Laurent Astier (Prix France Info 2010) : « On ne peut pas raconter ça en 48 pages. »

31 mars 2010 0 commentaire
  • L’auteur et journaliste d’investigation Denis Robert et les dessinateurs Yan Lindingre et Laurent Astier ont été récompensés, ce lundi 29 mars 2010, au Salon du Livre de Paris, par le Prix France Info de la bande dessinée d’actualité et de reportage, pour les deux premiers tomes de {L’Affaire des affaires} (Dargaud). Laurent Astier nous parle de sa collaboration à ce roman graphique en noir et blanc. Où Denis Robert, au moyen d’un « mélange de l’intime et de l’universel », revient sur son implication et enquête dans le cadre de l’affaire Clearstream et autres complications liées à la crise financière.

Que ressentez-vous juste après avoir été couronné par le seizième Prix France Info de la bande dessinée d’actualité et de reportage ?

C’est une grande satisfaction. Comme à chaque fois que l’on reçoit un prix. Un jury de journalistes de France Info qui, au départ, sélectionne notre album, puis qui le consacre meilleur album de l’année, c’est vraiment une chouette soirée ! Mais ma joie, aussi grande soit elle, ne doit pas égaler celle de Denis de recevoir ce prix décerné par des journalistes. Ça cautionne enfin ses dix années de travail acharné, de problèmes avec la justice, un peu partout en Europe et dans le monde. Et je suis heureux d’y avoir participé car je pense qu’il s’agit vraiment d’un beau projet. Un prix, c’est toujours gratifiant, même si on ne travaille jamais pour en avoir. Quand on en a, on est plutôt content, enfin sauf au moment où il est question de faire le discours, lors de la remise du prix. En ce qui me concerne, c’est toujours un peu compliqué. C’est un exercice très éloigné de ce que j’aime faire. [Rires.]

Laurent Astier (Prix France Info 2010) : « On ne peut pas raconter ça en 48 pages. »
Couvertures de L’Affaire des affaires T1 et T2, Prix France Info de la bande dessinée d’actualité et de reportage 2010.
© 2010 Denis Robert, Yan Lindingre & Laurent Astier – Dargaud.

Vous avez intégré le projet en cours, à la suite du duo initial d’auteurs, Denis Robert et Yan Lindingre. Ce qui vous a conduit à dessiner d’après le story-board élaboré par ce dernier…
Oui. En fait, c’est la collaboration de Denis et de Yan Lindingre qui a donné le pré-projet. Denis avait fourni la matière brute et Yan avait story-boardé une quantité énorme de pages. Ensuite ils ont procédé comme avec des rushes de cinéma. Ils ont tout repris, réagencé, coupé, enlevé, rajouté des morceaux de scènes… Je pense que Denis - malgré une première collaboration - n’avait pas encore une vision très claire et très précise du travail de scénariste BD, qui est vraiment un travail différent et particulier. Il était plus à l’aise avec le roman, l’essai et son premier métier de journaliste. Il a une manière d’écrire qui est assez liée à la divagation, aux chemins de traverse et, pour le scénario BD, cela nécessitait plus de structure et de rythme, tant au niveau de l’histoire que des dialogues. Ça se rapproche beaucoup du scénario de film mais avec encore quelques spécificités. Ils ont donc travaillé différemment au départ, pour la création du projet. Ensuite, ils ont cherché avec Dargaud un dessinateur, car Yan voulait vraiment que le dessin soit beaucoup plus réaliste, pour que la série soit empreinte de réalité. Dans son univers, tous les personnages ont une tête de cochon et, au départ, Denis voulait aller vers ça. Mais Yan lui a dit qu’il fallait faire attention de ne surtout pas tomber dans le grand Guignol.

Yan Lindingre aurait trouvé son dessin trop « rigolo » par rapport au sérieux du propos. L’anecdote est-elle exacte ?

Rigolo n’est pas le mot. C’est juste qu’il ne voulait pas être en décalage par rapport à la réalité qu’ils allaient décrire et il trouvait que cela pouvait nuire à l’aspect pédagogique... Et puis, je pense qu’un projet de six cents pages lui a fait un peu peur… Et je le comprends car, à chacun des tomes, je ressors totalement épuisé. Depuis, j’ai un kiné qui m’aime beaucoup ! De plus en plus !!! Ce travail au long cours est super intéressant, mais si dense qu’il demande beaucoup d’implication ! Il y a des grandes scènes de dialogues, d’interviews, de rencontres. Mon dessin, ma narration, mon découpage doivent rendre fluides des choses qui, parfois, pourraient paraître complexes. Même si c’est quand même un exercice de vulgarisation : le but étant de parler au plus grand nombre et de faire comprendre, enfin, avec des mots simples, un sujet que certains voudraient laisser paraître incompréhensible pour le commun des mortels.

Remise du Prix France Info de la bande dessinée d’actualité et de reportage 2010 à Denis Robert et Laurent Astier (au centre).
Photo : © Photo : 2010 Florian Rubis.

Précisément, pouvez-vous résumer le sujet traité, avec brièveté ?

L’Affaire des affaires traite en partie de la finance internationale. Tout le monde a entendu parler, ou subit de plein fouet la crise financière !?! Ça part en grande partie de ça. Par exemple, le deuxième tome parle de Clearstream, une chambre de compensation au Luxembourg. Ce nom s’applique à une sorte de banque des banques qui permet de faire des transferts entre agences bancaires ou entre banques internationales. Ça paraît un peu barbare comme ça, a priori. Mais je pense qu’une fois les albums lus, on comprend mieux les tenants et les aboutissants de cette crise. En tout cas, la plupart des gens qui ont lus les albums m’ont dit avoir enfin compris. ce qui est plutôt bon signe ! Vu par le petit bout de la lorgnette, à une échelle humaine, la finance internationale peut être comprise par tous. Et à partir du moment où l’on saura comment elle fonctionne, ça devrait soulever les masses. Monsieur Ford, le créateur des voitures du même nom, disait juste avant la grande crise de 1929 que « Si les gens connaissaient comment fonctionne le capitalisme financier, tout le monde serait dans la rue le lendemain matin »…

Vous parliez précédemment de dessin semi-réaliste. Avez-vous dû trouver votre propre style pour retranscrire le scénario de Denis Robert et le story-board produit à partir de lui par Yan Lindingre ?

Oui. Je pense qu’il fallait trouver quelque chose qui était à la frontière du travail de Denis, du roman, des dessins de presse pratiqués par Yan. Je pense que le côté roman graphique vient de là, en fait. Parce que, comme c’est une matière énorme, on ne peut pas raconter ça en quarante-huit pages, comme on le fait, habituellement, en France. Et encore, c’est de moins en moins vrai. Même si ce format ne va pas disparaître complètement, la pagination a peu à peu explosé au fil des ans. J’ai essayé de tirer mon dessin vers tout cela et d’en faire une sorte d’hybride qui soit en même temps un dessin assez classique, mais plus proche du dessin de presse, et qu’on me retrouve toujours, moi, derrière les manettes.

Vous avez été amené aussi à vous approcher de la caricature pour représenter les personnages. Du moins, pour les plus connus…

J’étais un peu obligé. C’est vrai que la toute première scène que j’ai dessinée, celle qui ouvre le premier tome, avec Chirac, Villepin, etc. était un exercice périlleux ! J’étais un peu sur la corde raide quand j’ai commencé. Je me retrouvais soudain confronté à des personnages qui ont été dessinés par tant de monde, et les meilleurs, qu’il fallait qu’ils soient reconnaissables à chaque case. Après, pour des personnages peu connus, c’est beaucoup moins grave. Il faut qu’il soient suffisamment typés physiquement pour pouvoir les reconnaître au fil des cases. Mais des personnages comme Villepin, Chirac ou Sarkozy, ils sont tellement connus qu’il faut se démarquer tout en gardant ce fond commun propre aux autres caricaturistes qui travaillent dans la presse.

Planche extraite de L’Affaire des affaires T2 : « L’Enquête » (p. 90).
© 2010 Denis Robert & Laurent Astier – Dargaud.

Vous semblez ne pas avoir eu peur de recourir fréquemment au gaufrier, trouvant son emploi apparemment plus épanouissant que limitatif ?

Je pense que c’est un vrai outil, en fait, pour le roman graphique. C’est une structure simple qui laisse une très grande liberté. On peut jouer avec de multiples possibilités, animer seulement l’intérieur du gaufrier, découper une seule et même image, réaliser des fondus, etc. Tous nos pairs l’ont utilisé. Je pense aux années 1930 ou 1940 ou aux débuts de la bande dessinée, dans les prémices.

À l’époque de la prédominance du strip ?

Oui. Je pense que c’est issu de là, en fait. Le strip doit être la forme initiale et une fois dupliquée sur une planche BD, ça devient un gaufrier. C’est une forme de narration intéressante, mais pour L’Affaire des affaires, je ne me suis pas limité à ça. Le découpage est vraiment protéiforme. J’ai utilisé à peu près toutes les techniques de narration. Car, la matière étant tellement dense, il fallait trouver des mécanismes de narration qui soient reconnaissables le long du récit. Pour les scènes de rêves, je faisais souvent des éclatés avec de pleines pages. Puis le gaufrier revenait en structure récurrente pour les scènes d’interviews ou de rencontres avec des juges. Parce que cela nécessitait une structure solide lorsque le propos devenait plus technique, plus « sérieux ».

Denis Robert et Laurent Astier sont interviewés par Jean-Christophe Ogier de France Info.
Photo : © Photo : 2010 Florian Rubis.

Par moments, comme le faisait remarquer judicieusement Jean-Christophe Ogier, lors de votre entretien avec lui sur France Info, vous vous faites assez expressionniste, voire expressionniste allemand, lorgnant du côté de la caricature à effet mortuaire ou funeste…

Le spectre est en partie inspiré de personnages tels que le Nosferatu de Murnau... La BD noir et blanc et le roman graphique sont le pendant de l’expressionnisme au cinéma. On utilise exactement les mêmes techniques. On a tendance à exagérer la lumière, pour faire ressortir des sentiments, des sensations ou des émotions beaucoup plus tranchés. Parce que le noir et blanc se prête vraiment à ce jeu-là ! Après, dans le travail du noir et blanc, on peut utiliser uniquement la ligne claire. Mais j’ai une nette préférence pour les grands aplats de noir. Mes maîtres sont ceux de la BD américaine des années 1930 et 1940 comme Will Eisner et Milton Caniff. Quitte à choisir, autant prendre les plus grands ! Et puis, il y a les Italiens qui ont été les héros de mes premières lectures comme Ivo Milazzo.

Sergio Toppi alors, peut-être également ?

Sergio Toppi, je trouve ça presque trop maniéré, quasiment. Son dessin est sublime et très poétique. Mais pour L’Affaire des affaires, qui nous intéresse, je ne suis pas sûr que son style pourrait correspondre à ce type d’histoire, et que lui voudrait ou pourrait s’y coller… Mais, oui, Sergio Toppi est une référence. En même temps, j’aime beaucoup Hugo Pratt, par exemple, pour sa recherche de l’extrême simplicité. Même si les débuts de Pratt à l’aune de l’école américaine sont très prometteurs, j’ai une préférence pour son cheminement, en termes de dessin.

Quels sont, outre le troisième tome, à venir, de L’Affaire des affaires, vos projets en cours ?

Il y a déjà toutes les séries en cours à terminer : le quatrième tome de Cellule poison (Dargaud), qui devrait paraître tout début septembre et que je suis actuellement en train de terminer. Le troisième tome de L’Affaire des affaires, ensuite, viendra clore la série. Après, il y aura encore le cinquième et dernier tome de Cellule poison. Puis, je vais aller vers d’autres horizons car nous venons de signer un projet à quatre mains avec mon frère Stefan, qui raconte l’histoire d’Hollywood depuis sa naissance en 1910 sur minimum soixante années, voire peut-être tout un siècle. Chaque album traitera d’une décennie sur une année phare. Nous avions déjà travaillé ensemble sur Aven chez Vents d’Ouest. Il était au scénario et aux couleurs. Pour le nouveau projet, il écrit et dessine le premier tome. Moi, j’écris le deuxième et il va le dessiner. Et, pour le troisième, on devrait le réaliser à quatre mains au dessin afin de trouver une sorte de compromis entre son style plus naïf et le mien plus réaliste, avant le quatrième tome que je réaliserai entièrement seul. Je suis donc booké pour encore pas mal d’années !

Propos recueillis par Florian Rubis

(par Florian Rubis)

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En médaillon : portrait de Laurent Astier. Photo : © 2010 Florian Rubis.

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