Christel Hoolans (Kana) : " On s’est rendu compte, grâce aux mangas, que les filles s’étaient remises à lire des bandes dessinées "

5 juillet 2008 0 commentaire
  • {{Christel Hoolans}} a accompagné l’essor des éditions Kana en assistant Yves Schlirf lors de la création de ce label majeur du manga en France. Elle est aujourd’hui directrice éditoriale adjointe de Dargaud Benelux et de Kana. Elle vient de lancer une nouvelle ligne de mangas composée notamment d'auteurs européens.

Comment travaillez vous avec Yves Schlirf ?

Nous travaillons en tandem, tout en sachant que chacun a ses goûts propres et des affinités plus marquées envers l’un ou l’autre auteur. Il n’y a pas vraiment de particularités entre nous, ou même de spécificités. Nos sensibilités sont certainement différentes. Yves étant un homme, et moi-même une femme… Je l’assiste depuis douze ans. Je suis éditrice éditoriale adjointe de Dargaud Benelux et de Kana depuis quatre ans.

Vous avez récemment créé une collection de mangas-like pour les jeunes femmes. D’où est née cette réflexion. De l’échec de la collection Cosmo ?

Cosmo était une première étape qui n’a pas commercialement atteint ses objectifs. Effectivement, nous partons de la même idée. Nous avons aujourd’hui un nombre important d’auteurs qui ont baigné durant leur enfance dans la bande dessinée, le manga, ou même dans le film d’animation. Ceux-ci ont envie de s’exprimer dans d’autres formats que le bien connu quarante-six pages cartonné couleur.

D’un autre côté, nous éditons aussi des mangas via le label Kana. Nous voyageons beaucoup dans le cadre de cette activité, et nous nous rendons souvent dans des salons internationaux. Lorsque l’on va dans ce genre d’endroit, on se rend rapidement compte que l’album de quarante-six planches est typiquement un format franco-belge. Il est difficile de revendre ces livres à l’étranger. Bien sûr, on y arrive quand même de temps en temps : via les intégrales ou des systèmes qui nous permettent de nous rapprocher du format universel. Ce dernier étant le roman graphique. C’est-à-dire des histoires longues, découpées en un nombre impressionnant de pages. Ces livres sont souvent recouverts d’une couverture souple. Bref, le format universel est plus proche du format poche que de la BD !

On s’est également rendu compte, grâce aux mangas, que les filles s’étaient remises à lire des bandes dessinées asiatiques ou européennes ! Un lecteur sur deux, en shônen, est une femme ! Nous n’avions pas beaucoup de propositions pour elles, en bande dessinée européenne, pour répondre à leurs besoins. En tant qu’éditeur, nous nous devons d’avoir des best-sellers, mais aussi une partie « recherche & développement »… On a donc pris le risque de tester ces envies d’édition…

Christel Hoolans (Kana) : " On s'est rendu compte, grâce aux mangas, que les filles s'étaient remises à lire des bandes dessinées "D’où un format qui se rapproche du manga …

Oui. C’est plus souple, et on peut emporter le livre partout ! Il n’y a pas ce côté « objet luxueux » de la BD cartonnée. Nous avions envie d’offrir une narration plus large, plus aérée, aux auteurs qui nous le demandaient. Et de proposer ces livres à des prix les plus attractifs possible. La bande dessinée devient onéreuses pour les jeunes, surtout lorsque l’on sait qu’un manga coûte près de 6,50€. Les auteurs intéressés par ce concept devaient s’engager de faire trois albums en douze mois. Nos commerciaux nous disent tous les jours qu’il est difficile de placer une nouvelle série lorsqu’une nouveauté sort un an après le précédent tome. Sauf si on s’appelle Rosinski, bien entendu !

On se rapproche du standard de parution japonais où un nouveau titre sort tous les deux mois, voire moins parfois !

Oui. Mais c’est impossible, pour nous, européens, d’emboîter ce pas là. Les japonais travaillent en studio, avec un nombre conséquent de dessinateurs pour assister l’auteur. Nos auteurs, quant à eux, travaillent en tandem. Il est vrai que le rythme de parution japonais est aussi engendré par la parution dans des magazines. Ce que nous n’avons pas.

Certaines mauvaises langues disent que vous essayez de construire un catalogue pour assurer vos arrières au cas où les Japonais fondent leurs propres structures éditoriales en France. Shueisha, par exemple, a pris un stand à Japan Expo … On peut se demander si ce n’est pas une première étape …

Cette collection n’a pas été créée dans cette optique. C’est surtout une demande venue d’auteurs. Les japonais disent qu’ils vont venir s’installer chez nous depuis une quinzaine d’années. Certains l’ont fait, comme Kodansha par exemple, et cela n’a rien donné ! Mais c’est vrai que Shueisha et Shogakukan ont aujourd’hui un bureau à Paris. Mais ce sont des agences, chargées de négocier les droits, et non des éditeurs. Ils ont envie de gérer les licences de manière globale, comme au Japon en tenant compte des différents formats de leurs histoires : édition (manga) et audiovisuel (diffusion télévisée, DVD, etc). L’idée n’est pas mauvaise.
Il y a effectivement un risque qu’ils s’installent un jour chez nous en tant qu’éditeurs. C’est possible, mais je ne pense pas que ce soit pour tout de suite. Et puis, je ne crois pas qu’un Alta Donna soit capable de rivaliser avec Naruto (Rires). Ce ne sont pas des produits comparables. De plus, nos livres sont pour la plupart en couleurs…

Vous auriez pu publier ces titres au format de lecture japonais…

Les auteurs sont franco-belges. C’est un exercice difficile de dessiner dans ce sens-là. Certains l’ont fait, mais c’est artistiquement difficile. Et puis, si ces auteurs choisissent ce format, ils se coupent du public adulte qui a plus de difficulté à lire des mangas. Je suis certain que si nous avions fait paraître Monster ou les livres de Taniguchi au format franco-belge, ils auraient eu un succès d’une toute autre importance !

Les livres de Jean-David Morvan et Jirô Taniguchi que vous préparez seront-ils dans un format proche du « poche ».

Non. Ce sera un album classique, cartonné. Taniguchi souhaitait travailler au format européen. Pour lui, ce type de livre constitue la référence absolue ! Il a toujours rêvé de faire comme les auteurs franco-belges !

Revenons à ces « mangas-like ». Vous sélectionnez des auteurs qui ont un style pré-formaté…

Comme je vous le disais, ils sont au carrefour des deux cultures, des toutes les influences qu’elles reflètent. On sent les codes manga dans ces livres, mais cela n’en est pas non plus. Et ces bouquins ne sont pas non plus de la bande dessinée classique. Mais c’était le rêve de ces auteurs de travailler dans ce format !

Comptez-vous utiliser ce format pour des albums plus classiques ?

Oui. Pour des intégrales d’albums publiés précédemment en cartonné. Nous croyons beaucoup en ce format. Il permet d’atteindre un public qui ne serait pas forcément intéressé par la bande dessinée classique. Bien entendu, le tirage de ces intégrales sera limité.

(par Nicolas Anspach)

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Photo en médaillon : (c) Didier Pasamonik.

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