La Fantastique Histoire des Tortues Ninja (5e partie) - L’ascension.

9 décembre 2014 3 commentaires
  • Nous retrouvons Peter Laird et Kevin alors qu'il sortent leur petit comics parodique auto-publié -mais grand par la taille et la longueur!- avec des tortues mutantes adeptes de l'art martial issu des techniques propres au Shinobi.

Les deux amis sont frais et enthousiastes comme au premier jour de leur rencontre, bien qu’un peu inquiets sur leur avenir et sur le remboursement de la dette qu’il viennent de contracter auprès de l’oncle d’Eastman. Mais, Cowabunga  !, il faut aller de l’avant et croire en soi !

Le tirage initial de 3275 exemplaires de "Teenage Mutant Ninja Turtles", prévu comme un numéro unique avec une seule impression, s’écoule prodigieusement vite. Il deviendra rapidement, à la stupeur flattée des deux compères, un collector vendu 50 fois son prix de base et, au final,15 000 dollars ! Il en circule aujourd’hui de nombreuses contrefaçons.

Il faudra donc en faire vite un autre un mois plus tard, à 6000 exemplaires cette fois, avec de très légères différences de présentation intérieure. Puis un autre encore, avec toujours la même couverture enveloppante comme le Ronin de Frank Miller qui a tant inspiré les deux acolytes. Mais bien après cependant : faute au déménagement de Laird et sa femme Jeannine dans le Connecticut où elle a décroché un nouveau poste d’enseignante, tandis qu’Eastman retourne dans le Maine cuisiner ses sempiternels homards !

La Fantastique Histoire des Tortues Ninja (5e partie) - L'ascension.
Peinture de Simon Bisley. © Peter Laird, Kevin Eastman & Mirage Studios Comics

Finalement cinq tirages seront fait en tout sur plusieurs mois, pour un total de 35 000 exemplaires ! Cowabunga et tant pis pour les meubles de fortune faits avec les cartons d’emballages pleins de comics "Teenage Mutant Ninja Turtles", et tant pis pour le feu de joie final promis aux nombreux exemplaires invendus ! La stratégie de départ de vendre certains numéros personnellement en convention 1,50 dollars la pièce et de passer en parallèle par un distributeur de comics - à qui les exemplaires sont vendus 60 cents l’unité, lequel leur prendra près de la totalité du lot, s’est avérée tout aussi fructueuse : "À la suite de l’annonce sur les médias, nous avons reçu des appels de distributeurs et beaucoup appris sur le monde merveilleux des remises tarifaires  !" ironisera Laird. Apprentissage aussi sur "...la tâche ardue de l’emballage individuel et l’expédition des comics aux particuliers et aux distributeurs !"

Avec toutes ces bonne nouvelles, Quentin, l’oncle d’Eastman, a été remboursé dès l’été suivant. Quelque mois après, le distributeur demandait encore plus d’exemplaires qui s’écoulèrent en trois semaines. On raconte nos deux créateurs se partagèrent un premier bénéfice net plantureux de... 200 dollars ! Oui, pour chacun, les gars ! Ce qui avait commencé sur un coup de tête, comme une plaisanterie entre potes, était devenu une affaire rondement menée, avec ce comics étrange posé à côté des caisses enregistreuses dans certains magasins, trop grand pour tenir dans les rayonnages, trop bizarre pour qu’on puisse l’ignorer. Cowabunga, on vous dit !

La première affiche de promotion (photocopiée) réalisée par Laird et Eastman pour leur première apparition publique la convention de Portsmouth, pour la sortie de Teenage Mutant Ninja Turtles 1, le 5 mai 1984.Ils sont pleins d’un espoir très mesuré ! © Peter Laird, Kevin Eastman & Mirage Studios Comics

Un décollage inattendu

Mais ce premier succès en attendait d’autres. Très vite un deuxième numéro est mis en chantier. Sa conception se fait surtout par courrier et aussi par une visite d’Eastman à Laird après un long trajet en bus depuis Portland dans le Maine.

La couverture du numéro 2 par Laird. Eastman a dessiné la couverture du premier numéro, Laird celle du deuxième, Eastman la troisième et ainsi de suite. © Peter Laird, Kevin Eastman & Mirage Studios Comics

Deuxième numéro qui développerait de nouveaux personnages et toute une mythologie. Les distributeurs, en aiguillons commerciaux bien avisés qu’ils sont, avaient demandé s’il y avait une suite de prévue. Les précommandes sont suffisamment encourageantes pour laisser penser que le concept est viable.

Effectivement, Laird annonce bientôt à son ami qu’après traitement et calcul des commandes par les distributeurs, ils vont maintenant se partager sans coup férir un bénéfice net de... 2 000 dollars, eh oui, chacun, mon gars ! ‘’Tu sais, dit Laird à son associé incrédule, si nous faisions six titres par an, à ce niveau de vente, on se fera chacun autour 2 000 dollars par ouvrage !".Une jolie somme à l’époque, l’équivalent du tiers des revenus annuels de Laird en tant qu’illustrateur. C’est la joyeuse perspective d’enfin trouver un emploi d’artistes de comics à plein temps, et d’en vivre décemment !

Finis les emplois strictement alimentaires (la cuisson des homards pour Eastman et le dessin de légumes pour Laird..., un comble d’ironie !), bonjour les alléchantes journées à pratiquer uniquement sa passion : "C’était assez pour payer le loyer, les factures, et acheter suffisamment de macaronis au fromage et de crayons pour vivre" se souvient, Laird, enthousiaste. Ce numéro deux sort en octobre 1984 avec un tirage initial de 15 000 exemplaires, Nouveau succès : il connaît une réimpression en janvier suivant, puis une autre avec une couverture de Richard Corben en 1986.

Une page de ce numéro 2 en cours de réalisation. Crayonnés communs de Laird et Eastman et encrage partiel de Laird. Un travail à quatre mains ici réalisé par envois postaux successifs du Connecticut au Maine. Pas toujours pratique. Aujourd’hui encore les deux co-créateurs se demandent qui a fait quoi sur ces planches. © Peter Laird, Kevin Eastman & Mirage Studios Comics
À cette étape de réalisation, Baxter Stockman, le patron D’April O’Neil, assistante qui découvre les desseins tortueux de son savant cinglé de chef, est blanc. Il deviendra noir. Et April, quelle sera sa couleur définitive ? © Peter Laird, Kevin Eastman & Mirage Studios Comics

Dans le top des ventes

Devant ce joli succès, les distributeurs demandent la réimpression de 30 000 exemplaires supplémentaires du N°1. Les précommandes du troisième numéro qui sort en mars suivant atteignent les 50 000 exemplaires. Seul le titre Elfquest de la star du comics indépendant, la dessinatrice Wendy Pini (une des modèles et scénariste de Frank Thorne pour le personnage Red Sonja (cliquez sur ce LIEN pour en savoir plus), les dépasse en nombre d’exemplaires dans le secteur des comics indépendants sur les points de vente spécialisés !

Première aventure solo d’une tortue. Ici, le turbulent Raphael qui fait la rencontre du prochainement très populaire Casey Jones, ex-perdant devenu justicier autoproclamé ultra-violent. © Peter Laird, Kevin Eastman & Mirage Studios Comics

Ensuite, c’est dans la logique des choses, la première des quatre histoires mettant en scène chacune des Tortues dans une aventure solo suit...

À partir de là, les ventes progressent encore rapidement et le comics se vend avec une moyenne de 125 000 exemplaires par numéro, ce qui en fait le plus beau succès du comics indépendant en noir et blanc de l’époque.

Paradoxalement, les TMNT étaient si populaires qu’il était presque impossible de les trouver dans les magasins spécialisés qui étaient souvent en rupture de stock ! Cette pénurie est d’ailleurs une des raisons du succès du titre puisque les collectionneurs se précipitaient sur cet objet rare !

La machine est lancée. Sur un temps très court, un empire financier est en train de naître qui donne naissance à l’une des licences du comics indépendant les plus lucratives de tous les temps. Avec notamment une série de jouets best-seller des ventes à Noël et une entreprise de plusieurs milliards de dollars de chiffre d’affaire cumulés de produits sous licence.

[A Suivre...]

(par Pascal AGGABI)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
3 Messages :
  • Félicitations à Pascal Aggabi pour cette copieuse série d’articles sur les Tortues Ninjas ! Bien que je n’apprécie pas du tout cette série, je trouve ces articles intéressants à lire, et instructifs !

    Répondre à ce message

    • Répondu par Pascal Aggabi le 10 décembre 2014 à  23:05 :

      Merci à vous.Les tortues Ninja sont un gros sujet excellent prétexte pour déborder sur d’autres choses, cette aventure créative est tellement emblématique.Cependant cette série souffre globalement d’un déficit d’image et c’est loin d’être mérité. Heureusement elle peut compter dans le monde entier sur une solide tribu de fans inconditionnels.

      Si quelqu’un d’aussi au fait que vous au sujet des comics apprend quelques petites choses, c’est parfait ! C’est bien la preuve que cette série et son histoire méritent d’être (re) découvertes . Espérons que l’éditeur Soleil, qui traduit la dernière version en date de la série ,s’ emploie à présenter un partie conséquente de cet univers ,très peu mis en valeur sous nos cieux. Et qui sait, en connaissant mieux l’arrière boutique de toute cette aventure édifiante, peut être que l’intérêt pour les Tortues Ninja pourrait être piqué et la série gagnerait ainsi des lecteurs.Merci encore à vous pour votre soutien.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Oncle Francois le 18 décembre 2014 à  12:52 :

        Monsieur Aggabi, vos articles sont denses et documentés (cinq articles sur des tortues ninjas, c’est quand même beaucoup à mon avis, sans vouloir vous offusquer, et ne me dites pas que le tord tue !°). Plutôt donc que de passer votre temps libre sur des sujets récents plutôt destinés à la jeune génération, pourquoi n’essayez vous pas de faire de même sur des sujets intéressants de l’Age d’or du comic-strip, la période où des titans aux doigts de fée (Alex Raymond, Hal Foster en premier, mais aussi Milton Caniff et bien d’autres) ? Ces auteurs furent publiés dans la presse quotidienne de l’époque qui s’adressait aux adultes, contrairement aux comics de super héros qui eux s’adressent aux teenagers. Les fameux syndicates ont pu leur donner une audience énorme, et ces séries furent même publiées par chez nous, charmant des milliers de collectionneurs érudits (dont notamment la première génération des critiques de la BD, dans les années soixante).

        Répondre à ce message