"Les Arcanes de la Maison Fleury" : serial-killer victorien à la sauce érotique

9 mai 2021 0
  • Après son premier album qui lui avait permis d'émerger positivement des sorties traditionnelles en librairie, Gabriele Di Caro transforme son essai avec cette immersion très réussie dans le domaine des maisons closes victoriennes, pimentant son album d'une intrigue policière très bien menée, et surtout auto-conclusive. Certainement l'un des deux albums érotiques du printemps à ne pas rater.

Pour beaucoup de lecteurs, Gabriele Di Caro reste un nouveau venu... voire un inconnu ! Il est vrai que ce Toscan n’a pas encore beaucoup publié chez nous. Il a participé à quelques collectifs en 2019 chez Petit-à-Petit, afin d’éclore à la fin de cette année-là avec son premier album en solo, au scénario, au dessin et aux couleurs chez Tabou : Sous le Paradis.

« Sous les atours d’un album très léger, "Sous le Paradis" compile une série de saynètes audacieuses et aux thématiques bigarrées. Une belle découverte [qui] permet de découvrir un jeune auteur [...] qui fera certainement encore parler de lui ! », écrivions-nous au moment de la sortie de son premier album.

"Les Arcanes de la Maison Fleury" : serial-killer victorien à la sauce érotique
La très double couverture de l’album détaille son cadre feutré, à savoir les maisons closes.

Et nous ne pensions pas être aussi inspirés, car le premier tome de sa nouvelle (et première) série, toujours chez Tabou, se révèle être un véritable coup de cœur, tant dans la forme que le fond. Car le propos érotique se conjugue brillamment à d’autres thématiques, historiques et judiciaires, et parce que l’entame de cette trilogie se développe comme un album auto-conclusif.


Notre histoire se déroule dans Londres, à la fin du XIXe siècle. Quelque temps après la vague de terreur causée par la tristement célèbre affaire de Jack L’Éventreur, une nouvelle série de meurtres frappe l’East End. Il n’est pas question ici d’un copieur : si les deux premières victimes font l’objet d’une véritable mise en scène, celles-ci sont très différentes des indices chirurgicaux de L’Éventreur, mais également évolutives avec le temps.

Décidé à ne pas encore subir l’ire de l’opinion publique comme cela avait été le cas avec les affres de Jack, le commissaire Barnes compte bien ne pas laisser ce monstre lui glisser entre les mains. L’enquête l’entraîne à s’intéresser à la confortable et agréable maison de Madame Fleury et de ses pensionnaires. Un monde feutré où tous les notables se côtoient, mais qui renferme également bien des secrets. Comme l’identité de cette magnifique jeune femme, dont la virginité doit absolument être préservée...

Sans vouloir généraliser, toute la difficulté de la bande dessinée érotique actuelle reste de renouveler le genre tout en tentant de transcender les canons des années 1980, où la succession de scènes explicites a été posée en modèle du genre lors des prépublications dans les magazines.

Heureusement, on peut parler d’un véritable renouveau depuis quelques années. L’une de ces avancées tient dans la volonté de certains auteurs de privilégier autant la forme que le fond, et d’oser reléguer le propos érotique (pour ne pas dire pornographique) au deuxième voire au troisième rang, pour mieux développer l’intrigue et/ou les personnages. Citons ainsi Axel (dont nous vous reparlerons dans quelques jours), Trif, les Raven... et après la lecture de ce premier tome des Arcanes de la Maison Fleury, on peut dorénavant placer Gabriele Di Caro dans ce peloton de tête.

La thématique de la maison close permet de dévoiler le passé de certaines pensionnaires

En cinquante-quatre planches, le jeune auteur parvient à installer son décor et ses personnages, tout en passant progressivement à l’investigation policière. Le thriller prend les devants, sans oublier le développement des diverses personnalités, ni le caractère érotique de l’album. Outre quelques ébats, finalement peu nombreux par rapport au reste de l’album, c’est le cadre de cette maison close qui intéresse et séduit. Il ne s’agit pas d’une véritable nouveauté, si l’on pense par exemple à Casino du maître Leone Frollo ou Dodo par Levis, Leroi et Romanini. Profitant du mystère et de la tension liée aux meurtres, Di Caro développe des éléments complémentaires, sans oublier la thématique des photos polissonnes prises par un jeune photographe, auquel le lecteur peut s’identifier jusqu’à un certain point, et découvrir ainsi les "Arcanes" d’une maison close, comme l’indique le titre.

La photo érotique au XIXe siècle : un thème aussi intéressant que peu utilisé en bande dessinée, et qui permet à l’une des héroïnes de se libérer progressivement

Le dessin de l’auteur s’accorde à son récit : détaillé pour appuyer le contexte historique, plus évocateur dans les scènes charnelles, mais surtout délicieusement érotique pour souligner le quotidien plus ou moins lascif des pensionnaires, et essentiellement les découvertes auxquelles se livre la jeune protégée. Comme dans Sous Le Paradis, le choix des couleurs nous semble toujours opportun. Sans doute car l’auteur réserve une teinte chromatique particulière à chaque scène, sans pour autant, cependant, distinguer son avant-plan des décors, ce qui nuit à la lisibilité.

Ce petit bémol ne gâche en rien la réussite de cet album, porté par un mélange équilibré des genres et par le fait que l’intrigue offre une véritable conclusion au terme de ce premier récit, tout en laissant le lecteur dans l’impatience d’un prochain rebondissement.

(par Charles-Louis Detournay)

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Les Arcanes de la Maison Fleury - Par Gabriele Di Caro - Tabou

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