Léonie Bischoff :"Anaïs Nin cherchait sa propre voie et une manière singulière de s’exprimer en tant qu’artiste"

11 septembre 2020 0 commentaire
  • Après avoir adapté en BD trois romans de Camilla Läckberg, publié un livre au Lombard et travaillé sur le court métrage de "Princesse Suplex", Léonie Bischoff nous propose cette fois-ci un roman graphique élégant consacré à l'écrivaine Anaïs Nin. Un de nos coups de cœur de cette rentrée 2020 !

D’où vous est venue l’idée de réaliser un roman graphique sur Anaïs Nin ?

Léonie Bischoff : Lorsque l’on cite le nom d’Anaïs Nin, on pense d’abord à ses écrits érotiques. Il faut savoir que c’étaient souvent des travaux de commande, des jobs alimentaires. Elle est connue comme étant la première femme à écrire des récits pornographiques sous son vrai nom. Mais ce qui me parlait surtout chez elle c’est que c’était une jeune femme qui cherchait sa propre voie et une manière singulière de s’exprimer en tant qu’artiste.

Lorsque je commence la narration du livre, elle est encore très incertaine mais petit à petit, elle se déploie et prend confiance en elle. Elle s’affirme à travers ses lectures et ses rencontres. Et puis, c’est quelqu’un qui a cherché à trouver sa propre identité à une époque où il n’était pas évident pour une femme d’assumer de tels choix. C’est en lisant ses journaux et en m’imaginant l’ambiance dans les années 1930 que j’ai eu envie de raconter sa vie en BD.

Léonie Bischoff :"Anaïs Nin cherchait sa propre voie et une manière singulière de s'exprimer en tant qu'artiste"
Quelques extraits de "Anaïs Nin - Sur la mer des mensonges"
Léonie Bischoff © Casterman

La première chose qui frappe c’est votre travail graphique. Comment avez-vous eu l’idée d’utiliser des crayons multicolores pour illustrer sa vie ?

C’est un peu grâce à Nico (Nicolas Pitz, son complice de l’atelier Mille à Bruxelles. NDLR) en fait que j’ai eu cette idée. Je me servais des crayons multicolores depuis longtemps mais uniquement lors des dédicaces, pour leur côté pratique et le rendu très agréable du dessin. Mais je n’avais pas imaginé qu’il serait possible de scanner le dessin fait avec ce genre de crayons.

Il y a une vignette qui est assez marquante, c’est celle où Anaïs Nin se trouve dans le jardin avec Henry Miller. Ils sont tellement absorbés dans leur discussion créative que tout ce qui se trouve autour d’eux semble insignifiant. La mise en scène de cette séquence était vraiment étonnante.

Merci pour le compliment. J’avais cette image en tête depuis bien longtemps car dans ses écrits, elle parle d’Henry Miller comme d’un géant. Du coup, l’idée de les dessiner très grands durant une de leurs discussions m’est venue assez naturellement.

Léonie Bischoff et son collègue d’atelier Nicolas Pitz (Atelier Mille)
Photo © Christian Missia Dio

Pour représenter les dilemmes et les contradictions qui traversent Anaïs Nin, vous avez mise en scène son Ça, qui l’encourage à suivre ses pulsions. C’est un peu son “double maléfique” ?

Je ne vois pas vraiment son Ça comme un double maléfique, il est vraiment là pour l’encourager sur le chemin du plaisir. C’est pour cela que je l’ai représenté avec de longs cheveux détachés, flottants, afin de symboliser cette liberté car à l’époque les femmes ne pouvaient pas sortir avec les cheveux détachés car c’était jugé un peu obscène. Et puis, c’était une manière de représenter le journal car, dans ses écrits, c’est comme si elle parlait à une sœur jumelle. Cela m’évitait donc de dessiner de longues scènes dans lesquelles on la voit écrire dans son cahier.

Anaïs Nin a eu une relation assez particulière avec son père parce qu’il y aurait eu une relation d’inceste lorsqu’elle était enfant... Ces faits se sont-ils vraiment déroulés ?

En tout cas, c’est ce qu’elle a rapporté dans ses journaux. Cela étant, on sait aussi qu’elle a beaucoup retravaillé ses textes. Elle les a beaucoup romancés et certaines personnes ont émis des doutes sur la véracité de ces passages-là. C’est notamment le cas de son petit frère Joaquin Nin, qui était aussi son exécuteur testamentaire. Pour lui, ce seraient des fantasmes qu’elle a couché sur le papier en le racontant comme si cela s’était vraiment passé. D’autres biographes, cependant, confirment que ces abus ont vraiment eu lieu. Pour ma part, j’ai adopté le parti pris d’Anaïs Nin et j’ai rapporté ces passages tels qu’elle les avait écrits.

... Et qu’en est-il de la relation avec son cousin ? Cette relation ambiguë a-t-elle vraiment eu lieu ?

Oui, elle a couché avec son cousin Eduardo Sanchez. Elle n’avait pas de tabous et certains passages de ses écrits sont très dérangeants. Parfois, c’est difficile de comprendre ses motivations, ce qu’elle cherchait...

Anaïs Nin a débuté ses séances de psychanalyse à la suite de son cousin qui était lui-même suivi pour “soigner” son homosexualité. Il devait suivre des thérapies de conversion car être gay était très mal vu dans leur milieu à l’époque... Eduardo et Anaïs avaient un attachement très fort l’un envers l’autre mais il s’agissait surtout d’un lien d’affection comme des âmes sœurs. Ils avaient aussi un amour commun pour la littérature. À un moment, Eduardo a ressenti cette affection comme étant une attirance charnelle pour sa cousine. Anaïs de son côté, a couché avec lui un peu par charité en se disant que ça pourrait lui faire du bien dans sa quête de normalité.

Vous utilisez le mot “charité” pour décrire ce qui l’a motivé à coucher avec Eduardo mais ce genre de situation se produit souvent dans votre livre. Cela m’a rappelé une séquence dans XXème ciel.com la série de Bernard Yslaire, dans laquelle Eva Stern - l’héroïne du récit - est infirmière pendant la guerre. Un de ses patients est aveugle et mourant. Pour soulager ses derniers instants, elle lui laisse caresser sa poitrine.

J’ai déjà entendu ce genre de choses, une femme donne accès à son corps de manière détachée... Je pense que c’est aussi quelque chose que l’on apprend en tant que femme : nous devons être au service des autres, nous devons nous sacrifier pour le bien-être des autres, que ce soient des enfants ou des hommes. Je pense que cela fait partie de cette logique-là.

Concernant la relation qu’Anaïs entretenait avec son époux Hugo, celle-ci m’a fait penser à une critique que certains adversaires du féminisme aiment mettre en avant : selon eux, les féministes réclament des hommes plus doux mais dans le même temps, elles les délaissent sexuellement pour des hommes plus virils... Anaïs trompe régulièrement Hugo (un homme très doux, très attentionné mais un peu gauche côté sexe) avec d’autres hommes avec qui elle s’épanouit tant charnellement que culturellement.

Alors... pour commencer, je dirais que je suis complètement en désaccord avec cette interprétation du féminisme !

Ce n’est pas moi qui dit cela, ce sont certains critiques du féminisme (rires)

C’est clair (rires) ! Plus sérieusement, ce n’est pas juste qu’elle va chercher un homme plus viril : elle va chercher d’autres choses, que ce soit avec Henry Miller, ses psys, son père ou d’autres amants. Anaïs Nin était clairement une polyamoureuse. Elle avait besoin de s’épanouir auprès d’autres hommes qui lui apportaient ce que son époux ne pouvait pas lui donner. Je pense qu’elle ressentait cela et c’est aussi la raison pour laquelle elle n’avait pas l’impression de trahir Hugo. Pour elle, elle n’aurait pas pu grandir si elle était restée dans une relation exclusive avec son mari.

Je pense notamment à la séquence où son mari lit son journal et découvre ainsi sa double vie. Celui-ci est dévasté mais il lui pardonne quand-même. Anaïs se dit ensuite qu’elle aurait aimé, voulu qu’il se mette en colère contre elle.

En effet, c’était une femme pleine d’ambiguïtés. Il faut dire aussi que son époux et elle étaient tous les deux vierges lorsqu’ils se sont mariés. C’est un homme qui manquait de beaucoup d’expérience, tandis qu’Henry Miller était un homme expérimenté. Il a connu beaucoup de femmes et a aussi régulièrement fréquenté les travailleuses du sexe. Il y a donc cette découverte des gestes amoureux que lui prodiguait Henry Miller qu’Anaïs appréciait beaucoup. Le fait qu’elle se questionne et qu’elle regrette qu’Hugo ne se soit pas énervé contre elle, je ne peux pas parler à sa place mais je pense qu’elle aurait sans doute aimé qu’il témoigne de la jalousie afin de montrer son attachement.

Léonie Bischoff et Olivier Bocquet, coauteurs de la série d’adaptations des romans de Camilla Läckberg en BD (Casterman)
Photo © Christian Missia Dio

Le fait qu’il ait abandonné ses rêves artistiques a dû aussi jouer dans la perception qu’elle avait de son mari ?

Sans doute. Ce n’est pas dans l’album mais je sais qu’Hugo avait repris l’écriture par la suite car il avait gagné suffisamment d’argent grâce à son travail à la banque pour se consacrer pleinement à ses passions. Il a repris le dessin, la gravure, il a même fait ses premiers pas dans le cinéma. Finalement, il va développer une vraie carrière artistique mais cela est arrivé beaucoup plus tard, dans les années 1950, 1960.

Nicolas Pitz : Lors de ma lecture de ton album ; Léonie, j’ai perçu Hugo comme un personnage très transparent. On ne sait pas trop qui il est mais si cela se trouve, la double vie de sa femme ne le dérangeait peut-être pas tant que ça. Peut-être, faisait-il la même chose dans son coin, raison pour laquelle il l’a pardonné assez rapidement.

Léonie Bischoff : D’après les biographes, Hugo avait peut-être une homosexualité très refoulée et qu’il n’était pas tant que ça porté sur le sexe, mais ce sont des hypothèses. Il est possible qu’il ait pris conscience que sa femme avait besoin de ses escapades pour pouvoir être créative. Ils avaient d’ailleurs un accord dans les années 1930 disant que chacun avait droit à sa soirée de liberté une fois par semaine hors de la maison commune et aucune question ne devait être posée dans ce cas-là. C’était un homme très en avance sur son temps pour accepter ça. Il a vraiment cherché à mettre sa femme à l’aise car il sentait qu’elle sombrerait dans une sorte d’apathie si elle n’avait pas cette pleine liberté.

Pendant combien de temps avez-vous travaillé sur cette biographie ?

À plein temps, il m’a fallu deux ans. Mais je porte ce projet depuis huit ans. J’ai accumulé de la documentation et des notes durant toutes ces années.

Cela fera bientôt dix ans que vous publiez presque tous vos albums chez Casterman. Comment se passe votre relation avec votre éditeur ?

Il y a eu des hauts et des bas sur les adaptations de polars car c’était moins satisfaisant. C’était un travail de commande et il faut dire aussi que mon ancienne éditrice est basée à Paris, donc la communication était moins naturelle. Aujourd’hui, je travaille avec Nathalie Van Campenhoudt, qui vit aussi à Bruxelles. On se voit d’ailleurs régulièrement dans ce café (brasserie Verschueren à Saint-Gilles, NDLR) pour travailler. J’ai une chouette relation avec mon éditrice car on se comprend beaucoup mieux. Casterman croit beaucoup en cet album. Ils m’ont fait une super maquette, un très beau choix de papier et le format du livre est bien choisi également. Et puis, ils mettent vraiment le paquet sur la promo !

Quelle est votre vision de l’enjeu de l’égalité entre les genres ?

Il est incontestable que la situation a beaucoup évolué si on la compare à l’époque d’Anaïs Nin. Légalement, nous avons l’égalité mais dans les faits, il y a encore beaucoup de travail à faire pour que cette égalité soit vraiment effective concrètement. Nous gardons encore des réflexes misogynes inconscients. Et je m’inclus aussi dans cette critique car pendant longtemps, j’ai été “une très mauvaise féministe” et que parfois, je le suis encore. En tant que femme, on participe aussi à cette misogynie ambiante. Nous avons intégré cette misogynie systémique, c’est comme pour le racisme. C’est pour cela qu’il est important dans avoir conscience. Aujourd’hui, beaucoup d’hommes ont conscience de cet état de fait et c’est positif car du coup, les hommes et les femmes réfléchissent à la meilleure façon de faire reculer la misogynie. Ce n’est plus seulement le problème des femmes. Mais il y a encore beaucoup de résistance, beaucoup de retours de bâton. Heureusement qu’il y a la libération de la parole, Internet et les podcasts pour faire circuler la parole.

Quels sont vos prochains projets ?

Pour l’instant, je travaille sur un roman jeunesse pour Rue de Sèvres. Il s’agit de l’adaptation d’un western. Ensuite, j’aimerais bien me consacrer à un nouveau projet personnel en BD.

La passion créatrice d’Henry Miller et Anaïs Nin
Léonie Bischoff © Casterman

Voir en ligne : Découvrez "Anaïs Nin" sur le site des éditions Casterman

(par Christian MISSIA DIO)

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Anaïs Nin, sur la mer des mensonges - Par Léonie Bischoff - éditions Casterman. Album paru le 26 août 2020. 192 pages, 23,50 euros.

Photos : Christian Missia Dio

Agenda :

Le Divan
À l’occasion de la sortie de son nouveau roman graphique Anaïs Nin, Léonie Bischoff dédicacera ses ouvrages le vendredi 11 septembre à la librairie à Paris.
Le Divan, 203 rue de la Convention, Paris 15.
Horaire : Du lundi au samedi 10h à 20h. Le dimanche de 10h à 13h30.

Librairie Wallonie-Bruxelles
15 septembre, de 19h00 à 21h00, Léonie Bischoff viendra nous parler de sa nouvelle bande-dessinée, Anaïs Nin : sur la mer des mensonges (Casterman).
La rencontre sera animée par Pierre Vanderstappen. La librairie exposera une sélection des planches de la BD. Librairie Wallonie-Bruxelles, 46 rue Quincampoix, 75004 PARIS

Nancy, festival Le Livre sur La Place
19 septembre : La vie secrète des écrivains - Dessinatrices et romancier explorent la face cachée des écrivains. Avec Léonie Bischoff (Anaïs Nin, sur la mer des mensonges, Casterman), David Le Bailly (L’autre Rimbaud, L’Iconoclaste) et Laureline Mattiussi (Cocteau, l’enfant terrible, Casterman). Animée par Florence Bouchy, journaliste au Monde des Livres.

26 et 27 septembre : Festival BD Sainte Livrade sur Lot

9 octobre : Dédicace Librairie Gallimard Raspail, Paris.

30 octobre : Exposition à la Librairie Papier gras, Genève.

20 au 22 novembre : Festival BD Boum, Blois

À lire sur ActuaBD.com :

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