La Fantastique Histoire des Tortues Ninja (6e partie) - Licences et merchandising

19 décembre 2014 2 commentaires
  • Avec juste ce concept de bandes dessinées pensées au départ comme une grosse farce qui, en quelques années et énormément de succès à la télévision notamment, a vu des éditeurs, des entreprises de jouets et fabricants de toutes sortes se disputer les droits d'exploitations de cette idée née sur une simple table de cuisine .Mais pour l'heure nous n'en sommes pas encore là, les deux compères bossent dur et continuent leur petit bonhomme de chemin avec la sortie plus ou moins régulière de leur comics indépendant.
La Fantastique Histoire des Tortues Ninja (6e partie) - Licences et merchandising
Raconter l’histoire des Tortues Ninja donne l’occasion de faire connaissance avec la fine fleur du comics indépendant, chouette ! Ici le fameux Flaming Carrot, bizarrement transformé pour avoir trop consommé de comics. Qui peut croire ça ?
© Peter Laird, Kevin Eastman & Mirage Studios Comics & Bob Burden

Fines mouches il multiplient les histoires croisées avec d’autres titres fameux du comics indépendant, entre autres le Cerebus du canadien Dave Sim, leur idole, ou le lapin anthropomorphe Usagi Yojimbo de Stan Sakai. Ou encore, on l’a vu, le très curieux Flaming Carrot de Bob Burden.

Ainsi Eastman et Laird ont sauté sur la moindre occasion de faire des histoires courtes de leurs tortues mutantes qui sont parues dans des recueils d’anthologies ou comme courts récits de complément dans d’autres comics indépendants. Galvanisés, Kevin et Peter ont continué à produire des bandes dessinées de leurs Tortues ninja aussi rapidement que possible, leur popularité grandissant de façon exponentielle.

Signe des temps ? Le numéro 5 des Ninjas Turtles voit apparaître sa première couverture en couleurs et un retour au format comics standard. Mais il voit aussi l’éditeur First comics publier pour la première fois une histoire où les tortues sont mises en couleurs dans des pages intérieures.

Au milieu des années 1980, Kevin et Peter écumaient encore fébrilement les conventions de comics. Lors de la Chicago Comicon, les deux cocréateurs rencontrent le dessinateur Bill Reinhold et sa femme, la coloriste Linda Lessmann, dans une allée de stand assez exiguë. À l’époque, Linda travaillait pour First Comics, cet éditeur concurrent de Mirage Studios, mais néanmoins ami -selon la formule consacrée-, avait proposé de publier des histoires courtes des Tortues Ninja dans un de leurs magasines. C’est ainsi qu’en 1986, dans" Grimjack 26", se trouve une petite histoire prenant place entre la treizième et quatorzième page de TMNT 5 qui nous permet de nous attarder sur des détails techniques anciens intéressants.

Voici les planches de couleurs originales avec toutes les annotations de la coloriste Linda Lessmann. C’est un "color guide", une mise en couleurs peinte à la main avec divers moyens qui vont de l’aquarelle au feutre sur une photocopie de format A4 sur papier léger. Ensuite, la coloriste indique par un travail long et fastidieux tous les codes de couleurs correspondants aux teintes sur une base de 64 couleurs, codes interprétés ensuite par le séparateur-chromiste pour l’impression. On a longtemps pratiqué de cette manière dans les comics. C’était avant la mise en couleur numérique par Photoshop, bien sûr...
© Peter Laird, Kevin Eastman & Mirage Studios Comics.
...Et le résultat final imprimé. Une autre époque, pas forcément la meilleure, comme on le devine.
© Peter Laird, Kevin Eastman & Mirage Studios Comics.

Au numéro 8, pour la rencontre avec le personnage Cerebus, la publication atteint un tirage record de 135 000 exemplaires dans la première édition. Les deux acolytes qui ont les yeux qui brillent devant cet afflux d’argent qui les dépasse un peu (ils se partagent maintenant 10 000 dollars chacun...), décident d’aménager l’un près de l’autre à Northampton, ville qui a connu leur première rencontre. Madame Laird peut même arrêter l’enseignement, toujours en quête d’un hypothétique nouveau poste, et se consacrer à sa vraie passion : l’écriture.

Emménagement fait, les duettistes installent leur label d’édition dans un vrai bureau (deux en fait), avec secrétaire, dans un loft rénové situé dans une ancienne usine pour continuer à produire joyeusement leur comics indépendant.

Poster de promotion pour la sortie de l’histoire partagée entre les Tortues et Cérébus the Aardvark, mythique personnage du comics auto-édité. On entend tinter le jackpot. Dave Sim ne battra ce record de vente avec son personnage fétiche qu’avec une autre histoire croisée ,mais cette fois avec le personnage Spawn de Todd McFarlane, alors roi du business. De son côté, Kevin Eastman était un grand fan de Cerebus et Sim, il a vraiment insisté pour mettre en route ce projet en commun où chacun à dessiné les personnages de sa série. Sim qui a des idées très arrêtées sur ce que doit être un artiste des comics est lui aussi aujourd’hui volontiers boudeur avec Laird et Eastman avec qui il a pourtant rédigé, en 1988, le projet de loi sur les droits des créateurs de comics (voir notre article 4 de la saga), principalement indépendants. Il refuse désormais que cette histoire avec les tortues soit réimprimée !
© Peter Laird, Kevin Eastman & Mirage Studios Comics. © Dave Sim

Ils trouvent même le temps de faire un peu de gestion de licence : ainsi, le premier "produit dérivé" de la licence TMNT est... un stylo ! Et ensuite un livre : "Comment dessiner les Teenage Mutant Ninja Turtles" publié par Solson Productions qui abusera un peu de la naïveté de nos deux apprentis businessmen... Mais aussi plusieurs manuels d’arts martiaux centrés sur les tortues mutantes. Il y eut ensuite un jeu de rôle, "Teenage Mutant Ninja Turtles and other Strangeness", sorti par Palladium Book en 1985 reprenant les illustrations du comics d’Eastman et Laird. En 1986, pour compléter le jeu, la société Dark Horse lance une petite gamme de 15 figurines en plomb à peindre... Les tortues servent aussi de support à des badges et des t-shirts phosphorescents. Les deux amis n’en reviennent pas, ils sont sur un nuage, c’est la douce euphorie : les événements positifs s’enchaînent, tout va pour le mieux, pourvu que ça dure !

C’est en cette même année 1986 que l’agent Mark Freedman, gestionnaire de licences indépendant, prend contact avec Eastman et Laird pour leur proposer d’agrandir l’horizon de leur série. Il avait entendu parler des Tortues ninja, aimait le nom improbable et le concept tout aussi curieux et souhaitait leur faire franchir un cap dans le licensing et le merchandising. D’abord indifférents et un peu méfiants -ils avaient entendu de drôles histoires sur le sujet- puis séduits et convaincus qu’ils n’avaient rien à perdre, Eastman et Laird acceptent d’accorder pour un petit délai à Freedman les droits exclusifs sur leurs personnages, avec à la clé trente jours à l’ essai, contrat signé sur... une serviette de table en papier !

En janvier 1987, la licence passe au petit fabricant de jouets californien Playmates Toys... C’est là que l’histoire commence vraiment...

Le paradoxe, c’est que cette création, au départ une parodie ironique des standards de l’industrie des comics, va profiter pleinement de la machine commerciale qu’elle avait mise en place. Il faut dire aussi qu’en ce temps-là, l’industrie du comic book est aussi en train de changer d’ère : l’Est du pays, domaine par excellence du comics imprimé où résident les grands éditeurs DC et Marvel, se rapproche de l’Ouest et des grands studios d’Hollywood. De grands noms du comics, comme Jack Kirby, déménagent. Ces mouvements annoncent la mainmise future des studios sur les immenses stocks de scénarios de la bande dessinée américaine.

C’est en 1987 donc ,que la petite société californienne qui fabrique des jouets Playmates Toys, par l’entremise du particulièrement zélé agent gestionnaire de licence Mark Freedman, mandaté par Laird et Eastman, a pris la main pour lancer une gamme de figurines articulées TMNT. Prudent, Playmates ne se lança pas à tombeau ouvert dans l’aventure : la société prit d’abord soin de populariser la série auprès de son jeune public cœur de cible en produisant une première mini-série animée de cinq épisodes pour la TV. Le fabricant de jouet fait alors appel au studio Murakami-Wolf-Swenson Film Productions Inc. qui connaît son affaire.

À la troisième rediffusion, le ciment prend enfin... Le succès est énorme : il en fait le dessin animé le plus regardé aux États-Unis avant de se faire finalement dépasser par Les Simpson. Ce ciment est la chape de fondation d’un triomphe économique sans précédent dans le genre.

À partir de là, plusieurs centaines de figurines de la franchise Tortues Ninja sont sorties par Playmates au fil des ans. L’ engouement pour ces jouets est tel, que la société californienne empoche des centaines de millions de dollars avec cette licence. Durant la période de Noël, le groupe de magasins du Royaume-uni Army & Navy Stores dédiait entièrement ses officines aux tortues Ninja, que ce soit les jouets, mais aussi les panoplies, les jeux vidéo et autres réjouissances.

Laird et Eastman en 1987 dans les bureaux de Playmates, comme des enfants incrédules devant les premiers prototypes à valider de la future gamme de jouets consacrées à à l’univers de leurs tortues. Grooooos succès en perspective !
© Peter Laird, Kevin Eastman & Mirage Studios Comics. Photo : DR

Dans cet élan, les créatures masquées de Laird et Eastman deviennent de vraies icônes de la culture pop. Outre les jouets, la franchise Tortues Ninja s’étend, notamment aux États-Unis, sur divers supports : les vêtements, des gadgets pour enfants comme les bonbons Pez, des fournitures scolaires, des tasses, des assiettes, des chaussures, des porte-clés, de la musique, des concerts, des pizzas évidemment, dont un partenariat avec Pizza Hut ainsi qu’une interminable gamme de produits alimentaires, mais aussi des séries TV live..... Et bien sûr des séries d’animations. MO-NU-MEN-TAL !

Rajoutons tout de même que les tortues Ninja sont un immense succès du jouet aux États-Unis, mais aussi en Angleterre et en Australie. Elles connaissent aussi un joli plébiscite dans ce domaine au... Japon ! Conséquence : business oblige, les tortues ont connu une version manga en 1996, adaptation des dessins animés américains des années 1980/90 par différents auteurs dans le but d’accompagner la sortie de différentes gammes de jouets.

Les tortues version manga : Banzaï ? Heu, non : Cowabunga !!!
© Peter Laird, Kevin Eastman & Mirage Studios Comics.

Deux "anime, tout ce qu’il y a de plus nippon, où les tortues arboraient des masques qui les faisaient ressembler à un certain mutant griffu sont même sortis avec la même optique commerciale. Cowabunga et banzaï, les amis !, on découvre que le pur business est devenu un support empressé du métissage culturel. Et dire qu’il y en a qui désespèrent de retrouver la douce candeur de ce joli monde !...

"Lorsque nous avons créé les Tortues, nous voulions prendre à contre-pied par la dérision le monde et les personnages de super-héros classiques et ajouter une part de bonne humeur et de plaisir à ces personnages héroïques de comics un peu trop sérieux qui dominaient l’industrie", déclare Peter. Les tortues sont des héros funs avec une attitude décontractée. Ils ne cherchent pas à détruire le mal dans le monde, mais seulement à le vaincre quand il croise leur chemin. Fondamentalement, ils agissent et pensent comme la moyenne des adolescents ."

Et Kevin d’ajouter : "Ils sont toujours prêts à donner un coup de main, mais sont constamment à l’affût du côté drôle de la vie... C’est une formule qui a bien fonctionné."

Oui ! C’est pourquoi, même si c’est un peu long, il nous reste encore beaucoup à raconter, de qui nous conduit inévitablement à rajouter à la fin de cet article un nouvel... [ A Suivre...] !

Les Tortues Ninja sous la marque Playmates Toys dans les années 1980.
© Peter Laird, Kevin Eastman & Mirage Studios Comics. Photo DR.

(par Pascal AGGABI)

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