L’Arbre nu - par Keum Suk Gendry-Kim - Les Arènes BD

4 septembre 2020 0 commentaire
  • Après le poignant "Mauvaises Herbes" (2018), prix spécial Bulles d’Humanité 2019, Keum Suk Gendry-Kim revient avec une libre adaptation de "L’Arbre nu", célèbre roman coréen de Park Wan-seo (1970). Sur fond de guerre de Corée, un album d’une grande sensibilité, à ne pas manquer.

Séoul, 1951. La jeune Kyung travaille dans le Post Exchange (PX), le magasin de fournitures de l’armée américaine, dans lequel les GI’s achètent des produits de consommation courante, mais aussi des souvenirs à ramener à leur famille ou à leur fiancée. Kyung y tient le stand de peintures sur soie : elle reçoit les commandes de soldats qui veulent le portrait de leur petite amie sur « un foulard en soie traditionnel ». Des peintres payés à la pièce réalisent ces portraits sur des carrés de viscose bon marché, à partir de photos que leur laissent les clients. Kyung passe de longues journées à appâter le chaland et à gérer le mécontentement des soldats qui ne trouvent pas le portrait achevé suffisamment ressemblant.

L'Arbre nu - par Keum Suk Gendry-Kim - Les Arènes BD

De retour chez elle le soir, Kyung doit supporter les plaintes incessantes de sa mère, avec laquelle elle vit. La vieille femme s’obstine à mastiquer longuement et péniblement sa nourriture sans son dentier, comme si elle voulait ainsi se mortifier et imposer en même temps cette pénitence à sa fille. Les deux femmes portent le deuil des deux frères de Kyung, tués un an plus tôt. On ne découvre qu’à la fin de l’album les circonstances de ce terrible drame, qui conduit la mère des deux garçons à se murer dans une attitude de reproche permanent à l’égard de leur sœur cadette.

Le quotidien morose de la jeune femme change avec la venue d’un nouveau peintre sur son stand, Ok Heedo. On apprend très vite que l’homme a fui la Corée du Nord, où il était un artiste reconnu avant la guerre. Pour faire vivre sa famille, il se résout à exercer le métier peu valorisant de portraitiste au PX de Séoul. Kyung tombe peu à peu amoureuse de cet homme torturé, qui n’est pas sans lui rappeler son défunt père…

Roman d’initiation, mais aussi tableau d’une société ravagée par la guerre, entre destruction et corruption, le livre de Park Wan-seo trouve ici une adaptation centrée sur les relations mère-fille et sur l’histoire d’amour impossible entre le peintre et la jeune fille, tous deux prisonniers du carcan rigide d’une société cramponnée à tout prix aux convenances dans la tourmente de la guerre. Très resserrée, la narration est efficace, rythmée par une série d’explosions de joie, de douleur, d’angoisse qui prennent littéralement le lecteur au ventre.

Sur le plan graphique, on retrouve ici le trait âpre et naïf qui faisait la force de Mauvaises herbes. L’arbre, un gingko biloba, est au cœur de l’album. Il incarne les sentiments des personnages. Rayonnant et exubérant, il perd peu à peu son feuillage, alors que le malheur s’abat sur les protagonistes de l’histoire. Les feuilles qui volent dans le vent finissent par se charger de sang.

Le titre, l’arbre nu, reprend celui d’une célèbre toile de l’artiste coréen Park Soo-keun (1914-1965), qui a inspiré le personnage d’Ok Heedo. Contrairement aux apparences, l’arbre nu n’est pas mort. Il a simplement perdu ses feuilles. Ses racines puisent dans le sol la nourriture qui lui permettra de revenir à la vie lorsque le printemps reviendra. L’arbre nu est la métaphore de la Corée meurtrie et, au-delà, de tout pays confronté à la guerre.

Entre noirceur et espoir, L’arbre nu est un album qui vous hante longtemps. Certainement l’une des œuvres incontournables de cette rentrée. Il n’y a plus qu’à espérer maintenant une prochaine traduction française du roman original de Park Wan-seo. Avis aux éditeurs.

Voir en ligne : Présentation de l’album sur le site de l’éditeur

(par Paul CHOPELIN)

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Préface de Ho Won-sook, écrivaine et fille de Park Wan-seo. Postface de mise en contexte historique par Pascal Dayez-Burgeon.

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