Coup de coeur de la rentrée : Après "Shangri-La", le nouvel album futuriste de Mathieu Bablet, "Carbone & Silicium"

11 septembre 2020 0 commentaire
  • En 2016, Mathieu Bablet défrayait la chronique avec "Shangri-La", un album de SF sans concession, aussi intelligent dans sa forme que par son fond. Quatre ans plus tard, il revient avec une vision encore plus poétique, mais tout aussi interpellante : 250 planches de grand format fortes et belles pour évoquer le futur. Un incontournable de la rentrée 2020 !

Depuis ses tout-premiers albums, nous vous parlons régulièrement de Mathieu Bablet, de son approche post-apocalyptique en 2012 dans La Belle Mort, de la quête mythologique et existentielle d’Adrastée en 2013 & 2014, et enfin de Midnight Tales, un collectif qu’il dirige depuis 2018.

Coup de coeur de la rentrée : Après "Shangri-La", le nouvel album futuriste de Mathieu Bablet, "Carbone & Silicium"Mais c’est surtout avec un gros one-shot de 220 pages intitulé Shangri-La que le jeune auteur avait chamboulé la bande dessinée de science-fiction. « [Avec "Shangri-La",] Mathieu Bablet signe chez Ankama un récit spatial ambitieux et captivant, nous racontait dans nos pages le rédacteur en chef adjoint d’ActuaBD.com, Aurélien Pigeat. Brassant physique et métaphysique, politique et thèmes sociétaux, il dresse un portrait inquiet d’une humanité perdue à la dérive parmi les étoiles, écartelée entre aspiration au bonheur, mécanique consumériste et insatisfaction foncière. »

« Entre dystopie consumériste et critique des xénophobies et des comportements ségrégationnistes, la vie et le fonctionnement de la station se présentent clairement comme le reflet de nos sociétés actuelles, continue-t-il. Nous y découvrons une sorte d’extrapolation crédible et convaincante de ce vers quoi nous mènent notre quête de confort matérialiste, notre repli individualiste et nos besoins d’épanchement violent de nos frustrations. […] Mais c’est, in fine, la lecture métaphysique de Shangri-La qui l’emporte. Mathieu Bablet, par son récit, traite de la place de l’homme dans l’univers, questionne la nature humaine à travers un écheveau des destinées qui tisse peu à peu la trame de la tragédie de l’existence. Non pas strictement celle du sens de la vie, présente cependant, mais celle du monde livré aux générations futures. »

Sélectionné au FIBD d’Angoulême en 2017 et repris par le jury comme l’un des dix meilleurs album de l’année, tout en faisant partie des finalistes du Prix ACBD de 2017, Shangri-La a conquis le public comme les critiques. Un accessit qui soulève tout de même une question : que faire ensuite ?

Mathieu Bablet ne s’est pas laissé démonter, mettant d’un côté en place le collectif Midnight Tales en tant que concepteur et scénariste, toujours chez Ankama à qui il reste fidèle. Il nous expliquait d’ailleurs les objectifs de cette série chorale, toujours sur ActuaBD, au micro de Lise Lamarche : « Après ma précédente BD Shangri-La, qui avait été un travail assez long et solitaire, je ne me sentais pas de repartir tout de suite sur quelque chose de similaire, d’où l’idée d’un projet collaboratif. Dans un deuxième temps est venu le choix de la thématique. Il faut savoir qu’à Ankama Éditions, on a tous à peu près le même âge et les mêmes références. À titre personnel, je lis de la littérature d’épouvante de manière abondante. Cela m’intéressait d’explorer et de croiser ce thème avec nos références qui datent des années 1990, à savoir les "Magical Girls", "Buffy contre les Vampires", Charmed". »

À côté des Midnight Tales, l’auteur s’était relancé dans un autre gros one-shot, dont il avait détaillé les grandes lignes à notre rédactrice : « Je travaille sur un one shot de science-fiction cyberpunk. […] Le but est d’explorer la robotique et l’intelligence artificielle par le biais des changements que cela va apporter dans un futur proche dans nos sociétés, en particulier en ce qui concerne le genre et le rapport au corps, ce que la société assigne par rapport aux différents corps. »

Et deux ans après cette interview, voilà que sort cet album attendu !

Ainsi naissent Carbone & Silicium

2046, derniers nés des laboratoires Tomorrow Foundation, Carbone et Silicium sont les prototypes d’une nouvelle génération de robots destinés à prendre soin d’une population humaine vieillissante. Élevés dans un cocon protecteur, avides de découvrir le monde extérieur, c’est lors d’une tentative d’évasion qu’ils finiront par être séparés.

Ils mènent alors chacun leurs propres expériences et luttent, pendant plusieurs siècles, afin de trouver leur place sur une planète à bout de souffle où les catastrophes climatiques et les bouleversements politiques et humains se succèdent...

« Chaque projet est très long et demande une longue gestation, c’est une respiration de pouvoir me dire que je passe à quelque chose de complètement différent, avec un nouvel univers graphique et de nouvelles recherches. », nous expliquait Mathieu Bablet précédemment.

En effet, après la quête d’Adrastée et les questions que se posaient Scott dans Shangri-La au sein de cette station spatiale codifiée, dernier îlot de l’humanité rompu au consumérisme, l’auteur revient sur Terre, dans un futur pas si lointain. Ses deux personnages principaux sont des androïdes qui posent un regard neuf et avide de connaissance sur le genre humain.

Les lecteurs de Shangri-La retrouveront dans Carbone & Silicium une bonne partie des éléments qui leur avaient plu dans Shangri-La : une intrigue très bien construite, des questions universelles sur la destinée de l’homme auxquelles Mathieu Bablet propose quelques réponses par le prisme de ses personnages, et une projection sans concession sur notre futur si l’on continue à maintenir le cap actuel.

À bien des égards, Carbone & Silicium demeure un récit plus métaphorique que le précédent. Ersatz androïdes d’Adam et Ève qui vont engendrer des générations de robots à leur suite, Carbone et Silicium explorent deux mondes très différents : d’un côté celui, organique, du carbone, un simple élément chimique qui est pourtant l’une des bases de la vie sur Terre qui relie les plantes, les animaux et l’humain. De l’autre, le silicium, un autre élément pas si éloigné du carbone, dont les propriétés semi-conductrices ont servi dans les premiers transistors, première étape de la révolution informatique puis numérique.

En limitant la longévité des androïdes, l’homme se met-il à l’égal de dieu ?

Avec ces « éléments », Mathieu Bablet revient au niveau des questions métaphysiques qui avaient séduit dans Shangri-La : ces deux mondes qui ont tendance à s’opposer peuvent-ils coexister ? Les humains qui se focalisent de plus en plus sur le virtuel, voient-ils encore leur propre environnement, leur planète qui subit les outrages de leur course autodestructrice ? En oublient-ils la société qui les entoure en se noyant dans les flux d’informations ?

Carbone & Silicium s’intéresse également à la question de la vie et de son allongement. La médecine et la technique repoussent en permanence notre longévité : est-ce vraiment un bien ? Ou le temps que nous gagnons en détruisant partiellement notre corps nous pousse-il à nous détourner de nos valeurs ? En posant ces questions, l’auteur se confronte bien entendu au transhumanisme, signalant son outrance et la direction inquiétante vers laquelle il pourrait nous conduire.

Car le récit joue une nouvelle fois avec le temps, ici en proposant des chapitres à la pagination très diverse (de cinq à soixante-dix planches). Sur une échelle qui va de 2046 à 2317, l’ouvrage suit ainsi l’évolution de l’humanité et des androïdes, leurs aspirations respectives, leurs centres d’intérêt, leurs réflexions et leurs besoins. On ne s’y trompe pas d’ailleurs : en créant l’androïde à son image, s’étant pris pour Dieu, l’homme a généré une nouvelle humanité. Dès lors, toutes les questions que se posent ces robots en quelques dizaines d’années rassemblent les grandes préoccupations de l’homme : la religion, le besoin existentiel, le rapport aux autres, le plaisir à ne pas confondre avec le bonheur...

D’autres concepts sont égrenés (voire égratignés) tout au long de ces 250 planches, dont la question de Laborit sur l’environnement et l’expérience qui façonnent notre personnalité. Ainsi, nés strictement identiques et apprenant les mêmes choses au même moment, Carbone et Silicium sont séparés lors d’un fait marquant qui n’aura de cesse de les influencer tout au long de leur longue vie. L’un des sujets – et il y en a encore de nombreux autres au sein de cet album – reste aussi la volonté de forger nous-mêmes notre vie, rappelé par les nombreux visages de Carbone, à l’entame de chaque chapitre, qui démontrent que nous évoluons, et que nous pouvons même être à l’origine consciente de ces évolutions.

Qu’elles soient métaphysiques ou plus réflexives, toutes ces réflexions initiées dans cet album ne doivent pas nous faire oublier sa très grande beauté graphique. Avec un tel nombre de planches, on pourrait craindre que Mathieu Bablet se laisse un moment aller à la facilité, que du contraire ! Du début à la fin, il multiplie les détails signifiants et les mises en pages étonnantes, passant d’univers réalistes à d’autres plus abstraits évoquant le numérique tout en coréalisant de superbes couleurs avec l’assistance de Carla de Almeida et de Cathy Fernandez. Certains courts chapitres invitent à se laisser encore charmer par notre bonne vieille Terre, et croyez-le, le magnifique travail de Mathieu Bablet est sacrément à la hauteur du défi.

Moins sentencieux, plus poétique (voire romantique) que Shangri-La, Carbone & Silicium continue à irriguer la réflexion du lecteur bien après avoir refermé le livre. Ces chroniques des temps futurs où la connexion les réseaux ont fait oublier notre terre nourricière et les personnes qui nous entourent, est immanquablement l’un des albums incontournables de la rentrée. Il sacre, si c’était encore utile, un très grand auteur de bande dessinée, qui ne se laisse jamais aller à la facilité dans son intention de toucher le lecteur et de le faire réfléchir. Rarement un auteur avait pu écrire son nom en si petit sur la couverture d’un album sur lequel il a si longtemps temps travaillé !

Dans quelques jours, nous publierons une interview de Mathieu Bablet concernant cet album, ce qui vous permettra de découvrir, si vous ne le connaissez pas encore, qui est derrière cet album fascinant.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:
BDfugue FNAC Amazon

Toutes les planches sont extraites de : Carbone & Silicium - par Mathieu Bablet - Ankama - 22,90 €

De Mathieu Bablet, lire également :
- Shangri-La, la nouvelle référence en matière de SF
- Adrastée - par Mathieu Bablet - Ankama Editions : tome 1, tome 2
- La Belle Mort - Par Mathieu Bablet - Ankama Editions et sa nouvelle édition en 2017
- DoggyBags T2
- DoggyBags T8
- "Midnight Tales" rassemble la crème du Label 619 - Ankama Editions et l’interview qu’il nous a accordée à ce propos : "Tous les dessins ne plairont pas à tout le monde, mais je recherchais cette diversité."
- La chronique de Midnight Tales #1
- La chronique de Midnight Tales #2
- La chronique de Midnight Tales #3
- La chronique de Midnight Tales #4

  Un commentaire ?