Le roman photo, enfin réhabilité ?

9 août 2018 0 commentaire
  • Longtemps décrié, souvent moqué et rarement édité en livre, le roman-photo serait-il en passe d'accéder à une seconde vie ? Avec une grande exposition au Mucem et de nouveaux regards, ce "faux frère" de la bande dessinée semble en effet à un tournant. Avant, peut-être, un mouvement plus vaste que certains appellent de leurs vœux.

« Alors qu’a priori rien ne le prédisposait à une telle malédiction, le roman-photo se trouve aujourd’hui (et depuis de nombreuses années) dans une impasse... » Les premiers mots du manifeste de Grégory Jarry, Debout le roman-photo ! (Éditions Flblb, 2015), que nous reprenions l’an passé afin de souligner que cette expression artistique n’est pas si désuète, paraissent de moins en moins vrais. Diverses publications - études comme créations - et une exposition remarquée à Marseille ont permis une évolution positive des regards et des commentaires sur le roman-photo.

Alors que le roman-photo a soixante-dix ans, que des expériences originales ont lieu depuis les années 1980 et que les Éditions Flblb notamment le défendent vaillamment depuis une quinzaine d’année, il a fallu attendre une exposition dans l’un des espaces culturels les plus importants du Sud de la France pour que le roman-photo accède à une certaine légitimité. Le phénomène n’est pas exceptionnel et a déjà été vécu par la bande dessinée. Un art dit populaire doit parfois attendre une mise en avant institutionnelle pour qu’une partie du public et des médias changent d’avis sur le potentiel de l’art en question.

C’est donc à la suite d’une grande exposition à Marseille, qui s’est tenue au Mucem de décembre 2017 à avril 2018, que les lignes ont commencé à bouger, du moins dans les grands médias. Jusque-là, le roman-photo était considéré comme une « gloire passée » (Télérama, 16 décembre 2017) et un « art mineur » (L’Express, 23 décembre 2017) accusé d’être « un conservatoire des stéréotypes » (La Croix, 28 décembre 2017). Grâce au Mucem et à son exposition bien « méritée » par le roman-photo (France Inter, 1er mars 2018 et L’Obs, 7 mai 2018), il devient « arty, décalé et féministe » (Les Inrocks, 3 janvier 2018). Même Libération s’y met cet été, proposant un roman-photo de Laure Bretton et Kim Hullo-Guiot sur les tribulations présidentielles à Brégançon.

Le roman photo, enfin réhabilité ?
Pour le roman-photo © Jan Baetens / Les Impressions nouvelles 2018

Le revirement est net et à la hauteur du désamour que le roman-photo a connu pendant plusieurs décennies. Comme le souligne Jan Baetens en introduction de Pour le roman-photo (Les Impressions nouvelles, édition augmentée de 2017), ce mode d’expression a souffert pendant longtemps de lourds préjugés : « sorte de bande dessinée (...) à l’eau de rose », son lectorat aurait été essentiellement féminin - ce qui dans une société encore marquée par le sexisme relevait du dénigrement - et l’existence de quelques parodies n’aurait pas suffi à le sortir de sa gangue. Ce manque de reconnaissance allait de pair avec une réelle méconnaissance et entraînait le mépris voire l’hostilité. Ce qui semble être de moins en moins le cas.

Le roman-photo © Clémentine Mélois / Jan Baetens / Le Lombard 2018

Jan Baetens, professeur en sémiotique à l’Université de Louvain (Belgique), propose ainsi une histoire et une défense du roman-photo, que nous retrouverons sans doute cet automne dans un nouveau volume de La Petite Bédéthèque des savoirs (le numéro 26 de la collection, à paraître en novembre 2018 au Lombard) coréalisé avec l’artiste plasticienne et membre de l’OuLiPo Clémentine Mélois.

Contrebandes Godard 1960-1968 © Pierre Pinchon / Éditions Matière 2018

Grégory Jarry, dans la continuité de son manifeste de 2015, a rédigé il y a quelques mois une tribune parue dans Le Monde. Les Éditions Flblb, qu’il a cofondées, publient régulièrement des romans-photos - une douzaine à ce jour - anciens ou récents et leurs auteurs incluent souvent des photographies au sein même de leurs bandes-dessinées. Quant aux Éditions Matière, elles ont publié en février 2018 un imposant ouvrage présentant les ciné-romans et romans-photos conçus autour des films de Jean-Luc Godard dans les années 1960, analysés par Marie-Charlotte Calafat et Pierre Pinchon.

Le roman-photo aurait peut-être des origines dès le XIXe siècle, avec les suites de cartes postales érotiques montrant le déroulement d’un strip-tease. Mais son acte de naissance, qui est double, est aisément identifiable. Le 20 juillet 1947, le magazine italien Il Mio Sogno (Mon Rêve) publie Nel fondo del cuore (Au fond du cœur) ; en France, c’est le magazine Festival qui publie le premier roman-photo, le 27 juin 1949. Depuis, le roman-photo s’est divisé principalement entre les publications dites sentimentales d’une part, popularisées par Grand Hôtel en Italie et Nous Deux en France, et les pastiches et parodies d’autres part, comme celles parues dans Hara-Kiri et Charlie-Hebdo. Les exemples de créations plus savantes ou expérimentales, auxquelles il faut ajouter les appropriations documentaires et politiques, certes plus rares, ont permis néanmoins de maintenir au genre une existence en dehors de ces deux grandes tendances.

Aujourd’hui, si ces courants existent encore, il restent peu visibles dans le champ culturel. Pourtant, c’est bien leur subsistance qui a permis le développement de nouveaux types de romans-photos, intégrant diverses formes artistiques - du dessin au collage en passant par le numérique - et une plus grande variété de récits fictionnels ou issus du réel. Les ouvrages parus cette année aux Éditions Flblb ou encore les publications plus modestes des Éditions Les Machines prouvent ce dynamisme ainsi que les possibilités, larges, offertes par une vision non stéréotypée du roman-photo.

Le Syndicat des algues brunes © Amélie Laval / Éditions Flblb 2018

Ainsi, Amélie Laval a publié en février Le Syndicat des algues brunes, roman-photo d’anticipation, qui emprunte également au récit d’aventure et au genre policier. Dans un futur qui paraît proche, une championne de viet vu dao rejoint l’Europe, à la recherche de son père. Elle découvre alors tout un système fondé sur la collusion en malthusianisme et profit. Et nous envisageons avec elle un monde où les libertés sont sacrifiées et les hommes génétiquement modifiés, devenant d’étranges mutants qui se transforment en mousse à leur mort.

Riche d’inventions, offrant un réel suspens qui n’exclut pas l’humour, Le Syndicat des algues brunes est une réussite narrative mais aussi graphique et esthétique. Le découpage, simple, est toujours au service de l’action. Surtout, le choix des photographies de Cécile Rémy et leur qualité - netteté, couleurs, lumières - ainsi que le lettrage manuel permettent à ce roman-photo de faire oublier les défauts récurrents de ce mode d’expression, notamment l’impression pour le lecteur d’assister à un ensemble de scènes totalement figées.

Tourné à Marseille sous un soleil éclatant, Le Syndicat des algues brunes s’éloigne donc des canons traditionnels du roman-photo. Ni feuilleton sentimental, ni parodie sarcastique, il s’agit d’un récit qui se distingue par la modernité de ses enjeux (environnement, bioéthique, géopolitique, etc.), le soin de sa mise en scène et l’exceptionnel dynamisme qui ressort de sa lecture. Si, comme l’écrit Jan Baetens, la bande dessinée et le roman-photo sont à la fois « mêmes » et « autres », le travail d’Amélie Laval montre qu’il est possible de faire se rejoindre les deux expressions artistiques et d’en tirer ainsi des œuvres tout à fait intéressantes.

Le Syndicat des algues brunes © Amélie Laval / Éditions Flblb 2018
Le Syndicat des algues brunes © Amélie Laval / Éditions Flblb 2018

Les Éditions Flblb ont également publié une nouvelle édition de Bloody Mary, le percutant ouvrage de Jean Teulé et Jean Vautrin. Cette « plongée dans le cerveau reptilien des années 1980 », selon les mots de Grégory Jarry, nous embarque dans une histoire tragique et explosive, marquée par le violence des mots comme des gestes. À Sarcellopolis se croisent quelques personnages que tout oppose mais qui se retrouvent réunis, sans d’ailleurs qu’ils ne s’en rendent compte, dans une sorte de fait divers qui met en lumière tout ce que la France de l’époque - et peut-être aussi celle d’aujourd’hui - comporte de sale et d’écœurant. Racisme, sexisme, bêtise, désespoir... Les quelques lueurs qui maintiennent en vie certains personnages sont rares.

Bloody Mary © Jean Teulé / Jean Vautrin / Éditions Flblb 2018

Bloody Mary, édité par Glénat en 1983 mais débuté en 1981, est tiré du roman du même nom publié en 1979 par Jean Vautrin et qui a obtenu en 1980 le Grand Prix de la critique. C’est le premier album long de Jean Teulé, qui a été directement sollicité par Jean Vautrin pour l’adaptation de son roman. L’ouvrage de Teulé et Vautrin, considéré comme une bande dessinée mais en fait réalisé comme un roman-photo, reçut en 1984 le Grand Prix de la critique de bande dessinée, prix qui deviendra ensuite le Prix Bloody Mary remis par l’ACBD de 1985 à 1998. Devenu difficile à trouver, le livre méritait une nouvelle édition et s’avérait même nécessaire pour un éditeur qui promeut le roman-photo. Il a fallu cependant restaurer les couleurs - et il faut souligner la qualité de cette restauration - malgré l’absence des fichiers originaux, perdus par Glénat comme par Jean Teulé.

Bloody Mary a bien été tourné comme n’importe quel roman-photo. Tous les personnages sont des proches des auteurs ou des connaissances de l’époque. Zazou Gagarine, compagne de Jean Teulé, incarne Bloody Mary et irradie tout au long du récit. Jean Vautrin lui-même fait une apparition. Mais les photographies ont été retravaillées par Jean Teulé, comme il le faisait beaucoup à cette période. Les couleurs et les contrastes comme le découpage et la composition sont d’une audace que nous ne retrouvons que rarement encore aujourd’hui. Preuve que certains artistes avaient perçu assez tôt le potentiel graphique et narratif du roman-photo.

Le roman-photo est-il donc, en 2018, l’objet d’une véritable réhabilitation ? Le terme n’est pas forcément le plus approprié, le roman-photo n’ayant jamais été vraiment porté aux nues... En revanche, l’exposition au Mucem comme les récentes publications tendent à confirmer qu’il s’agit, comme le conclut également Jan Baetens, d’une « tradition qui innove ». Des propositions émergent en effet, ancrées dans la modernité, novatrices sans être honteuses de leurs origines. Les outils numériques facilitant les possibilités de développement, gageons que cet élan perdurera.

Bloody Mary © Jean Teulé / Jean Vautrin / Éditions Flblb 2018
Bloody Mary © Jean Teulé / Jean Vautrin / Éditions Flblb 2018
Bloody Mary © Jean Teulé / Jean Vautrin / Éditions Flblb 2018

(par Frédéric HOJLO)

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Lire la présentation de l’exposition au Mucem (Marseille, du 13 décembre 2017 au 23 avril 2018) & en consulter un aperçu sur LeMonde.fr.

Lire la présentation détaillée du projet d’Amélie Laval ainsi qu’un entretien détaillé & écouter l’autrice sur France Culture (dans l’émission d’Aude Lavigne, Les Carnets de la création, du 20 février 2018).

Lire le manifeste de Grégory Jarry Debout le roman-photo (Éditions Flblb, 2015) & sa tribune Le roman-photo va frapper là où on ne l’attend pas (Le Monde, 27-28 janvier 2018).

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- "Le Photographe" par Emmanuel Guibert, Didier Lefèvre et Frédéric Lemercier - Editions Dupuis
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