Déraillée - Par Jo Mouke & Julien Rodriguez - Éd. Le Passager clandestin

Par Thomas FIGUERES Très bon 15 septembre 2022 
"C’est un peu la cour des miracles, mais je vais te dire, des miracles, ici, j’en ai jamais vu, plutôt l’inverse…" Pénélope Renard s’est fait interner à l’HP-kistan de son plein gré. La jeune Parisienne espère pouvoir y soigner ses troubles et ses addictions, qu’elle peine encore à appeler toxicomanie. Une première bande dessinée pour ses deux auteurs, Jo Mouke et Julien Rodriguez, et pour leur éditeur, la maison d’édition indépendante Le Passager clandestin.

Alerte nouveauté ! L’éditeur indépendant et militant breton Le Passager clandestin se lance dans la bande dessinée. Cette nouvelle collection vient enrichir un catalogue fort de quinze années de publications de textes en tous genres : essais, fictions, récits ; bâtit autour de l’ambition immuable « d’armer les esprits et nourrir les imaginaires ». Le neuvième art devient ainsi le nouveau terrain d’action du trio d’éditrices composé de Lucie Berson, Pauline Fousse et Josepha Mariotti. Les trois femmes avaient pris la relève des fondateurs Nicolas Bayart, Dominique Bellec et Frédérique Giacomini en 2019.

En guise de lancement, les éditrices ont sélectionné le sujet de la santé mentale, et plus précisément de l’appareil de soin français des troubles mentaux, ici centré sur l’addiction.

Jo Mouke et Julien Rodriguez signent, eux, avec Déraillée, leur première bande dessinée. La première écrit sous pseudo et nous livre ses observations et sentiments sur un passage de sa vie compliquée, voire traumatisant, bien que potentiellement reconstructeur. Le second, qui n’est autre que le plus vieil ami de Jo, est un artiste français amateur de carnets de voyage et de cartographie. Les deux compères ont ainsi entrepris de nous livrer l’histoire de l’internement de Pénélope Renard, un jour de Saint-Valentin, en compagnie de David, son copain.

Déraillée - Par Jo Mouke & Julien Rodriguez - Éd. Le Passager clandestin
© Le Passager clandestin

Pénélope a deux jobs, elle est technicienne dans le cinéma et vit à Paris avec son amoureux. Elle est par ailleurs toujours mariée à Alvaro et peut compter sur le soutien de Daniela, sa meilleure amie. Voilà trois ans qu’elle consomme quotidiennement un cocktail de drogues dures composé pour l’essentiel de cocaïne et de speedballs, un mélange d’héroïne ou morphine et de cocaïne.

Suite à une tentative de suicide, qui n’était pas la première, la jeune femme décide de se faire interner dans un hôpital psychiatrique pour soigner sa toxicomanie et les troubles psychiques qui lui ont préexisté, ou en ont découlé, en plaçant la dépression en pole position.

Passionnée de dessin depuis toujours, Pénélope décide de tenir un journal dès son arrivée à l’hôpital, le journal de l’HP-kistan. Celui-ci ne se refermera qu’a la fin de l’album, nouant un lien intime avec le lecteur.

© éditions Le Passager clandestin

C’est le parcours sensible de cette jeune femme en proie à une foultitude d’émotions contradictoires qui nous est ainsi donné à lire. Se faire interner, c’est poser les mots sur ses souffrances et prendre conscience de sa maladie. Un processus psychologique d’une rare violence et rendu d’autant plus dur à surmonter par le caractère angoissant de l’environnement médical que nous décrit l’autrice.

De nombreuses questions quant à la toxicomanie et au parcours de soins qui lui est rattaché sont abordées. La médication tout d’abord, les conséquences du sevrage, ici représentées par le biais de lémuriens apparaissant essentiellement la nuit, ou le sentiment de culpabilité vis-à-vis de soi-même ou de ses proches. Parmi son entourage, de nombreuses personnes n’avaient aucune idée des addictions de Pénélope, et toutes n’accueillent pas bien la nouvelle.

Ces réactions prennent différentes formes, injonctions au bien-être, à la motivation, à faire preuve de plus de volonté, ajoutées aux larmes et à la recherche de la cause de tout ça…

Son copain, par exemple, n’aime pas la voir interner et préférerait « aller se mettre au vert » dans un lieu loin de toute tentation. Mais Pénélope sait que le problème est plus profond et qu’il ne suffira pas d’un coin de nature pour que les lémuriens qui la rongent de l’intérieur se carapatent.

© Le Passager clandestin

La jeune femme est entourée et soutenue (parfois maladroitement), au contraire de nombre de ses "codétenus" dont les histoires de vies dépeignent des victimes et évacuent intelligemment toutes suspicions de culpabilité. Jo Mouke met ainsi en scène dans Déraillée une bande de malades, dont la force, malgré la solitude face à leurs troubles et à la machine bureaucratique qui leur fait face, inspire le respect.

Pour représenter l’odyssée médicale, le parcours d’internement de Pénélope qui, rapidement, ne rêve plus que d’une chose : rallier le service addictologie situé un étage plus bas ; mais aussi l’odyssée intérieure de la jeune femme, Julien Rodriguez a opté pour un dessin tout en nuances de violet. Son trait n’est pas celui d’un esthète, il s’approche plus du travail d’un raconteur d’histoires, mettant sa main au service de la narration. Il marie avec style personnages caractérisés en peu de traits et aplats de peinture à l’eau, aux variations de teintes productrices de sens. La puissance des émotions vécues et ressenties durant le parcours d’internement est ainsi transmise au lecteur et rend la difficulté du cheminement intelligible, palpable.

© Le Passager clandestin

Jo et Julien apportent leur contribution au catalogue déjà foisonnant des Éditions Le Passager clandestin. Ils s’inscrivent malgré eux - aucun marqueur temporel n’est présent dans l’album - au cœur d’un sujet d’actualité fort, puisque le baromètre annuel absentéisme de Malakoff Humanis 2022 qui vient d’être publié place les troubles psychologiques en deuxième position des motifs d’arrêts de travail, avec une proportion toujours grandissante de jeunes actifs.

Déraillée, en plus d’être une bande dessinée d’intérêt, participe donc au débat public qui, espérons-le, évoluera vers une meilleure considération des troubles psychologiques dont souffre une partie grandissante de la population, et ce, qu’ils soient liés au travail ou non.

Une autofiction certes, mais militante, et dont l’édition au Passager clandestin prend tout son sens. Rendez-vous le 6 octobre prochain en librairie.

(par Thomas FIGUERES)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782369355359

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