Denis Kitchen, "A Contract with God a transformé les comics"

17 octobre 2020 1 commentaire
  • À Bruxelles, Comic Art Factory ose le pari d’une exposition-vente à une seule œuvre. Mais quelle œuvre ! Publiée aux États-Unis en 1978, « A Contract with God » de Will Eisner (1917-2005) est une pierre angulaire dans l’histoire de la bande dessinée. L’ami et éditeur du grand Will nous parle de ce roman graphique qui a révolutionné le 9e Art et qui mérite toujours d’être expliqué.

A Contract with God regroupe quatre nouvelles qui ont pour théâtre commun un immeuble situé au 55 Dropsie Avenue dans le Bronx. Au cœur de la crise des années 1930, s’y entassent des familles d’origines irlandaises, juives, italiennes avec leurs enfants de la deuxième génération d’immigrés. Toute la jeunesse de Will Eisner.
Selon les éditions françaises, A Contract with God and Other Tenement Stories -le titre original complet- a porté trois titres différents. Un Bail avec Dieu pour la collection Autodafé des Humanoïdes associés en 1982, Le Contrat chez Glénat en 1993, puis Un Pacte avec Dieu chez Delcourt depuis 2004. Pour plus de fluidité au cours de cette interview nous évoquons l’œuvre dans son titre original abrégé.

Denis Kitchen, "<i>A Contract with God</i> a transformé les comics"
Denis et Will
© D. R.

On dit de Contract with God qu’il s’agit Du premier roman graphique. Qu’en pensez-vous ?
Techniquement, A Contract with God a connu des précurseurs, mais de tous, c’est l’œuvre la plus influente, celle qui a transformé l’édition de comics. Parmi ces précurseurs on peut citer It Rhimes With Lust en 1950 [1] qui a été un énorme échec commercial. Et surtout Jungle Book par Harvey Kurtzman en 1959, un livre réalisé avec des bandes dessinées qui n’avaient jamais été pré-publiées, mais qui n’a pas rencontré de succès. Harvey Kurtzman en prévoyait une suite qui a été annulée. En 1964, il voulait s’attaquer à une adaptation des Christmas stories de Dickens, les éditeurs qu’il a contactés ne comprenaient pas ce qu’il leur proposait. Peut-être que quelques années plus tard, il y serait parvenu.

Car, à partir de 1968, le fandom et son réseau de spécialistes et d’amateurs de bandes dessinées a pris de l’importance, l’époque devenait plus ouverte à ce genre d’expérimentation. Il ne s’agit pas pour autant de diminuer l’importance de A Contract with God, mais juste de souligner que le contexte était plus favorable dans les années 1970 à une bande dessinée pour adultes publiée directement en livre. Et de plus Will Eisner ne cachait pas non plus qu’il avait été influencé par les livres européens en gravure sur bois des années 1930. [2]

Les précurseurs du roman graphique façon Will Eisner

Comment s’est manifestée l’influence de Contract with God sur la bande dessinée aux États Unis ?

On la constate à plusieurs niveaux. D’abord par son format. Si en Europe, la tradition de l’album était déjà bien ancrée, aux États-Unis nous en restions au comic book sous la forme d’un fascicule. Une bande dessinée directement publiée sous la forme d’un livre avec un dos carré sur lequel le titre est imprimé et que vous pouvez ranger en rayon de bibliothèque, c’était nouveau et respectable. Ensuite, la longueur de l’histoire n’était pas déterminée. Le livre contient quatre histoires courtes dont la pagination obéit pour chacune au besoin du récit et pas aux 32 pages réglementaires des fascicules. Enfin, il y avait les couleurs sépia : l’album n’était ni en quadrichromie, ni en noir et blanc. Cela a inspiré d’autres auteurs : Frank Miller, Art Spiegelman, Alan Moore, … qui ont suivi avec Maus, Watchmen, Sin city … Le regard sur le medium a évolué.

En 1978, lorsque Will Eisner publie Contract with God, vous rééditiez les épisodes du Spirit, la série qui l’a rendu célèbre dans les années 1940. Mais vous n’avez pas été le premier éditeur de ce livre. Pourquoi cela ?

Quand Will m’a parlé de son projet, je brûlais d’y participer. Il m’a montré ses premières planches et il m’a dit : « Je voudrais continuer à travailler avec toi, mais pour ce livre, je veux un éditeur reconnu établi à New-York, sur la 5e Avenue, pas au numéro 2 de Swamp Road (la route du marais, NDLR) à Princeton, Wisconsin, ce qui était vraiment l’adresse de Kitchen Sink Press… Cependant, comme pour Harvey Kurtzman auparavant, ces éditeurs littéraires new-yorkais n’y connaissaient rien en bande dessinée et n’étaient pas intéressés. Will a finalement trouvé un petit éditeur, Baronet qui était sceptique mais qui avait besoin d’investissement. Will est donc entré dans le capital de cette société. Peu de temps après la publication de Contract with God, Baronet a fait faillite. Et j’en suis devenu le deuxième éditeur.

Première couverture en 1978 et planche originale extraite de la nouvelle "A Contract With God"

Vous voulez dire que Contract with God a été quasiment publié à compte d’auteur !

Will était aussi un homme d’affaire avisé. Le contrat qu’il a signé avec Baronet comportait une clause de préférence, cela lui assurait qu’en cas de faillite, il serait le premier dont la dette serait honorée. Et quand cela arriva, il fut le seul à être payé par Baronet. C’était un business man, pas uniquement un créateur.

Quelles étaient les relations entre Will Eisner et les auteurs de la génération Underground : Crumb, Shelton, Spiegelman, … ?

Il y avait beaucoup de respect mutuel. Will Eisner et Harvey Kurtzman étaient les héros de cette génération. J’ai bien connu les deux. Will était un peu à part. Il portait la cravate et un costume trois pièces, alors que Harvey Kurtzman se baladait en bras de chemise et fumait de l’herbe avec eux. Il n’y avait donc pas la même camaraderie. Je n’ai cependant pas connu un seul artiste de bandes dessinées qui n’avait pas d’admiration pour le travail d’Eisner.

Extrait d’une planche originale de la nouvelle "The Street Singer"
© Will Eisner

Contract with God and Other Tenement Stories comporte quatre histoires courtes. La première qui donne son titre au livre n’est-elle pas plus mémorable que les suivantes ? Ne serait-ce que parce qu’elle fait référence à un tragique événement de la vie de Will Eisner, la perte de son enfant ?

C‘est sans doute la plus mémorable parce que Will a décidé de la placer en premier. Lorsque le livre est sorti d’ailleurs, pratiquement personne ne savait que cette histoire comportaiy un élément autobiographique. Le décès de sa propre fille lorsqu’elle avait seize ans lui a causé une grande douleur, il s’en est sorti par cette semi-fiction. Mais la dernière histoire aussi est très autobiographique. C’est flagrant, le personnage s’appelle Willie et ses parents ressemblent aux propres parents de Will. Les deux autres histoires sont plus fictionnelles. Une de celles-ci Le Concierge est celle qui a le plus d’impact sur moi. Je crois que chacun réagit à ces nouvelles selon sa sensibilité. Pour Jungle book, Harvey Kurtzman aussi avait produit quatre histoires dont certaines sont autobiographiques, un parallèle surprenant.

De "Gasoline Alley" par Frank King en 1921 à "Contract With God" en 1978
© Frank King - Will Eisner

D’où vient le nom de Dropsie Avenue, où se déroulent les histoires et qui revient régulièrement dans les romans graphiques qui suivront ?

Autant que je sache c’est un nom purement fictionnel et s’il y a une signification cachée, Will ne me l’a jamais confiée. Il s’agit juste d’une rue générique qui représente l’univers du Bronx dans lequel il a grandi.

Trois éléments retiennent l’attention à propos de cette première histoire. D’abord Dropsie Avenue peut résonner comme Hogan’s Alley, le quartier populaire de New-York imaginé par Richard Outcault où apparait le Yellow Kid en 1896. Ensuite, la scène où le personnage principal Frimme Hersh découvre un bébé sur le pas de sa porte existe de façon équivalente dans Gasoline Alley en 1921, c’est l’entrée de Skeezix dans la vie de Walt. Et enfin, le parcours même de Frimme Hersch, dernier survivant de son shtetl dont les habitants se sont cotisés pour qu’il subsiste une mémoire de leur existence en Amérique, évoque le mythe de Moïse qui est également celui sur lequel se base Superman créé en 1938. Eisner avait-il conscience qu’en proposant une nouvelle branche à la bande dessinée américaine, il puisait aussi profondément dans ses racines ?

J’aimerais que quelqu’un l’ait demandé à Will de son vivant. Il est tout à fait possible qu’au moins subliminalement, il ait été inspiré par les classiques des comics.

© Will Eisner

Les romans graphiques de Will Eisner sont maintenant publiés par W. W. Norton, un éditeur littéraire important. Mais ont-ils obtenu une notoriété publique équivalente à Maus ou même Persepolis ?

Probablement pas. Même si The Contract With God Trilogy qui regroupe trois livres (en français chez Delcourt, la Trilogie du Bronx avec Un Pacte avec Dieu, Jacob le Cafard et Dropsie avenue, NDLR) est constamment réimprimé. Ce qui est déjà bien. De plus, W. W. Norton s’appuie sur un service de droits internationaux efficace. Contract With God est maintenant publié dans une trentaine de pays, comme l’Indonésie, Taiïwan, ... Will n’aurait pas imaginé toucher des lecteurs aussi loin. Son travail est maintenant disponible dans le monde entier, alors qu’aucun de ses livres n’a été un best-seller, ni obtenu de Prix Pulitzer. Ils ont été publiés avant la reconnaissance globale du roman graphique. Difficile de trouver le succès quand on est un pionnier. Baronet ou moi n’avions pas la force de diffusion de Pantheon qui a publié Maus puis Persepolis.

Finalement, il a fallu que le père des romans graphiques disparaisse pour que cette forme de bande dessinée obtienne enfin le succès…

Un jour Will s’était dessiné seul -comme s’il était au milieu du désert- devant un rayon de romans graphiques, il disait : « - J’attends que les lecteurs viennent ». Maintenant qu’il est parti c’est un genre universel et populaire. Il n’a vu que le début de cette révolution. C’est un peu triste…

Est-il judicieux de mettre en avant la judéité pour parler de Will Eisner ?

Il y a une tradition de la narration juive dont Will Eisner fait partie. Mais il n’était pas religieux. C’était quelqu’un qui croyait d’abord en l’humanité et qui cherchait à s’adresser à tout le monde. Inévitablement des juifs apparaissent dans ses histoires. Dans ces récits de quartier différents groupes ethniques entrent en scène, les mêmes que ceux qu’ils fréquentaient dans sa jeunesse. Il était pour moi un mentor et m’a montré son humanisme à plusieurs reprises. Je me rappelle d’un jour où je m’étais montré très remonté par une actualité : le Pape venait de publier une encyclique que je trouvais réactionnaire. Il m’a calmé en me disant que je me trompais de colère et en me demandant de penser aux simples prêtres et nones qui ont tant fait pour sauver des vies pendant la Seconde Guerre mondiale. Il parlait en termes universels et je ne l’ai jamais oublié.

Comment êtes-vous intervenu pour cette exposition à Comic art Factory à Bruxelles ?

De son vivant, Will pensait qu’il était encore trop tôt de se séparer des originaux de Contract with God. L’épouse de Will, Ann qui a 95 ans, pense que le temps est venu. J’ai déjà travaillé avec Frédéric Lorge de Comic Art Factory, je trouve qu’il a un bon œil sur les œuvres, il aime profondément les originaux de bandes dessinées et j’ai été impressionné par sa manière de promouvoir une exposition. J’ai accepté que sa galerie soit la première à vendre Contract with God en Europe.

J’apprécie également beaucoup Bernard Mahé de la galerie 9ème Art à Paris avec qui je travaille sur la prochaine Biennale de Cherbourg en juin 2021 qui sera consacrée à Will Eisner (après Winsor Mc Cay et Jack Kirby, NDLR). Une autre exposition doit se tenir en Allemagne l’année prochaine. Il y aura beaucoup d’activités autour de Will Eisner dans les prochains mois.

Voir en ligne : La page dédiée à l’exposition "Un Pacte avec Dieu"

(par Laurent Melikian)

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Comic Art Factory
Chaussée de Wavre 237
Exposition du 15 au 31 octobre

[1Un roman rose en bandes dessinées par Matt Baker, encrée par Ray Osrin et écrite par Arnold Drake et Leslie Waller, NDLR.

[2Notamment ceux de Frans Masereel. NDLR.

 
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