Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault : « Delporte était déjà barbu avant même d’avoir la barbe ! »

24 septembre 2009 16 commentaires
  • Journalistes de BD, lecteurs passionnés de bande dessinée, Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault ont réalisé un formidable ouvrage sur le rédacteur-en-chef mythique du Journal de Spirou des années d’or : Yvan Delporte : Réacteur en chef (Editions Dupuis). Nous les avons rencontrés pour vous en présence de Maurice Rosy, directeur artistique de Spirou pendant les années Delporte.
Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault : « Delporte était déjà barbu avant même d'avoir la barbe ! »
Yvan Delporte, réacteur en chef
Editions Dupuis

Comment ce livre est-il venu à vous ?

Bertrand Pissavy-Yvernault : Nous étions chroniqueurs pour des journaux spécialisés en BD et en discutant avec le dessinateur Régis Loisel, il nous parle de cet Yvan Delporte « qui avait eu un lion ».

Christelle Pissavy-Yvernault : Il le disait d’une telle façon qu’on sentait qu’il aimerait savoir si c’était vrai et en savoir encore plus. Il a été convaincant.

Ca ne suffit pas pour faire un livre… Est-ce que Delporte était un sujet suffisamment « bankable » pour que cela intéresse un éditeur ?

CPV : C’est au départ un dossier pour DBD. Nous avons évoqué de faire un dossier sur Le Trombone illustré. Quand on a rencontré Delporte, puis Frédéric Jannin, etc., on s’est dit qu’on ne pouvait pas s’arrêter là. Cela devenait trop important pour DBD. Loisel s’est proposé de le publier dans sa petite maison d’édition, Granit.

BPV : Il y avait une part d’inconscience, aussi bien de la part de Loisel que de la nôtre.

Le principe du livre, qui fonctionne avec des interviews à la fois de Delporte, mais aussi d’acteurs qui l’ont connu, des interventions chorales qui se répondent et se contredisent parfois, me fait penser au Métal Hurlant de Poussin et Marmonnier chez Denoël Graphic.

BPV : Je préfère la référence à L’Anthologie des Beatles dont il est inspiré. Nous ne nous sentions pas légitimes de parler à la place des gens, nous aurions interprété ce qu’ils nous avaient dit. On a de la chance d’avoir encore beaucoup de témoins à notre disposition, laissons-les parler, même si ils enjolivent la réalité et même si –cela fait le charme du livre, il y a quelques coups de griffes.

Yvan Delporte n’a pas vingt ans quand il rencontre la chanteuse Barbara. Ici, un petit mot qu’elle lui avait laissé en partant.
Editions Dupuis

Quelle image vous laisse Delporte après cette enquête ?

CPV : Plus nous avancions dans ce livre, plus nous étions partagés entre nous dire « quel type incroyable ! » et « quel sale type ! ». Au final, il en reste que c’est un type qui était incroyable parce qu’il était contrasté, parce qu’il était capable d’être odieux. Il avait un rapport difficile avec les hommes, il jouait le personnage qu’il était. C’est pour cela qu’il était extraordinaire. A la question de savoir qui était Delporte ?, son ami Maurice Rosy répond qu’il n’était rien d’autre que ce qu’il laissait montrer. Au plus loin nous avons été dans son enfance, il était déjà Delporte.

BPV : C’est même fascinant. Il était déjà barbu avant même d’avoir la barbe !

CPV : Quand on lit son courrier à Hergé qu’il écrit en 1943 alors qu’il a quinze ans, il s’adresse à lui avec une incroyable impertinence…

Hergé le prend bien d’ailleurs…

CPV : Oui, il faut être Yvan Delporte pour faire ça.

C’est un autodidacte d’une immense culture. On est surpris de découvrir dans son parcours la chanteuse Barbara…

CPV : C’est le hasard d’une rencontre. Elle venait chanter à la Mansarde à Charleroi.

Il aurait bien pu ne pas s’y attacher

Maurice Rosy [ami d’enfance de Delporte] : Barbara m’avait téléphoné par l’intermédiaire d’une amie commune et m’a demandé si elle pouvait venir dormir chez moi. Mes parents ne l’imaginaient même pas. J’ai dit : « Non, ce sera difficile, mais j’ai un ami qui pourra peut-être vous aider ». Elle est allée dormir chez Yvan...

Maurice Rosy, témoin privilégié de l’âge d’or de Spirou dont il était le directeur artistique, José-Louis Bocquet, éditeur de cet ouvrage chez Dupuis, et ses auteurs Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Qu’est-ce que Delporte apporte à Spirou ?

BPV : Charles Dupuis est resté longtemps le décisionnaire, le vrai rédacteur en chef du journal. Delporte avait cette faculté d’accompagner les dessinateurs, un peu comme une muse. On a d’ailleurs failli appeler le livre : « L’artiste sans œuvre », ce qui n’était pas tout à fait exact. Il était dans l’ombre et capable de stimuler la création.

CPV : Il était dingue, il avait une folie douce en lui. Rien ne lui faisait peur. Quand il faisait quelque chose, il le faisait dans la démesure.

C’est une autorité intellectuelle aussi. Il est coopté par les auteurs.

BPV : À vingt ans, il avait l’air d’un vieux sage. Charles Dupuis avait été séduit par son humour. Il était légitime en particulier auprès des « premiers de la classe ». On a d’ailleurs senti beaucoup d’amertume chez tous les gens qui étaient les « seconds couteaux » et qui ont souffert terriblement tant que Delporte était en place.

Dupuis l’aurait viré quatre fois…

BPV : Quand il dit cela, il fait sûrement référence à des épisodes qui se sont passés de façon informelle, sur le mode « Delporte, vous êtes viré ! ». Il a été viré en 1968, puis ensuite lors de l’épisode du Trombone, et au tout début alors qu’il n’est pas du tout à la rédaction, il est viré de la photogravure. La rivalité avec Thierry Martens l’a écarté du journal pendant près de dix ans.

Un livre aussi imposant chez Dupuis, c’est parce qu’on est à la recherche d’un esprit qui s’est un peu perdu ?

BPV : Nous avons été frappés par l’absence manifeste de passé chez Dupuis. Quand on arrive dans l’immeuble moderne de Marcinelle sans savoir ce qui a été fait chez Dupuis auparavant, on se dirait que l’on est dans n’importe quelle société commerciale. Il n’y a pas une photo de Gillain ou de Franquin, alors qu’il y a un passé extraordinaire. Cet ouvrage a peut-être été l’occasion pour l’éditeur de renouer avec ce passé.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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16 Messages :
  • Mais pourquoi ce livre est-il si cher ???

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    • Répondu par joel le 24 septembre 2009 à  13:14 :

      il faut bien que les auteurs vivent ! et comme il a été tiré a 4000 exemplaires voilà pourquoi

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    • Répondu par francois d le 24 septembre 2009 à  13:39 :

      moi ce n’est pas tellement le prix qui me rebute mais la couverture souple qui a un défaut de fabrication, la pellicule se détache du 4e plat ! pourquoi ne pas avoir fait une couverture cartonnée ?? quelqu’un de Dupuis pourrait-il nous répondre svp ?

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      • Répondu par Vincent le 24 septembre 2009 à  21:24 :

        Moi, je suis content qu’au moins 1 bon bouquin sur delporte soit sorti... oui ,il est cher mais y’en a qu’un. ALors je l’ai acheté 65 euros certes mais par contre j’ai dépensé plus en achetant plusieurs bouquins sur macherot ou tilleux qui se recoupaient. Et je parle pas de Goscinny. C’est ainsi

        Tant qu’on y est, puisque Dupuis se concentre sur son passé, il serait bon de penser à rééditer le ET FRANQUIN CREA LAGAFFE, toujours dans les limbes du BDM.

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      • Répondu par Christelle Pissavy-Yvernault le 26 septembre 2009 à  15:15 :

        Bonjour,
        Je l’avoue, la couverture souple était un souhait de notre part et, nous en sommes ravis, Dupuis est allé dans ce sens.
        Cela apporte un confort de lecture dans la tenue de l’ouvrage en main, l’allège considérablement... et puis, ça a de l’allure, non ?!
        En choisisant cette couverture, nous voulions sortir Yvan Delporte d’un contexte purement BD et l’ouvrir à un public plus large. Voyez la plupart des beaux livres d’art : ils sont très souvent en couverture souple à rabat.
        Voilà, maintenant vous savez que c’est un parti-pris.
        Certains nous le reprocherons, d’autres pas... On s’est fait plaisir et puis voilà !
        Le défaut de pelliculage, par-contre, n’était pas intentionnel...
        Regrets éternels.

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    • Répondu par Norbert le 24 septembre 2009 à  15:55 :

      Oui il est très cher !

      Mais je l’ai acheté quand même...

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    • Répondu par dégé le 24 septembre 2009 à  19:13 :

      c’est un livre très épais et probablement édité à faible tirage. cela dit c’est un livre extraordinairement bien pensé, passionnant, qui au travers de l’histoire de Delporte, raconte l’histoire de Dupuis, de Spirou, de toute une époque.
      Et ce qui est également très intéressant c’est, outre de nombreux documents totalement inédits, un regard très contrasté sur le personnage. Ce n’est pas une ode à Delporte. On y lit des choses extrêmement flateuses, extrêmement émouvantes, et d’autres au contraire très critiques, voire cruelles et méchantes. Grâce à cela ce livre est terriblement humain. Il en ressort que Delporte était un hommme et non un Dieu et il n’en est que plus attachant encore après la lecture de ce livre.

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    • Répondu par Denis le 27 septembre 2009 à  20:09 :

      Parcequ’il est extra-ordinaire , vraiment exceptionnel ! Je dis merci aux auteurs d’avoir sorti un livre aussi complet et surtout très agréable à lire , sans parler de l’iconographie !! Je suis en train de le lire et c’est génial +++

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  • Bravo aux auteurs pour ce bouquin extra ordinaire ! Vraiment génial de revivre ce qu’il se passait à la rédaction du Journal Spirou au travers de cet hommage à un Yvan Delporte trop peu connu ! Et pour ceux qui se plaignent du prix , je ne vois pas de quoi ils parlent ...

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    • Répondu le 27 septembre 2009 à  21:01 :

      Et pour ceux qui se plaignent du prix , je ne vois pas de quoi ils parlent ...

      Parce que vous, vous êtes riche.

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      • Répondu par Oncle Francois : spirouphile "bonne période" affirmé, et non con-vaincu (...) le 8 octobre 2009 à  20:48 :

        Riche ou pas, je ne vois pas où est le problème. Les riches peuvent l’acheter, les pauvres peuvent le lire chez le libraire (Fnac et Virgin notamment, ils ont prévu canapés, tables de lecture et cafés pour lecteurs !!) ou à la bibliothèque municipale-médiathèque, il y en a pour tous les gouts en somme ! Il s’agit d’un livre très dense, sa lecture prend plus de quatre heures à mon humble avis ; une lecture édifiante et fort instructive, que je recommande à tous les jeunes forumers adeptes de BD moderne, vite écrite, encore plus vite dessinée. Ils y apprendront bien des choses, éloignées du nombrilisme actuellement à la mode de chez vous ;

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        • Répondu le 9 octobre 2009 à  02:22 :

          Ces Fnac où on peut passer 4 heures à lire un livre en vente, attablé en buvant du café, je ne les connais pas, il n’y en a pas par chez moi, et des bibliothèque municipales qui achètent ce genre de livre, elles doivent se compter sur les doigts des deux mains, pas plus.

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  • 65€ soixante cinq euros !!!! pour un bouquin, ils sont fous, à qui ça s’adresse des bouquins à ce prix-là ? A des cinquantenaires plein de fric ?

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    • Répondu par Sergio Salma le 9 novembre 2009 à  08:36 :

      Au lieu d’acheter 4 ou 5 bouquins tout fins avec des histoires moyennes, achetez un livre qui vous demandera un mois pour le lire et quand vous l’aurez fini vous pourrez recommencer au début tellement y a d’infos. Les dizaines de photos , les centaines de commentaires sont autant de petits plaisirs parfois drôles, édifiants ,émouvants. Le tout explique bien ce que peut être un artiste , l’univers qui tourne autour et éclaire tout un pan de la culture belgo-française. Rien de moins. Alors 65 euros, non c’est pas cher. ça fait un peu mal au moment où les billets sortent de la poche mais on a tellement l’habitude de jeter l’argent par les fenêtres qu’on ne se rend plus compte que certaines dépenses sont justement essentielles. 65 euros c’est 40 litres d’essence ,donc 5 ou 600 kilomètres en bagnole. Regardez par la fenêtre , ils sont des milliers à claquer leur pognon et ça c’est grotesque.
      Un livre, surtout comme celui-là, c’est pour toujours.

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  • Un grand MERCI à Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault pour cet hommage à Yvan Delporte et à toute la bande dessinée de l’époque. Le plus bel ouvrage publié par les éditions Dupuis depuis fort longtemps. Si cet ouvrage pouvait les amener à réfléchir sur l’orientation à donner au magasine Spirou ... avant que celui-ci ne disparaisse.

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  • je ne l’ai pâs encore acheté et je m’en excuse, mais je vais vite réparer cet impair, après tout ce que j’ai lu en publicité cela m’a donné envie de le lire mais surtout Christelle comprendra pourquoi, il ne peut ^^etre que bien ce livre

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