Débarquement inattendu de Kodansha aux USA

14 juillet 2008 6 commentaires
  • À la recherche d'un relais de croissance qu'ils peinent à trouver sur leur marché intérieur, les éditeurs japonais révisent leur stratégie basée sur l'unique vente de licences et réfléchissent à une réelle implantation en territoire étranger. C'était déjà le cas depuis 1986 avec Viz Media, filiale de Shogakukan aux États-Unis, bientôt rejoint par Shueisha en 1994. C'est maintenant au tour de Kodansha d'entrer dans la danse.
Débarquement inattendu de Kodansha aux USA
Sailor Moon, la "magical girl" à succès de Kodansha
Ed. Glénat

Après des mois de rumeurs, Kodansha, l’éditeur d’Akira et de Sailor Moon, s’est finalement installé aux États-Unis depuis le début du mois de juillet. C’est Yoshinobu Noma, vice-président de Kodansha, qui en prendra la tête. Soutenu par un capital de 2.000.000 de dollars, il s’occupera de développer et traduire les titres Kodansha aux USA. Parmi les premiers bouleversements produits par l’arrivée du géant japonais du manga, Dark Horse a perdu la license pour Akira et Tokyopop a annulé la parution des numéros 13 et 14 de Beck : Mongolian Chop Squad.

Cette arrivée nippone va-t-elle pour autant bouleverser le marché américain ? Pas immédiatement, si l’on tient compte des déclarations de Del Rey Manga Associate Publisher, principal éditeur des titres Kodansha depuis 2003, qui déclare que la maison japonaise ne lui a pas encore retiré toutes ses licences. L’éditeur US affirme d’ailleurs que cela ne remet pas en cause son calendrier de 2009, dont la présentation des nouvelles licences devrait se faire durant le Comic-Con de San Diego au mois de juillet [1] puis lors du festival d’animation de New York au mois de septembre. Dallas Middaugh, principal associé, annonce aussi que les négociations sont actuellement en cours pour 2010.

L’arrivée de Kodansha a de quoi faire réfléchir et inquiéter les éditeurs américains, mais aussi français, car elle est le signe d’une mutation profonde du marché de la BD.

Les mangas représentent désormais les premiers moteurs de la croissance de la bande dessinée, en tête des ventes des Graphic Novels aux USA tandis que, dans l’Hexagone, ils représentent plus du tiers des ventes. Rappelons la présence soutenue lors de la Japan Expo d’un autre géant japonais, la maison Shueisha, possesseuse des licences de Dragon Ball, Naruto ou Death Note. Beaucoup y ont vu un signe avant-coureur d’une future implantation de la maison japonaise en France concrétisée par l’arrivée à Paris de sa filiale Viz Media et ce, en dépit des propos rassurants de son président John Easum. « C’est sûr qu’ils s’intéressent à la France depuis longtemps » avait analysé Jean David Morvan lors de la manifestation parisienne rappelant l’essai d’implantation -raté- de Kodansha en France en 1989.

Akira, le succès Shonen de Kodansha
Publié en France par Glénat

Aux États-Unis, le déclic était venu de Kodansha déjà qui, en 1997, confia ses licences à Stuart Levy le fondateur de Tokyopop qui eut l’idée de génie de sortir les mangas de la seule distribution en librairie spécialisée, testant des corners de la célèbre série shôjo de Kodansha, la magical girl Sailor Moon dans la grande distribution. Avec un succès percutant. Après trois ans, selon Stuart Levy, la distribution de Tokyopop dépassa les 2200 points de vente en grande distribution [i], soit davantage qu’en librairie spécialisée, avec en face un public complètement neuf. Tokyopop prit la tête de la publication de la bande dessinée en librairie générale en 2004 pour ne plus en être délogé, bientôt rejoint par DC Comics et Marvel, pour une fois réduits au rôle d’outsiders. Le label de Stuart Levy prit même pied en Allemagne, grâce à Joachim Kaps, l’ancien éditeur des éditions Carlsen.

Les compétiteurs japonais de Kodansha comprirent la leçon. Shogakukan, s’appuyant sur sa filiale Viz, s’allia avec Shueisha pour relancer sa marque américaine, avec la publication en kiosque de la version américaine de Shonen Jump en 2004. Marchant dans les pas de Tokyopop, ils lancèrent en grande distribution et en librairie leurs licences les plus fortes, assurant au marché américain une croissance comparable à celle de la France, également provoquée par la présence de bons films de super-héros en salle. Il en résulta, comme ici, un "âge d’or" commercial et créatif favorable à l’éclosion des Graphic Novels des labels indépendants.

Tokyopop poussa son avantage. Elle produisit rapidement sa propre ligne de global mangas, en réalité des mangas réalisés par des auteurs maison, qu’ils soient américains, étrangers, voire même japonais. En moins de quatre ans, quelque 25.000 pages de bande dessinée furent produites. Tokyopop s’implanta même directement au Japon pour les vendre sur ce marché. En juin 2008, la société californienne annonça la création d’une filiale de production cinématographique Tokyopop Media LLC, tandis que la société d’édition, Tokyopop Inc. réduisait sa production de 50%, donnant son congé à 39 de ses employés, d’autres étant repris dans le nouveau staff orienté vers le multimédia et produisant des films directement pour MySpace et Youtube, de même que des bandes dessinées pour les téléphones mobiles.

En réponse à cette stratégie et malgré une diversification dans la distribution de ses licences à d’autres éditeurs que Tokyopop, la société japonaise Kodansha ne pouvait que réagir. C’est ce qu’elle vient de faire en s’installant sur le sol américain.

En attendant la France ?

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

(par Olivier Wurlod)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1Il aura lieu du 24 au 27 juillet au sein du San Diego Convention Center

[i"Stuart Levy : Nous voulons que les gens soient tous fans de Tokyopop !", interview de Didier Pasamonik, in "L’Année de la bande dessinée 2004".

 
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6 Messages :
  • Débarquement inattendu de Kodansha aux USA
    14 juillet 2008 13:09, par Mme Malaprop

    « Les compétiteurs japonais » ? Ce ne serait pas plutôt les concurrents ?

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 14 juillet 2008 à  13:14 :

      "Compétiteurs" me semble tout-à-fait adapté puisque ce sont des licences qui n’ont pas forcément les mêmes publics.

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      • Répondu par Mme Malaprop le 15 juillet 2008 à  15:20 :

        C’est-à-dire que lorsque Shogakukan édite des mangas au Japon, il est concurrent de Kodansha, mais lorsqu’il vend des licences à l’étranger, il en est le compétiteur ?

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  • dans dix ans la distinction n’existera plus du tout entre manga, franco-belge, comics... on est déjà à l’internationalisation graphique, les jeunes pousses européennes ont intégré le graphisme nippon dans leur style depuis quelques années déjà. Pour preuve, les dizaines de blogs graphiques qui apparaissent chaque jour sur le net ! Le manga, il ne faudra plus en avoir peur en tant que tel : il n’existera plus !!! le "phénomène" vers ce genre (voir les ados actuellement) basculera et ils se tourneront vers des BD hybrides, matinées de toutes sortes d’influences. Le Manga ne fera plus peur longtemps aux éditeurs américains ou européens : ils sont déjà occupés à préparer l’après-manga et développent ce genre de bd hybrides !!!

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    • Répondu par Sergio Salma le 14 juillet 2008 à  22:00 :

      Alors là, je prends les paris !
      Bien sûr que bon nombre de nouveaux auteurs vont être (ou sont déjà) influencés par plusieurs écoles. Bien sûr que la spécificité la plus voyante des mangas va se fondre dans des canons nouveaux, faits justement de plusieurs apports hétéroclites. Bien sûr aussi qu’on ne verra plus de cet oeil méfiant toute cette école si reconnaissable qui fait fuir encore pas mal de lecteurs occidentaux.

      Mais désolé de vous dire que tout cela ne formera qu’une toute petite partie des auteurs. La bande dessinée a toujours intégré des codes graphiques divers. Petits dessinateurs ou grands maîtres, on peut déceler chez chacun les multiples influences ou les réminiscences. mais jamais vous ne parlez de ce qui fait le propre de la bande dessinée, c’est-à-dire le récit.

      Vous réduisez encore une fois la bande dessinée au seul graphisme. On pourra certainement voir poindre ici et là des codes hérités d’artistes de tous horizons géographiques . On voit déjà dans pas mal d’albums à quels biberons l’auteur s’est nourri, a grandi , s’est formé.

      Mais on trouvera toujours des OVNIs , des auteurs qui échapperont à toute école ou qui du moins révèleront une personnalité plus forte que la filiation dont ils seront issus.

      Vous êtes en train d’affirmer que ces grandes tendances économiques finiront pas dissoudre les individualités pour créer un genre nouveau fait d’une batardisation complète de tous et de toutes.

      Une espèce de mondialisation artistique en quelque sorte.

      Diable que cette projection dans l’avenir est horrible.

      Et sans doute derrière votre mail une envie de dire qu’enfin les mangas ne seront plus décriés et jetés aux orties, qu’enfin les comics ont trouvé et prouvé leur légitimité...

      euh, je crois bien qu’ils sont légitimés depuis longtemps. Si vous parlez du rapport que la plupart des lecteurs belges ou français entretiennent avec le reste du monde OK, on aura moins peur de ce qui est si différent de l’école franco-belge( la France et la Belgique n’étant pas le centre du monde faut-il le rappeler, d’ailleurs la Terre est une boule !)

      L’Italie, la Suède ou l’Allemagne (pour prendre 3 exemples proches géographiquement) ont depuis bien longtemps accepté les codes japonais( au détriment d’ailleurs de bien d’autres acteurs du marché)

      Les mangas n’ont pas l’âge qu’ils ont dans NOTRE histoire ;ils sont à peu de choses près aussi vieux que nos sapeurs Camembert, Bécassine et autres Tintin. les comics donnent l’impression d’être nés avec les super-héros ; les comics pour moi sont nés en 1895 avec le Yellow Kid.Ils ont l’âge de la bande dessinée. Ils ont dès leur naissance fait preuve d’une inventivité qui n’a rien à envier aux arts tant célébrés de nos gloires belgo-françaises.

      ce métissage et ces interpénétrations ont toujours existé. Sans Disney pas de Morris (tel qu’on le connaît, il aurait sans doute travaillé autrement) , ni de Franquin. Mad , Kurtzman ont durablement impressionné Gotlib et Goscinny etc...Qui à leur tour...etc...

      On parle ici encore de l’aspect visuel basique, les canons graphiques .
      La personnalité des auteurs de bande dessinée éclate dans le récit, leurs ambitions scénaristiques, leurs univers.

      Les mangas ( ou en tout cas ceux qui échappent à la grosse production , l’élevage en batterie n’est salutaire pour personne !) offrent quelque chose de nouveau aujourd’hui, beaucoup d’auteurs du reste du monde seraient bien inspirés d’aller lorgner du côté de certaines démarches. Sans être un fin connaisseur, je constate que pas mal d’auteurs japonais ont la curiosité de la vie, ils observent leurs contemporains et retranscrivent leurs émotions dans des récits qui parlent du monde.

      Nous avons une quantité d’artistes qui sont eux aussi inspirés par les histoires humaines, mais dans la production actuelle, combien sont-ils en regard des montagnes de concepts hérités de la bande dessinée elle -même, combien de bandes dessinées d’éditeurs quand ce ne sont pas des reproductions pures et simples d’un patrimoine historique.

      En dehors de ça, les individus m’ont toujours plus intéressé que les écoles dont ils sont issus.

      Les vrais artistes, toutes disciplines confondues, les grands, les géniaux ou tout simplement ceux qui inventent et font vivre un univers personnel échapperont toujours à cette emprise de l’environnement culturel. D’autres s’y noieront corps et âme.

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      • Répondu le 15 juillet 2008 à  00:38 :

        je préfère, tant qu’à faire, une "mondialisation" comme vous dites, qui aura en tout cas le mérite de supprimer toutes ces étiquettes (le manga, le franco-b, le comics) ridicules qui ne servent qu’à opposer ces genres entre eux ! Au moins on pourra parler justement, des talents de demain sans devoir dire "lui c’est dans le tiroir manga", lui on va le classer franco-belge, lui etc etc .... la mondialisation va annuler toutes ces tendances en les mélangeant une fois pour toutes, et c’est tant mieux. Seuls les vrais talents (on arrive à la même conclusion) resteront !!!

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