La Fantastique Histoire des Tortues Ninja. (2e partie) - " cowabungaaaaaaaaaaaaaa"

29 octobre 2014 0 commentaire
  • Nous retrouvons Eastman et Laird au moment où ils réalisent les premiers croquis des "Teenage Mutant Ninja turtles", ils ne savent pas encore qu'ils les emmènent dans une aventure extraordinaire où ils vont eux-mêmes se muter en best-sellers du comic-book.

Le Fugitoïde est vite remisé au placard, il sera remis en service bien plus tard. Pour l’heure, les deux larrons se concentrent sur leurs tortues reniflant un potentiel bien plus juteux dans cette création intempestive.

Il faut maintenant justifier l’origine de ces héros pour le moins bizarres ! Le postulat de départ de l’histoire est plutôt simple : quatre bébés-tortues exposées accidentellement à un mutagène dans les égouts de New York sont sauvées par le rat Splinter qui s’est réfugié dans ces lieux malodorants après l’assassinat de son maître humain Hamato Yoshi -un expert en techniques de combat ninja- par son grand rival Oruku Saki, pour une sombre affaire de vengeance et d’amour contrariés...

La Fantastique Histoire des Tortues Ninja. (2e partie) - " cowabungaaaaaaaaaaaaaa"
Les croquis originaux des Tortues d’Eastman et Laird. "- On les appellera Ninja Turtles" s’écria, enthousiaste, Eastman. "- Non, Teenage Mutant Ninja Turtles" surenchérit Laird pas en reste ! Le dessin d’Eastman vient d’être proposé à la vente sur un site de vente aux enchères pour... deux millions de dollars !
(c) Mirage, Eastman & Laird

En tirant les bébés-tortues de ce mauvais pas, Splinter s’est lui-même exposé au dangereux mutagène. Sous l’effet de la substance, les cinq animaux se transforment peu à peu en créatures anthropomorphiques acquérant au passage la parole, une intelligence et des capacités physiques toutes humaines, sans oublier de garder leurs qualités animales de départ.

Entre-temps, Splinter a adopté les tortues et les a entraînées, au fil des ans, aux techniques de combat ninja qu’il a apprises en observant et mimant les gestes de son maître aujourd’hui disparu. Depuis, les quatre tortues adolescentes luttent contre diverses menaces qui pèsent sur la ville que ce soit d’autres ninjas, des mutants, des extra-terrestres, des criminels ou parfois même des créatures surnaturelles, tout cela en essayant de dissimuler leur existence aux humains qui, bien sûr, n’accepteront jamais ces êtres si différents.

Auparavant, en 2012, la maison de vente aux enchère Heritage Auctions avait vendu le premier dessin original avec toutes les tortues -dessiné par Eastman et encré par Laird où il a rajouté le fameux "Teenage Mutant" - pour la somme de 71 700 dollars, pour le compte de l’association caritative The Hero Initiative, qui aide les artistes des comics en difficultés économiques, dont Eastman est un contributeur actif.
(c) Mirage, Eastman & Laird
Peter Laird, allongé dans le fameux studio Mirage, devant les planches en cours de finition du premier numéro de "Teenage Mutant Ninja turtles". On y voit aussi le téléviseur souvent évoqué par Kevin et Peter dans des interviews relatant la naissance des TMNT :"Lorsqu’ils passaient de nombreuses nuits ensemble à dessiner" et "à regarder des émissions de télévision très mauvaises." Même si Laird les appréciait quand même -dixit Eastman- qui, le soir de la création des TMNT essayait absolument de détourner l’attention de son ami de ces programmes.
Photo DR. (c) Mirage, Eastman & Laird

Au départ, Laird et Eastman essaient de donner aux tortues des noms japonais, mais manifestement, cela ne fonctionne pas : "nous ne voulions pas de noms japonais parce que nous pensions qu’ils allaient sembler trop étrange aux oreilles des lecteurs américains", a expliqué ensuite Eastman. Il est alors décidé par les deux complices du crayon de prendre le contre-pied et de se diriger vers des noms à consonance européenne. Ils ouvrent leur exemplaire de L’Histoire de l’art de Horst Woldemar Janson, et c’est ainsi que chaque tortue membre de cette équipée portera le nom d’un artiste de la Renaissance italienne. Laird précisera plus tard "C’était juste assez bizarre pour correspondre à la notion de départ... "

Soit Michelangelo (orthographié par erreur pendant des années -c’est ce qui se passe quand on lit mal sa documentation- Michaelangelo !), armé de deux nunchakus, pour l’as de la Chapelle Sixtine Michelangelo Buonarroti ; Leonardo, armé de deux lames blanches ninja mythiques appelées nijatōs, pour monsieur Mona Lisa, Leonardo da Vinci ; Raphaël, armé de saï, pour le délicat Raffaello di Sanzio ; et enfin Donatello, armé d’un long bâton appelé bō, pour le sculpteur Donato di Niccolò di Betto Bardi, dit Donatello.

Parfaitement identiques en apparence, les quatre héros sont distingués visuellement, on le rappelle, par leurs différentes armes. D’autant que le futur comic book est d’entrée pensé comme une publication en noir et blanc.

Est-ce cette ascendance patronymique italienne qui fera de ces quatre tortues mutantes de voraces et frénétiques avaleuses de pizzas, alors qu’on les attendait plutôt friandes de boulettes de riz blanc et autres mets inodores, prisés par les furtifs ninjas ? C’est une bonne question...

Les Tortues Ninja sont très inspirées par le "Ronin" de Miller qui scotche tout le monde à ce moment là. Pas grave : Miller avait lui-même beaucoup louché sur "Lone Wolf and Cub", manga de Kazuo Koîke et Kojima Goseki, Moebius, Will Eisner, Gil Kane, Krigstein, etc. En fait, Eastman surtout, adorait "Ronin", Laird, lui, détestait et préférait largement Russ manning et son "Magnus Robot Fighter." D’où le "Fugitoïde"...
(c) DC Comics / Frank Miller

Mais, disons-le tout de suite, les Teenage Mutant Ninja turtles sont, dès le départ, pensées comme une grosse parodie de tous les comics qui cassent la baraque à ce moment là : Daredevil puis Ronin de Frank Miller, les X-men, et surtout les Nouveaux Mutants de Chris Claremont, Les New Teen Titans de Marv Wolfman, ces deux dernières séries mettant en scène des équipes d’adolescents à super-pouvoirs.

Mais aussi l’oryctérope Cerebus, célèbre comic book auto-édité de Dave Sim, qui présentait des animaux anthropomorphes, parodie de Conan... À ce sujet, Eastman avait même dit un jour à son compagnon de création Peter : "Il faut qu’on fasse quelque chose comme ce que fait Dave Sim. On doit faire quelque chose de parodique et nous allons réunir toutes nos passions et les grouper sous un seul et même titre. [...] Personne ne l’achètera, mais on devrait le faire malgré tout !’’. Dont acte .

Ainsi, l’accident de la circulation impliquant un non-voyant et un camion transportant des déchets radioactifs à l’origine de la mutation des tortues était une allusion directe aux origines des super-pouvoirs de l’aveugle Daredevil "L’homme sans peur" . Le nom de " Splinter "est un clin d’œil au mentor de Daredevil," Stick ". En outre, l’organisation "The Foot"(le pied) est une parodie d’un clan de ninja ennemi de Daredevil appelé "La Main". En retour, les "Teenage Mutant Ninja turtles" verront eux aussi se multiplier des séries opportunistes les parodiant (21 parodies au plus fort de la Turtlemania à la fin des années 1980), mais sans grand succès.

La version originale de l’accident qui a donné ses super-pouvoirs à Daredevil (héros que Frank Miller vient alors de "réinventer" de fond en comble), tout en provoquant sa cécité, par Stan Lee et Bill Everett en avril 1964. Le jeune Matt Murdock vole au secours d’un vieil homme non-voyant. L’embardée du camion fait glisser un flacon cylindrique de l’arrière du véhicule qui frappe le jeune garçon au visage. La cartouche est remplie d’un isotope radioactif qui aveugle définitivement Matt mais améliore ses autres sens à des niveaux surhumains.
(C) Marvel.
...Et la version "parodique" d’Eastman et Laird pour leurs tortues mutantes. Une espèce de "Qu’est-ce qui s’est passé après l’accident de Daredevil ?..." Dans leur version, un vieil aveugle traverse aussi une rue et un camion va le percuter. Un jeune intrépide s’interpose pareillement, une cartouche éjectée du véhicule rebondit sur sa tête et s’écrase alors dans l’aquarium d’un gamin, un aquarium plein de bébés-tortues. Les jeunes chéloniens tombent, avec la cartouche, dans un bouche d’égoût ouverte à proximité. Le rat Splinter trouve les tortues qui rampent dans un fluide visqueux suintant de la cartouche brisée. L’agent mutagène qu’elle contient transforme les Tortues et Splinter en héros à taille humaine...
(c) Mirage, Eastman & Laird

Après quatre mois à étoffer le récit, les bases sont posées. Dans la petite cuisine de la maison qu’ils louent, Eastman et Laird se mettent au travail avec ardeur et effervescence pour relever ce défi créatif, jusqu’au printemps suivant.

Selon les versions, Laird ne participe que partiellement au dessin et à l’encrage, mais il fait le lettrage, quand, pour d’autres, certaines pages ont été crayonnées par Kevin et encrées par Peter, et certaines pages crayonnées par Peter et encrées par Kevin. Dur de s’y retrouver dans tout ça avec des Laird et Eastman dont la mémoire ne semble pas être la qualité première...

Il faut dire qu’à force de rabâcher cette histoire devenue mythique depuis trente ans, la légende, comme il se doit, s’est embellie et a sensiblement fluctué. Ce qui reste constant pour les deux compères, c’est que c’est une co-création à 50/50, ce qui reste le plus efficace pour garder des relations saines ! Officiellement en tout cas, Eastman est le lettreur du numéro 1. Qu’importe les approximations : ça vaut bien un Cowabunga quand même !

La voie de l’autoédition

Évidemment, une fois l’histoire complète terminée, les deux larrons partent à la recherche d’un éditeur. Consternation : aucun n’est disposé à prendre le titre. Mais, premier signe de la providence, Eastman reçoit un chèque de remboursement inattendu de la part de l’administration des impôts. Il injecte ces précieux 500 dollars dans l’affaire. Laird à son tour vide son compte en banque et en tire 200 dollars ! Enfin, l’oncle d’Eastman, vendeur de fournitures de création et d’art, croit en ces deux jeunes gens pleins d’allant et leur fait un joli prêt de 1300 dollars ! Ce tout-premier numéro auto-publié de Teenage Mutant Ninja Turtles d’une quarantaine de pages, pensé au départ comme unique, sort le 5 mai 1984 lors de la convention de comics qui se tenait dans un hôtel de la chaîne Sheraton à Portsmouth (New Hampshire) .

Les deux amis à la fameuse convention de Portsmouth. C’est encore l’époque des vaches maigres et des pâtes à l’eau. Bientôt, ce sera le beurre dans les épinards puis, finalement, le caviar à la louche !
Photo DR. (c) Mirage, Eastman & Laird

Pour l’occasion, les deux amis ont fondé au mois de mars le label d’édition "Mirage Studios comics", ainsi malicieusement nommé en raison des doutes qui pèsent sur l’entreprise et le fait que le studio n’est rien d’autre que le salon ou la cuisine de leur co-location : "Si beaucoup d’exemplaires étaient restés invendus, ils auraient servi à faire un feu qui nous aurait protégés des hivers rigoureux du New Hampshire !" se remémoreront rétrospectivement Laird et Eastman, ironiques. Ils font même chez eux des meubles de fortune, tables, chaises et étagères, avec les cartons pleins de comics : "Nous étions persuadés qu’il faudrait beaucoup de temps pour les vendre tous, et nous nous étions préparés à vivre avec pour un bon bout de temps !"

La couverture de l’ouvrage est seulement en bichromie : rouge, noir et blanc. L’intérieur, traditionnellement coloré des comics, a été remplacé par un encrage noir profond modéré par des effets de trames grises réalisés sur du papier Duo-Shade (trames grises qui deviendront d’une certaine manière l’image de marque du label "Mirage Studios comics"). Il est imprimé sur du simple papier journal, ce qui peut être une explication au rendu pesant des images. La raison de ces choix est que les compères avaient déjà dépassé leur budget de départ en réalisant un tirage de plus de trois mille exemplaires...

Le premier numéro format géant (imprimé 1er avril !) avec lequel tout a commencé. Avec seulement trois couleurs pour la couverture, l’ouvrage est deux fois plus long que les comics de l’époque en termes de contenu. L’imprimeur choisi ne connaissait absolument rien aux comics : un magazine télé local lui a été présenté pour lui donner une petite idée. Par imitation, il l’a imprimé sous ce format surdimensionné...
(c) Mirage, Eastman & Laird
Le recherché comics/zine "Gobbledygook" avec le Fugitoïde en couverture et sa première histoire (réimprimée plus tard dans sa propre et unique publication, première parution du Mirage Studios à disposer d’une couverture entièrement en couleur).
En raison de son impression un peu fruste, "Gobbledygook" a connu depuis de nombreuses contrefaçons...
(c) Mirage, Eastman & Laird

Cette aventure éditoriale, genèse de la franchise des tortues mutantes, est un classique de l’histoire du monde des comics et surtout des comics indépendants, une légende on l’a dit ! Elle est considérée par beaucoup comme "la plus grande foutue séries de coups de chance impliquant des héros dessinés dans des petites cases !"

C’est un point de vue, tant il est vrai que ce coup du sort heureux n’exclut pas les fines stratégies, et c’est peut-être ça l’effet Cowabunga : avec leurs derniers dollars, Eastman et Laird qui, au départ, avaient annoncé l’arrivée du nouveau titre Teenage Mutant Ninja turtles dans les pages des numéros 1 et 2 de Gobbledygook, leur modeste comics-zine plié et agrafé manuellement, où sévissait déjà leur première création mutuelle "Le Fugitoïde". Ils ont aussi placé à cette occasion une annonce publicitaire dans le N°542 du journal hebdomadaire spécialisé Comics Buyer’s Guide Magazine, lu par tous les fans et tous les vendeurs de comics, et une pleine page de pub dans le numéro 547 du même journal...

...Et sa quatrième de couverture, annonce pour le premier numéro de TMNT.
(c) Mirage, Eastman & Laird

Ils ne s’arrêtent pas là : Peter Laird a une petite expérience de la presse, puisqu’il y publiait régulièrement, de sorte que le duo d’amis a rédigé quatre pages d’un dossier de presse, avec un résumé de l’histoire et quelques dessins, qu’ils ont envoyé à un certain nombre de stations de télévision et de radio locales. Ils pensèrent aussi à envoyer la chose à l’Associated Press ainsi qu’à l’United Press International, des agences de presse américaines très puissantes. Surprise : elles publièrent l’info.

Cette résolution s’est avérée particulièrement fructueuse, puisque plusieurs journaux locaux relayèrent très efficacement l’initiative du jeune Mirage Studios et leur création bizarre. Les Teenage Mutant Ninja Turtles firent le miel des commentateurs. La radio PBS tira une sujet de cinq minutes sur les tortues mutantes. Plus important encore, un journaliste de l’UPI écrivit un article sur les tortues publié qui fut sur le fil national de l’agence et la news se trouva reprise dans de nombreux journaux à travers les États-Unis.

Cette exposition massive créa une demande inouïe pour le comics aux tortues mutantes qui prit tout le monde par surprise ! La machine est lancée et ne s’arrêtera pas.

Une page d’un dossier de presse qui fit son petit effet...
(c) Mirage Studios.
La mythique pile du numéro un de "Teenage Mutant Ninja Turtles" dans le "studio" Mirage Comics. Un vrai rêve de spéculateur : à peine un an après, ce premier numéro valait déjà vingt fois son prix ! Et ce n’était qu’un début...
Photo DR. (c) Mirage, Eastman & Laird
Le grand Richard Corben, figure tutélaire des comics undergrounds et indépendants, amène superbement sa contribution au succès des Tortues Ninja. Pour lui, April O’Neil, personnage féminin emblématique de la série est blanche. Bien que son nom de famille soit d’origine irlandaise, ses créateurs avaient des idées différentes à ce sujet et ils n’ont jamais définitivement réglé la question pendant tout le temps où ils travaillaient ensemble sur le titre. Curieusement dans le noir et blanc des comics d’origine : elle sera alternativement... noire ou blanche ! Décidément la création en binôme n’est pas un long fleuve tranquille !
(c) Mirage Studios, Corben.
Au numéro 5, les tortues mutantes rencontrent le Fugitoïde (contraction de fugitive et androïd) le robot-fuyard dont le cerveau électronique a fusionné avec l’esprit de son créateur. Pour ce qui deviendra un univers partagé. C’est ici la version couleur relettrée.
(c) Eastman, Laird, Mirage Studios.
Les Tortues et le lapin samuraï ronin Usagi Yojibo de Stan Sakaï pour ce qui deviendra un croisement des séries assez régulier. Les Tortues ont toujours toutes le même bandana rouge, pour l’instant.
(c) Mirage Studios
Et celle de Dave Sim.
(c) Dave Sim, Eastman, Laird & Mirage Studios.

(par Pascal AGGABI)

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