personnages masculins et féminins me semble assez similaire entre Y et Saga, avec d’ailleurs une inversion des caractères « clichés » liés au sexe. Avec d’un côté des femmes fortes, indépendantes et déterminées, et de l’autre, des garçons plutôt passifs et rêveurs, plus domestiques que sauvages. Est-ce un regard que vous portez sur les rapports actuels entre hommes et femmes ?

Brian K. Vaughan : À vrai dire, n’ayant pas une imagination débordante, tout cela vient de ma propre vie, de la relation que j’entretiens avec ma femme ! Elle se montre courageuse et active, tandis que je me révèle moi assez passif et rêveur. Bref, un couple qui peut évoquer Yorick et l’Agent 355 de Y. Concernant les personnages de Y et de Saga, s’il y a des similitudes, il y a aussi pour moi une différence importante : ceux de Saga sont plus âgés, plus matures. Marko est ainsi d’abord pacifiste, avant d’être passif. On le sait capable d’une grande violence et c’est une lutte intérieure pour la contenir. De même, je veux à présent des personnages plus complexes que ceux que je pouvais écrire auparavant, des personnages qui peuvent se montrer tout à tour, selon les circonstances, courageux et lâches.

Marko, pacifiste qui se contient

S’agit-il là d’une volonté de rompre justement avec le schématisme qu’on observe souvent dans les comics, notamment de super-héros ?

Brian K. Vaughan : Les comics, c’est comme la télévision. Si vous pouvez en effet considérer 90 % de la production comme faiblarde, il y aura toujours ces 10 %, que j’aime, dans lesquels vous trouverez des personnages formidables. Il y a nombre d’exemples de grands personnages, masculins et féminins, dans le comics. Mon approche des rapports hommes-femmes dans mes scénarios n’est donc pas une réponse à ce qu’on peut voir le plus souvent dans le médium. Il s’agit plutôt d’une volonté de refléter le monde dans lequel nous vivons, un monde avec des personnages complexes, des sexualités diverses, etc.

Il y a un autre point qui m’a frappé dans la structure de Y et de Saga. Y s’ouvre par la mort, celle de milliards d’individus, tandis que Saga débute avec une naissance. Et dans les deux cas, cet événement entraîne ne révolution globale. Cette symétrie est-elle voulue et si oui quel sens lui donnez-vous ?

Brian K. Vaughan : Il y a en effet une intention commune entre ces deux débuts. Il y a de nombreuses fictions « messianiques » reposant sur la venue d’un individu devant sauver le monde. C’était du coup le cas avec Yorick, dans Y. Mais dans Saga, je ne voulait pas raconter l’histoire d’un messie, mais raconter la vie de gens voulant arrêter la guerre. Mais il fallait que ce soit des gens ordinaires. J’adore les histoires de guerre qui parlent des civils, de ceux qui ne combattent pas. Pour moi, il fallait que cette histoire de guerre puisse aussi raconter des histoires personnelles.

L’imaginaire déployé dans Saga apparaît très baroque, ou carnavalesque : marqué par les ruines, le chaos, l’illusion, la profusion, l’ornement, avec des personnages hauts en couleur, et la mise en œuvre d’un renversement des valeurs et des codes. Vous reconnaissez-vous dans ce type d’esthétique ? Cela correspond-il exactement à l’horizon dans lequel vous souhaitez inscrire Saga ?

Fiona Staples : Ce qui est certain, c’est que notre série est partie pour être suffisamment vaste, et longue, pour englober des thématiques très diverses, aborder de nombreux aspects de la vie. Elle se donne la possibilité d’explorer des directions multiples, de s’essayer à des genres différents – guerre, action, horreur… On veut y montrer des lieux très différents, nombre de personnages, pour voir ce que ça fait de brasser tout cela ensemble, en cherchant à présenter cela de manière harmonieuse pour qu’on sente que tous ces éléments participent du même univers.

Concernant les références qui fondent votre travail à l’un et à l’autre, échangez-vous régulièrement ?

Fiona Staples : pas tant que ça durant l’écriture…

Brian K. Vaughan : Mais on en a pas mal parlé au début, avec des surprises ! Nos cultures sont assez différentes en fin de compte – elle est très « jeu vidéo » alors que je n’y connais rien, par exemple. Nous sommes tous deux de générations différentes, avons des vécus différents, et ces différences enrichissent l’œuvre, c’est évident, et on le voit aux éléments que Fiona apporte et auxquels je n’aurais jamais pensé.

Nous n’en sommes encore qu’aux premiers volumes, en France, et l’univers exploré s’affiche déjà comme extrêmement vaste, la chronologie comme très importante. Avez-vous déjà une idée de l’ampleur qu’aura Saga, du nombre de volumes que la série comportera ?

Fiona Staples : Ça pourrait durait indéfiniment. Tant que les lecteurs suivent du moins !

L’épique peut prendre de bien diverses formes !
Saga T1 © Vaughan / Staples

Brian K. Vaughan : L’idée était vraiment de lancer une grande fresque épique. Mon fils n’a que cinq ans, et semble déjà porté sur le dessin. Je me prends parfois à rêver que c’est lui qui reprendra le flambeau et continuera Saga quand nous ne le pourrons plus, Fiona et moi ! Saga débute avec une naissance et il va s’agir de suivre la vie de cette petite fille, Hazel, au fil des années, de la même manière que je regarde grandir mes enfants d’une certaine façon. Ce qui peut, là, arrêter Saga, c’est soit le fait que Fiona en ait marre de la dessiner, soit que les lecteurs n’en veulent plus. Mais tant que nous souhaitons tous deux continuer et tant que le public nous suit, cela peut durer très long moment.

La série débute donc sur cette naissance, et avec cette volonté de mêler dimension familiale et registre épique. Dès lors, aviez-vous en commençant, et malgré les délais qui peuvent survenir au milieu, une idée précise de la fin de cette aventure ?

Brian K. Vaughan : Quand je débute quelque chose, il faut que j’ai en tête la destination à laquelle cela doit aboutir. J’ai ainsi une idée précise de la dernière case de la dernière planche. On a donc cet itinéraire, balisé par un point de départ et un point d’arrivée. Mais pour ce qui doit se passer entre ces deux points, pour tout ce qui concerne les étapes de la vie de Hazel que nous avons envie de raconter, je nous laisse une réelle liberté. Ne serait-ce que parce que je ne veut pas que Fiona ne soit qu’exécutante sur le projet, pour qu’elle puisse infléchir les directions prises, influer sur le développement de tel ou tel personnage. Je sais comment tout cela doit finir, mais je ne connais pas tous les détails du voyage.

Concernant les péripéties, du coup, y a-t-il des éléments dans le quatrième volume qui sont venues spontanément, que vous n’aviez pas anticipé ?

Brian K. Vaughan : Pour un volume donné, de six numéros, je sais là encore sur quoi je veux finir. Je vois aussi quels sont les grands événements qui doivent rythmer et structurer le volume. Mais il y a aussi des surprises, qui peuvent prétendre à s’imposer dans l’intrigue comme ayant de l’importance, à l’image de Ghüs, imaginé par Fiona.

Concernant la création des personnages et créatures, comment cela s’est-il passé ? Avez-vous proposé de nombreux essais parmi lesquels Brian K. Vaughan a fait ses choix ? Ou bien s’agit-il de recherches pour vous ? Comment se passent les échanges autour de cette étape de travail ?

Fiona Staples : Au début, je faisais pas mal d’essais autour des personnages et créatures. Mais à présent, on manque de temps pour cela ! Je me lance presque directement.

Brian K. Vaughan : Je ne vois pas ses essais, et en fin de compte, j’aime que ça se passe ainsi. Lorsque je travaillais pour le cinéma, je voyais les dessinateurs dessiner pendant des mois et leurs travaux passer par des procédures d’approbations extrêmement longues. J’avais le sentiment que c’était trop, que trop de gens intervenaient dans le processus. La rapidité que nous impose le comic-book me convient bien plus. Il ne s’est pas produit une seule fois où j’ai demandé à Fiona de retourner imaginer autre chose parce que ce qu’elle m’avait proposé ne me convenait pas. Je considère que le dessin des personnages relève de son domaine, pas du mien.

Fiona Staples : Fort heureusement, les personnages secondaires ne restent jamais bien longtemps dans Saga. Du coup, si leur dessin est complètement raté, on peut s’en débarrasser assez aisément ! Et les personnages changent parfois de vêtements aussi, notamment quand je réalise que j’ai fait une épouvantable erreur et que je ne veux plus dessiner tel ou tel habit !

Et lorsque vous inventez un personnage, vous vient-il spontanément ou faites-vous des recherches documentaires pour le mettre en place ?

Fiona Staples : Habituellement, dès que je lis le script, j’ai des idées qui me viennent, assez vagues, et j’effectue quelques petits brouillons pour les poser. Je peux faire quelques recherches à côté, regarder quelques tableaux, ou faire une recherche Google sur des animaux, sur différents styles d’armes. Mais cela vient assez rapidement.

Vous avez tous deux plusieurs fois rappelé l’importance du public qui vous suit dans cette aventure Saga. Non seulement il vous suit, mais vous avez en plus été plusieurs fois récompensés. Cela a-t-il une importance pour vous ?

Fiona Staples : Oui, bien sûr ! Ça nous rend fiers.

Brian K. Vaughan : Souvent, au cinéma, les films que j’adore ne récoltent aucune récompense. Et du coup, je me suis longtemps dit que les récompenses n’avaient aucune importance, ni guère de sens. Mais gagner une récompense, c’est vraiment super ! Et c’est très agréable d’être reconnu par ses pairs. Et c’est d’autant plus important qu’avec Saga on avait peur d’être arrêté très vite...

La petite joue au parc, sous l’oeil attendri de son père...
Saga T3 © Vaughan / Staples

Mme Staples, envisagez-vous d’un jour dessiner vos propres histoires, écrire vos propres scénarios ? Ce qui signifierait abandonner M. Vaughan !

Fiona Staples : oui, j’aimerais bien, à terme. Mais l’écriture de scénario, c’est quelque chose que je ne maîtrise pas encore et sur lequel il faut que je travaille encore beaucoup !

Et vous la laisseriez partir ?

Brian K. Vaughan : Ce serait la fin de Saga ! Je ne me vois pas réaliser cette œuvre avec quelqu’un d’autre. Mais c’est pour moi déjà évident que Fiona est déjà une des meilleures conteuses au monde et j’ai bien envie de la pousser à raconter ses propres histoires. J’aurais un plaisir immense à lire un ouvrage qu’elle aurait réalisé elle-même, toute seule. Mais en même temps ça m’effraie un peu. Lorsqu’elle fera un pause pour écrire, je suis sûr qu’elle réalisera qu’elle n’a pas du tout besoin de moi pour faire de bonnes choses. Je sais que ça arrivera un jour et du coup, je me prépare à cela ! (rires).

Vous avez plusieurs fois parlé de vos enfants. L’idée est-elle se suivre vos propres enfants qui grandissent au fur et à mesure qu’évolue les personnages de Saga ?

Brian K. Vaughan : Tout à fait. En grande partie car j’ai peu d’imagination et encore moins de mémoire. En ce moment, ma fille de trois ans est un peu plus âgée que Hazel et du coup je presse Hazel de grandir parce que, si en ce moment je me sens capable d’évoquer un personnage de trois ans, j’ai déjà oublié comment était une enfant à deux ans. Du coup, je souhaite que notre série conserve cette dynamique de petits sauts dans le temps afin que Hazel puisse grandir au même rythme que ma propre fille.

Pour finir, une question sur la production commerciale américaine : sur quel(s) super-héros et quel(s) super-vilain, DC ou Marvel, que vous n’avez pas encore approché, aimeriez-vous travailler ?

Fiona Staples : Et bien, en fait, je n’ai pas grandi en lisant des comics de super-héros et ils ne m’ont jamais particulièrement intéressée. Après, c’est toujours amusant de les dessiner de temps en temps et c’est pour ça que je réalise occasionnellement des couvertures pour DC ou Marvel. Les seuls que je n’ai pas encore faits et dont j’aimerais bien dessiner une couverture seraient les X-Men !

Brian K. Vaughan : Tu pourrais évoquer Archie : tu as grandi en lisant cela.

Fiona Staples : C’est vrai ! Archie est une série que j’adorais enfant. C’est une vielle publication plutôt pour ados et là, pour les 75 ans de l’éditeur, ils relancent le titre. Et je vais faire le premier numéro avec Mark Waid ! [2]

Brian K. Vaughan : De mon côté, j’ai eu la chance de pouvoir déjà m’emparer de héros comme Spider-Man ou Batman, qui m’ont fait rêver enfant. Du coup, si je devais revenir aux super-héros – et ça me tenterait assez – ce ne serait pas pour reprendre un héros existant mais pour en créer un nouveau. J’admire le fait que Stan Lee, qui est pour moi est référence, se soit dit, quand il débutait, qu’il ne voulait pas raconter une histoire pour Batman ou Superman, mais qu’il allait créer quelque chose de tout nouveau. Si je me lance dans le genre super-héroïque, ce sera pour faire quelque chose de totalement neuf.

(par Aurélien Pigeat)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Merci aux équipes d’Urban Comics pour nous avoir permis d’effectuer cette rencontre.
Et merci à Nadège Saysana d’avoir accepté d’effectuer la traduction durant l’entretien.

Au sujet des auteurs et de Saga :
Lire un portrait de Brian K. Vaughan
La chronique du tome 3 de Saga
La chronique du tome 4 de Saga

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[1Rappelons ici que Brian K. Vaughan a travaillé sur la série Lost en tant que scénariste.

[2Le numéro en question est sorti au début de l’été aux États-Unis.

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