Gihef (2/2) :« Antonio Lapone et moi partageons le même engouement pour les comédies américaines des années 1950-60 »

13 octobre 2015 0 commentaire
  • Fer de lance des nouveautés des Edition Kennes, le joli "Greenwich Village" fait souffler un vent de fraîcheur made in Sixties dans une rentrée chargée. Découverte avec son scénariste Gihef.

Comment avez-vous fait la connaissance d’Antonio Lapone ?

Gihef (2/2) :« Antonio Lapone et moi partageons le même engouement pour les comédies américaines des années 1950-60 »C’est une histoire assez cocasse. Au départ, je connaissais son épouse, Virginie Verthongen, qui me l’avait présenté lors d’un festival, mais je ne connaissais ni son nom, ni son travail. Par la suite, j’ai découvert le travail d’un certain Antonio Lapone et j’avais vraiment eu le coup de cœur pour son graphisme. Je n’avais bien entendu pas fait le rapprochement entre ce gentil auteur italien que j’avais croisé à une ou deux reprises en compagnie de son épouse et le grand Lapone ! C’est un libraire qui m’a permis de faire la relation, et j’ai contacté Antonio par mail. Puis nous nous sommes très rapidement rencontrés chez lui pour aborder l’idée de travailler ensemble sur un projet.

Avez-vous écrit Greenwich Village spécialement pour lui et son graphisme qui fait référence aux années 1950-60 ?

Lors de notre première rencontre, je suis arrivé avec deux idées de projets : Greenwich Village (qui s’appelait à l’époque Greenwich in Love) et un autre sujet dont je me souviens à peine. Mais je savais quel genre d’univers je voulais développer avec lui, dès le départ. Au fil de nos discussions, nous nous sommes rendus compte qu’on partageait le même engouement pour les comédies américaines des années 1950-60 et l’iconographie de l’époque en général. Dès lors, Greenwich Village était un projet qui tombait sous le sens.

À la lecture de Greenwich Village, on ressent effectivement une bouffée des années 1960 : tout était possible, la technologie révolutionnait la vie... Avez-vous voulu personnifier cette foi naïve et l’épicurisme qui l’accompagnait par le personnage de votre hôtesse Bebe, contrasté par le conservatisme de Norman ?

Oui, tout à fait. Norman représente une époque plus ancrée dans les traditions et les choses simples, tandis que Bebe est une pure « fashion victim », à la fois sophistiquée et aventurière, d’autant plus que l’époque était propice à de grands bouleversements tant au niveau sociologique que technologique. J’ai d’ailleurs placé quelques clins d’œil par-ci par-là, comme dans le laïus anti-progrès de Norman sur les toits, lorsqu’il se dit qu’au train où vont les choses, bientôt on marchera sur la lune (ce qui est arrivé quelques années plus tard, comme tout le monde le sait).

Même si le cadre se situe à New York, il flotte un air de comédie romantique britannique dans votre récit. Vouliez-vous reproduire une atmosphère dans la foulée d’Un coup de foudre à Nothing Hill, une romance à la base impossible dans un quartier presque hors du temps ?

Il y a un peu de ça, si ce n’est qu’à aucun moment je n’ai envisagé l’histoire comme une comédie à l’anglaise (en tout cas consciemment). Mon idée de départ – pleinement revendiquée – c’était de rendre hommage aux comédies américaines à la Billy Wilder, tous ces films avec Jack Lemmon, Marilyn Monroe, Doris Day & Rock Hudson, Dean Martin, Sinatra & Co... Antonio et moi sommes absolument fans de ces œuvres et nous voulions transposer cela en bande dessinée. Le choix du lieu s’est porté vers Greenwich Village car il y règne effectivement une atmosphère toute particulière. Puis, ce quartier a souvent été transcendé dans les films que je viens de citer. C’était aussi un endroit relativement bohème et donc propice à l’élaboration d’une galerie de personnages passablement farfelus.

Antonio Lapone aux Rencontres Chaland 2015 de Nérac
DR

Comment s’est déroulée la collaboration avec Antonio Lapone ? Avez-vous dû adapter votre façon de travailler pour trouver la meilleure façon de communiquer ?

Il est vrai que contrairement à mes collaborateurs habituels, Antonio est ce que j’appellerais un « véritable artiste ». Comme il est également peintre et graphiste, il a parfois tendance à aller plus loin dans le traitement de la planche que ce que mon découpage indique.

Lui avez-vous suggéré la mise en page, avec les culs de lampe et les cases sans bord ?

Non, je lui ai laissé toute latitude pour composer les planches, ces effets viennent de lui. Il possède un style bien particulier et je n’ai aucune raison de le freiner tant que, encore une fois, ça ne nuit pas à la lisibilité. C’est même très stimulant car il parvient très souvent à me surprendre.

Est-ce que l’inclusion des Italiens et du voyage à Rome était une demande de votre dessinateur, afin de pouvoir mettre son pays en lumière ?

Ah, pas du tout !, c’est moi qui suis à l’origine du personnage. Je me souviens même avoir été un peu craintif lorsque je l’ai introduit au récit. J’avais peur qu’Antonio ne le trouve trop caricatural et que ça ne lui plaise pas. Mais au contraire, il s’en est beaucoup amusé et est parvenu – une fois de plus - à dépasser mes attentes.

Ce premier album est doté de nombreuses cases muettes... mais qui parlent d’elles-mêmes ! Vouliez-vous laisser la place au dessin d’Antonio ou a-t-il lui-même réalisé le découpage, ajoutant alors toutes ces petites cases si caractéristiques ?

Antonio rajoute effectivement quelques cases par-ci par-là, mais tant que ça ne gêne pas la narration, je n’y vois aucun inconvénient. Bien au contraire, il lui arrive souvent de rendre la planche plus vivante qu’elle ne l’était initialement. Après avoir collaboré avec lui sur ce premier album, j’ai précisément travaillé le tome suivant pour souligner ce type de mise-en page.

Vous avez doté votre récit de nombreux personnages secondaires. Ceux-ci auront-ils un rôle plus important dans le ou les tomes suivants ?

Oui, tout à fait. Le principe même de la série étant qu’un personnage secondaire dans un album peut se retrouver dans un rôle principal dans le suivant. Finalement, le véritable héros est l’immeuble, voire même le quartier tout entier (comme l’indique le titre en somme).

À la conclusion de ce premier tome, on peut se demander quels rebondissements vous allez imaginer pour la suite ! Pouvez-vous lever un coin du voile ?

L’idée, c’est d’explorer des genres différents pour chaque album, tout en gardant l’esprit léger et fantaisiste de la série, bien entendu. Le second tome sera une intrigue policière rendant directement hommage au cinéma d’Hitchcock. Un nouveau locataire arrive dans l’immeuble, tandis qu’un voleur d’œuvres d’art commence à sévir dans le quartier. Le troisième album sera carrément un conte de Noël dans l’esprit d’It’s a Wonderful Life de Frank Capra. Et enfin, le quatrième tome évoquera les tensions raciales qui régnaient encore à l’époque et évoluera dans un contexte particulièrement jazzy. Et j’espère pouvoir encore travailler sur d’autres albums et d’autres thèmes par la suite. Tout dépendra du succès de la série, comme d’habitude...

On vous sait très demandé actuellement, pourriez-vous nous donner une idée de vos futures parutions ?

Alors, j’ai en effet pas mal de pain sur la planche pour les prochains mois. Tout d’abord, pour Kennes Editions avec qui je collabore énormément, il y aura l’adaptation d’une série de romans jeunesse à destination des filles : L’Envers des Contes, avec la très talentueuse Rachel Zimra au dessin. Je commence également l’adaptation d’un roman de Martin Michaud intitulé Sous la Surface, un vrai thriller à l’américaine.

Encore et toujours chez Kennes, je travaille sur une série dédiée aux paparazzis avec Alcante au co-scénario et Dylan Teague, dont le titre est Starfuckers. Et enfin, encore chez Kennes, je reprends le dessin (ainsi que le scénario) pour une série jeunesse adaptée de romans écrits pas un jeune auteur très talentueux qui s’appelle Renaud De Vriendt. On lance la série de romans et la BD presque simultanément au cours du premier semestre 2016 : Justices suivra les aventures d’un petit garçon qui évolue dans un monde légèrement futuriste et peuplé de super-héros. L’humour sera également très présent.

Et finalement, encore en co-écriture avec Alcante, nous développons une nouvelle série concept pour Delcourt : Gallery développera des récits horrifiques inspirés par des tableaux célèbres. Nous avons terminé le premier album consacré à American Gothic avec Stéphane Perger au dessin et Luc Brahy vient d’entamer le second qui sera consacré au Cri d’Edvard Munch. Sans oublier, les suites de Greenwich Villagepour Kennes Editions et OSS 117 pour Soleil.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire la première partie de cette interview de Gihef : « Pour OSS 117, je voulais vraiment garder cet esprit fun, vintage et léger, propre aux années 1960 »

Concernant Antonio Lapone, lire :
- Adam Clarks et le retour du Style Atome
- Antonio Lapone : Un Italien féru d’École belge
- ainsi qu’une interview : "L’oeuvre d’Yves Chaland m’a fait prendre conscience que, moi aussi, je pouvais faire de la BD"

Photo en médaillon : JJ Procureur
Toutes les illustrations sont issues de l’album Greenwich Village T1 par Gihef & Antonio Lapone (Kennes Editions).

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