David Chauvel & Olivier Le Bellec ("22") : "On a vu beaucoup de choses sur les mœurs, la PJ ou la BAC. Sur la BRB, beaucoup moins."

26 mars 2014 0
  • Quel rapport entre le travail de proximité de Police Secours et les grosses affaires traitées par la Brigade de Répression du Banditisme ? Pas énorme, sauf peut-être {22}, de Chauvel, Le Bellec et Chavant, qui décrit deux intrigues parallèles des bleus et des policiers de la BRB. Différences de méthodes, d'objectifs et d'ambiance pour ce polar urbain.

Comment est-ce que vous êtes arrivé à la bande dessinée ?

OLB (qui a tenu à ne pas être photographié de face pour rester incognito) : A 8 ans, je rêvais d’être flic… ou dessinateur. Et je me suis rendu compte que dessiner c’était très compliqué. Donc, j’ai réalisé mon rêve le plus simple, c’est-à-dire entrer dans la police, pour finalement arriver à la BRB. J’avais écrit quelques récits sur la police secours, sur les enquêtes. Quelqu’un de ma connaissance a présenté ces histoires à David, et il a souhaité me rencontrer.

DC : Moi j’ai vu une matière intéressante et peu exploitée. On a vu beaucoup de choses sur les mœurs, la PJ ou la BAC. Sur la BRB, beaucoup moins. Il y avait des bonnes bases d’histoires, mais après, il fallait qu’on les travaille.

Et cette histoire-là faisait partie des premières histoires envoyées ?

DC : Oui. On l’a retravaillée ensemble mais la base était écrite. Et puis il faut dire que la première fois qu’on s’est rencontrés, il avait un flingue dans son sac. Je ne pouvais pas dire non.

OLB : On n’a jamais signé un contrat aussi vite dans l’édition, il paraît. (rires)
David Chauvel & Olivier Le Bellec ("22") : "On a vu beaucoup de choses sur les mœurs, la PJ ou la BAC. Sur la BRB, beaucoup moins."
Comment s’est déroulée la collaboration ?

DC : Pingpong permanent. On a travaillé ensemble sur la structure. J’ai fait des propositions. J’avais des récits de la BRB qui étaient structurés, des récits de « bleus » plus sporadiques, et je cherchais la porte d’entrée. J’ai trouvé cette structure de récits alternés rythmés. Parce que les enquêtes de la BRB sont souvent longues, pas très « bédégéniques ». Trois semaines de planque, d’écoute, c’est difficilement dessinable. En même temps, il y avait de bonnes histoires. Il fallait trouver un moyen de garder la fibre et de trouver une approche scénaristique pour la rendre dynamique, intéressante. On a choisi d’intercaler une intrigue de police secours, qui est plus dans l’immédiateté. Ça aurait pu être la BAC. Mais j’aime les histoires des bleus. Ce sont des gens comme les pompiers, le SAMU, qui sont en première ligne face à la misère, aux problèmes de tous les jours. Je trouvais ça bien d’avoir leur urgence et à côté l’enquête au long cours.

A la BRB, il y a si peu d’action que ça ?

OLB : ça dépend des objectifs. Certaines affaires se règlent en trois jours, d’autres en un an. Certaines jamais. Ça va dépendre de la nature de l’affaire, mais il y a une chose qu’il faut apprendre quand on entre à la BRB c’est la patience. C’est un rythme différent des autres services. Moi, je suis sur un groupe de flag sur la voie publique. Donc, on va surveiller des gens susceptibles de faire un braquage ou un cambriolage. Il va falloir découvrir avec qui ils travaillent, quels véhicules, etc, et après les arrêter en flag. Donc ça peut être très rapide ou jamais n’arriver. Ça ne dépend pas de nous.

Est-ce qu’il faut passer par la période « bleu » pour faire un bon flic à la BRB ?

OLB : Non, mais je trouve que ça m’a apporté des choses. Rester objectif, observer des gens, des situations. Mais mon travail à la BRB, je l’ai appris à la BRB. C’est vraiment un travail particulier.

Le fait d’être plus au contact des gens, est-ce que ça sert ? Parce qu’on a l’impression que la BRB est un peu déconnectée de la « vrai vie » ?

OLB : On ne fait pas que du grand banditisme. Mais même derrière les grosses affaires, il y a des humains. Il y a parfois des gens qui ne sont pas des super gros voyous qui font des choses incroyables. Un petit cambrioleur qui cambriole un appartement et trouve 500 000 euros dedans. C’est vrai qu’on est moins en première que les bleus, mais on n’est pas déconnectés pour autant.

Côté "bleu", avec Inès

Il y a deux intrigues parallèles dans l’album, celle des bleus et celle de la BRB. Pourquoi ne pas les avoir fait se rejoindre ?

DC : C’est le principe de la série. Les deux intrigues se croiseront peut-être un jour, mais pas pour l’instant. Il faudra qu’il y ait un véritable motif scénaristique. Je pense que c’est surprenant pour la première lecture. Pour les tomes suivants, ce sera acquis que c’est le principe de la série. A chaque tome, l’intrigue des bleus se conclue et celle de la BRB, plus au long cours, continue.

Et vous n’avez pas eu envie de faire un seul tome de 200 pages ? J’imagine pour des contraintes économiques.

DC : Il aurait fallu le vendre deux fois plus cher. Personne ne l’aurait acheté.

Et dans l’idéal ?

DC : Je n’ai pas de préférence. Je suis scénariste depuis 25 ans et je travaille dans la contrainte. Je connais les éditeurs, les lignes de compte, les tableaux excel. Je sais ce qu’on peut faire et ce qu’on ne peut pas faire. Dans l’idéal, si on pouvait faire absolument ce qu’on voulait avec la série, en effet, on aurait pu faire un pavé de 200 pages. Bon, on va sortir le tome 2 quatre mois plus tard. Mais si on fait un tome à 30 euros, personne n’achète. Les gens estimeront que c’est cher. Moi je ne trouve pas. Quand on voit qu’ils payent 22 euros un roman qui a coûté 20 centimes à fabriquer, avec que dalle d’avances sur droits. Nous, il faut payer plein de gens, il faut l’imprimer en couleurs sur du papier de qualité, c’est quand même autre chose. Juste pour dire que si on la compare au roman, la bande dessinée n’est pas chère. Même si il est vrai que son prix a bien augmenté depuis quelques années.

Pour en revenir à cet album, quelle était votre intention en l’écrivant ?

OLB : Raconter des histoires en BD, tout simplement. Il n’y a pas particulièrement de messages. Je lis des BD depuis l’âge de 8 ans et j’ai juste envie de raconter de bonnes histoires. Si on mettait le quotidien d’un policier de la BRB, les gens s’ennuieraient. Et puis d’un autre côté, on va découvrir au fur et à mesure le petit groupe de bleus. Dont le personnage d’Inès notamment, qui a pris beaucoup plus d’importance qu’à la première mouture.

Et quels ont été les ajouts par rapport à cette première mouture ?

OLB : Il y a eu des changements, notamment sur la fin de l’enquête, qu’a suggéré David.

DC : Il faut que la fiction reprenne le dessus. Ce qu’avait écrit Olivier au départ, c’était plus des faits. Et puis il y a les contraintes de pagination, et l’histoire doit se plier à ça. Donc on a été obligé de changer des choses. Et puis ce n’est pas de la bédéreportage.

Et les personnages aussi sont inventés ?

OLB : Inès, qui est l’un des personnages principaux, c’est David qui l’a créé. A la base, il n’existait pas.

Et les deux braqueurs de bijouterie. Le vieux. Il existe celui là.

OLB : Qui sait ?

DC : Il ne sort pas de nulle part en tout cas.

OLB : Comme je mets dans le petit mot à la fin, on ne saura jamais quelle est la part réelle ou fictive. Ce serait même embêtant que les gens le sache, parce qu’ils porteraient peut-être plus d’intérêt à un point qu’à un autre. Le plus important, c’est qu’ils se laissent emporter par l’histoire.

Oui, parce que la bijouterie Chauvet et l’hôtel Le Bellec [p.15], tout le monde sait qu’ils existent (rires).

DC : On a un dessinateur qui est farceur.

Sans parler du cannabis DC [p.92].

DC : Il faut bien arrondir ses fins de mois. Mais pour revenir à ce qui est vrai et fictif dans l’album, ce qui m’a plu quand j’ai lu les récits d’Olivier, c’est le vieux braqueur expérimenté et le gosse de riche qui fait ça pour l’adrénaline. On verra dans l’histoire d’après un braqueur formidable avec des préparations extrêmement lentes et minutieuses, que personne n’arrive à choper et dont personne ne comprend les méthodes. Je n’aurais jamais pensé à ça en réfléchissant à une histoire de braqueurs.

Et les policiers de la BRB, c’est complètement inventé ?

OLB : Dans le tome 2, il y a un personnage de Police Secours qui est inspiré d’un de mes collègues de la BRB. Mais la réalité est plus à trouver dans l’ambiance. Et puis il y a des clins d’œil que ne verront que mes collègues.

DC : On a eu des zones de friction avec Olivier sur ce sujet. Dans nos pingpongs, il me disait « ça ce n’est pas crédible ». Et moi je lui répondais « ce n’est pas possible, mais dans mon histoire, c’est mieux ». Tant que c’est crédible.

OLB : Etre flic et scénariste, c’est parfois handicapant. Parce qu’on est pris par tout ce qu’on a appris.

Il y a aussi les relations entre collègues. Souvent, l’accent est mis sur les embrouilles. Alors qu’ici, c’est plutôt l’entraide, l’huile dans les rouages. Est-ce que c’était volontaire de montrer ça ?

OLB : La police, c’est une deuxième famille. On passe parfois beaucoup plus de temps avec ses collègues qu’avec sa famille. Il y a des moments où on s’entraide, des moments où c’est l’horreur. Il y a des gens qu’on ne supporte pas. On n’avait pas vraiment la place pour ça.

DC : Le fond de notre histoire de la BRB, c’est : comment ils vont les choper ? Forcément, on ne peut pas tout raconter.

OLB : Les interactions entre les personnages se retrouveront plus dans les bleus.

DC : Et en plus, à chaque qu’on raconte la BRB, on raconte aussi un peu le point de vue des braqueurs.

La BRB au travail

En lisant, on a l’impression qu’il y a plus d’adrénaline chez les bleus qu’à la BRB.

DC : Ça changera dans le 2.

OLB : Encore une fois, ça dépend des affaires. Mais ce que j’ai appris en travaillant à Police Secours, c’est qu’il n’y a pas de risque zéro. Il faut toujours être attentif. Ce qu’on pense être un simple tapage peut rapidement se transformer en pire que ça. Toujours être vigilant.

Comment s’est passé le choix de Thierry Chavant, le dessinateur ?

DC : Je l’ai trouvé sur Internet, en cherchant. Assez rapidement. On s’est super bien entendu. Il est parisien, donc on a pu le voir facilement. Et lui après, a pu faire du repérage. Ça aurait été un peu plus compliqué avec quelqu’un n’habitant pas Paris.

OLB : Je l’envoyais sur les lieux pour prendre des photos. Il a été viré une fois d’une bijouterie par un vigile.

Et pour les bureaux, est-ce qu’il y a eu un travail de documentation ?

OLB : Oui, j’ai pris une photo de mon bureau. Mais c’est plus dans le verbal qu’on essaye de toucher la réalité. D’utiliser des termes, une façon de parler, mais sans trop exagérer sur le jargon. Parce qu’on n’a pas voulu faire un lexique. On ne garde que les termes qui sont compréhensibles.

Vous scénarisez également une série comique, de gags en une planche. Qu’est-ce que c’est ?

OLB : C’est une série avec un petit renard policier qui s’appelle Crassoulet et qui a tendance à ne pas être le super flic qu’il pense être. Avec un assistant qui est plus lucide sur la situation. C’est de l’humour animalier. Ça paraîtra l’année prochaine.

Chez Delcourt ?

DC : Ah oui. C’est le pendant humoristique et animalier de 22. (rires) Avec un très beau dessin de Vincent Odin.

Toujours fouiller David Chauvel avant un interview...

(par Thierry Lemaire)

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