L’uchronie et ses déclinaisons, version Akileos

23 juillet 2010 6 Actualité par Florian Rubis
  • L’uchronie, thème de science-fiction actuellement très en vogue dans la bande dessinée, aiguise les imaginations des deux côtés de l’Atlantique. Akileos s’en fait l’écho dans ses publications récentes, qui l’associent au regain d’intérêt dans le neuvième art pour l’aviation ({Étoile rouge}) ou à une tentative visant à revivifier le genre des super-héros. Même si son titre ({The End League}), pourrait d'abord faire penser à tort que, comme eux dans ce récit, il serait au bout du rouleau...

À défaut d’être vraiment neuve dans son principe, l’uchronie jouit aujourd’hui d’une grande faveur auprès des auteurs de tous horizons. Elle consiste, à partir d’un point de divergence, à développer un univers qui connaît un cours de l’Histoire différent de celui que nous connaissons dans notre réalité, au besoin en exacerbant les conséquences dues à un tel changement. Eric-B. Henriet a magistralement fait le point sur cette question dans L’Histoire revisitée, panorama de l’uchronie sous toutes ses formes (Encrage/Les Belles Lettres, deuxième édition revue et augmentée, 2004).

Un exemple typique à ce sujet est offert, tout le monde ne semblant pas s’en rendre compte, par le contexte de la Troisième Guerre mondiale contre les « Jaunes » décrit par Edgar P. Jacobs dans « Le Secret de l’Espadon », dont les albums débutent sa série Les aventures de Blake et Mortimer. Ce qui rend, dès lors, plutôt caduque l’exploitation jusqu’à l’excès d’un aspect kitsch très connoté années 1950, entretenue depuis sa continuation. Mais ceci étant – précisément - une autre histoire, revenons-en à ce qui nous occupe.

À l’Est, du nouveau !

En février 2010, Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat ont publié un premier album de plus de deux cents pages dans lequel ils posaient les bases de l’univers uchronique de Block 109. Après l’assassinat d’Hitler en 1941, la maîtrise de la bombe atomique par les nazis, en juin 1944, leur permet de défaire les Alliés et de se retourner contre l’URSS.

Vincent Brugeas, ancien étudiant en Histoire, y prend clairement plaisir à la « remodeler, détourner et réécrire […]. L’uchronie permet d’ancrer son récit solidement, avec des situations et des personnages criants de vérité, tout en s’affranchissant des rigueurs du récit purement historique. » Dans sa note d’intention au début d’Étoile rouge, il précise encore : « Cependant, les faits et gestes de ces « personnages historiques » restent pure spéculation et imagination de ma part. Il n’y a dans cette histoire aucun procès d’intention, ni de jugement. C’est une fiction. » Ce qui a l’avantage de bien préciser les choses, car d’autres auteurs s’étant emparés de thèmes analogues ont été exposés, sans l’avoir tous évité, au soupçon de s’être livrés à une célébration ambiguë ou d’avoir mal résisté à la tentation d’exploiter l’esthétisme des emblèmes nazis.

En revanche, ici, non seulement ce sont l’étoile rouge et le bloc soviétique qui sont mis en avant, mais le contexte dystopique est à nouveau poussé à son comble. Dans le roman modèle du genre de Philip K. Dick, Le Maître du Haut Château (1962/J’ai Lu, 2001), l’écrivain auquel il est fait allusion dans son titre, depuis une demeure cachée, a imaginé dans un livre comment les Alliés ont gagné la Deuxième Guerre mondiale. Alors que, dans sa réalité, ils ont capitulé en 1947 et que nazis et Japonais se sont partagés l’occupation des États-Unis. Noircissant encore le tableau, les créateurs d’Étoile rouge ne nous rendent pas la guerre plus attrayante que les ouvrages d’Erich Maria Remarque, qui savait de quoi il parlait, pour l’avoir vue de près, en 14-18…

L'uchronie et ses déclinaisons, version Akileos
Des scènes de combats aériens où le dessinateur se fait plaisir, « bruitées » par des onomatopées ad hoc (« Étoile rouge » p. 10)
© Vincent Brugeas, Ronan Toulhoat & Akileos, 2010

En effet, dans ce nouvel album de pagination plus restreinte, Étoile rouge, préquelle du premier et qui en développe le concept comme d’autres à venir, l’uchronie est combinée à l’intérêt pour l’aviation du dessinateur, ce qui lui donne l’occasion de s’exprimer dans de belles pages de combats aériens, la déclinaison du sépia du volume initial renforçant l’effet oppressant du récit.

On y célèbre l’unité de la France libre « Normandie-Niémen », formée en réalité au Liban fin 1942 et envoyée par le général de Gaulle combattre sur le front de l’Est aux côtés des troupes de Joseph Staline. Elle se distingua notamment par son appui aérien héroïque lors les batailles du fleuve Niémen ou de Koursk, le plus grand engagement de chars du conflit. Celui-ci permit à l’Armée rouge de prendre un ascendant définitif sur les nazis. Mais ici, l’invasion russe s’est déclenchée en 1944, et non 1941. Les Français libres sont coupés des leurs, éliminés par le feu nucléaire. Et nous savons d’après le premier volet de Block 109 que le spectacle navrant de cet affrontement exacerbé entre deux totalitarismes aveugles va dégénérer en guerre bactériologique. L’ambiguïté aurait du mal à se nicher dans un tel propos.

Le Ragnarök des super-héros

Couverture de « The End League » T2
© Rick Remender, Eric Canete, Andy MacDonald & Akileos, 2010

Pour sa part, « Icônes vieillissantes » est le deuxième tome regroupant les épisodes d’une mini-série publiée originellement par Dark Horse aux États-Unis (2007-2010). Elle est due à Rick Remender, par ailleurs scénariste de Fear Agent, également paru chez Akileos.

Le premier tome, Beaucoup de bruit pour rien, était dessiné par Mat Broome et le second par Eric Canete. En 1962, année au choix symbolique car, dans notre réalité, sommet de la Guerre froide avec la crise de Cuba, la catastrophe advient effectivement dans celui de The End League. Sous l’effet d’un super-héros, Astonishman, qui passe paradoxalement pour avoir sauvé la planète, elle a basculé dans les ténèbres, ce qui a des incidences uchroniques sur son passé.

Si, comme précisé sur la quatrième de couverture du tome 1, cette bande dessinée s’inscrit à la croisée du Seigneur des anneaux et de Watchmen, rappelons que ce dernier titre relevait déjà similairement d’un univers uchronique où, en 1985 cette fois, sous l’effet de la puissance du Dr Manhattan, la guerre du Viêt Nam ou d’autres événements ont pris un tour différent.

Dans The End League, tout un chacun est doté de pouvoirs et on retrouve un jeu connu sur les références à l’histoire des super-héros depuis leur création à la fin des années 1930. Voire, là encore comme dans des œuvres d’Alan Moore, le transgressif, ou d’autres trublions de son acabit, souvent britanniques [cf. la série The Authority.], les impératifs moraux chers au vieux Comics Code sont systématiquement pris à contre-pied, etc. Mais, au final, incorporés dans un récit maîtrisé, ce recyclage et ce recensement tous azimuts, qui pourraient passer pour le testament d’un genre qui peine à se revivifier, se lisent sans déplaisir.

Loki dans la grande bataille eschatologique du Ragnarök des super-héros… (« The End League » T2, p. 119)
© Rick Remender, Eric Canete, Andy MacDonald & Akileos, 2010

Car, en allant plus loin, The End League brasse en supplément des références moins repérables par ses amateurs : nous y assistons à un véritable Ragnarök des super-héros. Ce « Crépuscule des dieux » nordiques, dont l’invocation est ici d’autant plus justifiée que, sans parler de divinités olympiennes, Thor et son marteau Mjöllnir ou Loki, acteur majeur de cette grande bataille eschatologique, jouent un rôle important dans cette histoire en boucle. Elle obéit aux mêmes principes que le cycle directeur de destructions et renaissances de la mythologie scandinave. D’autant que, de cette fameuse renaissance, comme celle de la Terre après l’apocalypse des dieux, Rick Remender en est effectivement capable, comme il nous le démontre par sa capacité de renouvellement dans Gigantic, autre mini-série éditée initialement par Dark Horse qu’Akileos a fait paraître également depuis peu.

(par Florian Rubis)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : couverture de Étoile rouge © Vincent Brugeas, Ronan Toulhoat & Akileos, 2010.

Étoile rouge - Vincent Brugeas & Ronan Toulhoat - Akileos – 56 pages, 14 euros

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The End League T2 : « Icônes vieillissantes » - Par Rick Remender, Eric Canete & Andy MacDonald - Akileos – 152 pages, 16 euros

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6 Messages :
  • Il serait bon de préciser que dans la BD française, la mode actuelle de l’uchronie à clairement été lancée par la scénariste Valérie Mangin. Venue de l’Histoire, elle a livré depuis 10 ans de très nombreuses uchronies, sous des modes très divers : la chute de Rome revisitée dans l’espace (Le fléau des dieux), les Incas qui envahissent l’Europe de Robin des Bois (Luxley), une URSS parallèle ou le fantastique règne (KGB)...

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    • Répondu le 26 juillet 2010 à  13:57 :

      la mode actuelle de l’uchronie à clairement été lancée par la scénariste Valérie Mangin

      Ahahah ! Qu’est-ce qu’il ne faut pas lire comme bêtises...

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      • Répondu par Oncle Francois le 26 juillet 2010 à  18:29 :

        Dans la BD française peut-être, mais c’était un thême récurrent (et même un genre) de la science-fiction américaine depuis 1965, environ. Vous ne connaissez pas Dick (pas Tracy, mais Philip Kildred) et Spinrad ?

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        • Répondu par Florian Rubis le 28 juillet 2010 à  06:03 :

          Pardon d’intervenir tard dans votre débat, mais j’étais en voyage en Italie pour la promotion de mon livre sur Hugo Pratt.

          La remarque concernant Valérie Mangin est bienvenue et se justifie pleinement. Toutefois, l’apport en langue française dans le domaine de l’uchronie ne peut être considéré comme véritablement pionnier à mon sens. Même si, dans la bande dessinée, il devient de plus en plus intéressant.

          Ma culture étant très anglo-saxonne, il était clairement évident pour moi, ce qui n’était manifestement pas le cas pour tous, que l’uchronie constitue quasiment un genre de la science-fiction américaine depuis au moins les années 1960, avec les auteurs cités par Oncle François et, d’abord, Philip K. Dick, évoqué en premier dans mon article. Où je ne pouvais pas non plus "rédiger un roman" à ce sujet. Les Britanniques n’ont pas été en reste avec, par exemple, Pavane de Keith Roberts, livre très apprécié par Anthony Burgess.

          Cordialement, Florian Rubis.

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  • Un rappel bienvenu.

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    • Répondu par Florian Rubis le 27 juillet 2010 à  11:07 :

      Pardon d’intervenir tard dans votre intéressant débat, mais j’étais en voyage en Italie pour la promotion de mon livre sur Hugo Pratt. La remarque concernant Valérie Mangin est bienvenue et se justifie pleinement. Mais ma culture étant très anglo-saxonne, il était clairement évident pour moi que l’uchronie constitue quasiment un genre de la science-fiction américaine depuis au moins les années 1960, avec les auteurs cités par Oncle François et, d’abord, Philip K. Dick, évoqué en premier dans mon article. Où je ne pouvais non plus "rédiger un roman" à ce sujet. L’apport en langue française dans ce domaine ne peut être considéré comme véritablement pionner à mon sens. Même si, dans la bande dessinée, il devient de plus en plus intéressant. Cordialement, Florian Rubis.

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