La Vengeance de Croc-en-Jambe - Par Nicolas Moog & Matthias Lehmann - Fluide Glacial

13 septembre 2019 0 commentaire
  • Deux musiciens, alter-egos des auteurs Nicolas Moog et Matthias Lehmann, se retrouvent en Lorraine pour gagner quelques cachets. Le hasard et la maladresse les précipitent au cœur d'une guerre des clans, dont ils se seraient bien passés. "La Vengeance de Croc-en-Jambe" mêle les genres comme les styles pour mieux emporter son lecteur.

Deux musiciens, Nic et Matt, filent vers l’est, où quelques concerts sont prévus. Dans leur fourgonnette hors d’âge, ils trimbalent leurs instruments, guitare et banjo, dans l’espoir de gagner assez pour continuer vaille que vaille à jouer sans prise de tête. Mais, arrivés dans la vallée de la Fensch, ils déchantent. Entre du boulot mal payé et un contexte qui ne pousse pas à l’optimisme, ils pourraient presque regretter leur escapade.

Quand ils se retrouvent mêlés à une guerre de clans mafieux, Nic et Mat n’ont plus qu’une idée : ne pas traîner. Mais leur poisse, leur maladresse et surtout leurs défauts - ah ! la bouteille... - les transforment à leur corps défendant. De témoins, ils deviennent acteurs. Instrumentalisés, ils se retrouvent même à faire les messagers. Mais dans un nid de vipère, une morsure est vite arrivée.

Ce nid, c’est Bruckange, ville sinistrée de la vallée de la Fensch. Si elle est imaginaire, elle n’en est pas moins vraisemblable. Industrie abandonnée, population délaissée et avenir en berne : le contexte est réaliste. Le décor rappelle un passé révolu et l’ambiance est morose. Le terrain est idéal pour les trafics en tout genre. Celui de la drogue est aux mains de trois clans qui se répartissent les tâches.

La famille - au sens mafieux du terme - de Pakita Jung s’occupe de l’importation depuis les Pays-Bas, profitant de son activité de forain. Carl Schwartz, un ancien de l’OAS, et les siens vendent la dope dans l’Est du pays. Fayed Bekhti et ses sbires la distribuent en région parisienne. À la fois alliés et rivaux, les trois clans vivent dans la méfiance. Quand un Schwartz est assassiné d’une rafale de pistolet-mitrailleur, c’est un équilibre fragile qui se rompt. Il faut s’attendre à des règlements de compte... Et c’est ce moment que choisissent les compères musiciens pour débarquer !

La Vengeance de Croc-en-Jambe - Par Nicolas Moog & Matthias Lehmann - Fluide Glacial
La Vengeance de Croc-en-Jambe © Nicolas Moog / Matthias Lehmann / Fluide Glacial-Audie 2019
La Vengeance de Croc-en-Jambe © Nicolas Moog / Matthias Lehmann / Fluide Glacial-Audie 2019

Nic et Matt, les musiciens, ce sont les auteurs, ou du moins leurs alter-egos. Nicolas Moog et Matthias Lehmann ont en effet l’habitude de faire ensemble de la musique et des livres. Côté musique, il y a eu Raw Death en 2015. Côté bande dessinée, ce fut Qu’importe la mitraille chez 6 Pieds sous terre en 2016. Ils se dessinent ici avec pas mal de dérision et une certaine bienveillance. C’est le regard qu’ils portent aussi sur le monde qui les entoure.

La Vengeance de Croc-en-Jambe © Nicolas Moog / Matthias Lehmann / Fluide Glacial-Audie 2019

Car si, en apparence, La Vengeance de Croc-en-Jambe est un récit sombre voire violent, il n’est dénué ni d’humour, ni d’espoir. Les dialogues sont ciselés et sonnent justes. Un rien d’outrance permet de sourire, mais la caricature n’est jamais grossière. Quelques personnages nous permettent par ailleurs de ne pas condamner notre monde en bloc. Ce n’est pas un hasard : il faut se tourner vers la jeunesse pour espérer un peu de changement.

Reste que la tonalité globale n’est pas très positive. Les crapules et les abrutis dominent. La misère règne. La vallée de la Fensch n’est égayée que par l’alcool et les coups de fusils. Les plus lucides ne pensent qu’à la quitter. Le polar est noir et réaliste, à la Manchette. Les notes d’humour résonnent finalement comme la politesse du désespoir.

Raw Death - Maxi 45 tours de 2015 - pochette de Nicolas Moog & Matthias Lehmann (La Face Caché / Bonobo Stomp / Le Dernier Cri / Off Label records)

La Vengeance de Croc-en-Jambe tient de la chronique sociale, du roman noir et du récit d’humour. Ce savant mélange, subtilement équilibré, en fait une lecture plaisante mais qui ne va pas sans semer le trouble. Le guignolesque du départ est une fausse piste. Le constat est amer. Les solidarités ont disparu en même temps que les hauts fourneaux. Restent les coups bas et l’appât du gain.

Ce mélange des genres reflète aussi la façon dont le livre a été créé. Nicolas Moog et Matthias ont tous deux participé à toutes les étapes. Ils ont ensemble écrit le scénario. Puis ils ont dessiné alternativement. Non pas une page ou un chapitre chacun : ils se sont régulièrement échangés les planches, travaillant par correspondance, au point de mélanger totalement leurs traits. Les styles fusionnent, aboutissant à une esthétique singulière. Nous retrouvons le souci du détail de Matthias Lehmann et son dessin dense rappelant la gravure, mais aussi la ligne plus synthétique de Nicolas Moog.

Heureuse surprise que cette Vengeance. À écouter en musique si possible : un vieux blues, du Tom Waits ou bien sûr Raw Death feront l’affaire.

La Vengeance de Croc-en-Jambe © Nicolas Moog / Matthias Lehmann / Fluide Glacial-Audie 2019

(par Frédéric HOJLO)

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La Vengeance de Croc-en-Jambe - Par Nicolas Moog & Matthias Lehmann - Fluide Glacial-Audie - 20 x 26 cm - 88 pages couleurs - couverture cartonnée - parution le 21 août 2019.

Consulter le site de Matthias Lehmann.

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