Makyo : "Le fantastique semble parfois plus réel que la vraie réalité. "

23 février 2008 3 commentaires
  • Passionné de religion et d’ésotérisme, Pierre Makyo a su saisir dans {Je suis Cathare} (Ed. Delcourt) l’essence même du combat des Cathares, ces adeptes d'une doctrine religieuse médiévale que l'Église catholique considérait comme hérétique. Rencontre.

Pourquoi avoir choisi de traiter du catharisme ?

J’ai déjà travaillé sur les Cathares avec un cycle de Ballade au Bout du Monde, celui dessiné par Michel Faure. C’est une période particulière de l’Histoire de France. Ce XIIème siècle, c’est finalement l’époque de tous les extrêmes : l’extrême violence, l’extrême perversité de l’Église, le Mal qui se fait passer pour le Bien, et l’extrême pureté en face des Cathares qui se trouvaient dans une posture de retrait du monde. Ce contexte historique et spirituel m’intéresse au plus haut point, compte tenu de la nature des histoires que j’ai envie de raconter.

Est-ce difficile pour vous de raconter une histoire sans un aspect fantastique ?

Non cela serait possible mais cela m’intéressait moins dans la mesure où ma pratique et ma recherche spirituelles me conduisent à penser et à vérifier que la réalité n’est pas telle qu’on la pense. Le fantastique a parfois plus des allures de réalité que la vraie réalité. C’est la raison pour laquelle le réalisme fantastique m’intéresse au plus au point. Cette espèce de mystère fondamental ontologique qui est le nôtre est assez difficile à cerner et est constamment remis en question par des tas d’éléments qui surgissent de toutes les histoires personnelles. Je connaissais un maître spirituel qui me disait toujours : « vous n’êtes pas ce que vous croyez ». J’ai mis des années à comprendre ce que cela voulait dire. Ce principe de recherche de la nature réelle de l’être anime évidemment beaucoup de mes histoires. Et l’époque des Cathares apporte une dimension extrêmement concrète à cette aventure.

Makyo : "Le fantastique semble parfois plus réel que la vraie réalité. "
Qu’apporte cet album de plus dans cette aventure ?

Je creuse toujours le même sillon et d’une certaine manière, je l’espère, je fais toujours la même histoire.

Pourquoi "je l’espère" ?

Parce que, paraît-il, les grands auteurs racontent toujours la même histoire ! (rires). Mais c’est un sillon qu’il faut vraiment beaucoup creuser avant d’arriver à quelque chose de vraiment intéressant. Un conte zen dit que si on creuse toujours des petits trous, on ne trouve jamais rien. Il faut toujours creuser le même trou. C’est ce que je fais. Ce qui m’anime c’est toujours ce principe de recherche fondamentale de la transformation du personnage lui-même. Le but ultime de l’alchimie, c’est la transformation de l’alchimiste lui-même. Dans une histoire, la quête du héros est toujours l’accomplissement, une voie de recherche et de transformation personnelles. Le principe du conte, c’est aussi une manière de raconter cette histoire à travers le prisme de la technique narrative dont le but fondamental et essentiel est la ré-harmonisation des énergies psychiques de la personne. C’est pour cela qu’il y a beaucoup de scénaristes qui sont un peu des apprentis sorciers. Ils utilisent des outils puissants dont ils ne connaissent pas la valeur réelle.

Pourquoi se plonger dans l’Histoire plutôt que dans le monde contemporain ?

On est obligé parfois de choisir une sorte d’ambiance, de postulat symbolique qui va enluminer ou plutôt dynamiser le propos. Et en même temps, il faut varier les points de vue et les angles. Je vais publier chez Futuropolis un bouquin de 100 pages qui est une histoire contemporaine mais qui est toujours dans le principe du réalisme fantastique. C’est vraiment la voie qui me convient le mieux.

Comment s’est fait le choix du dessinateur sur Je suis Cathare ?

C’est mon ami Eugenio Sicomoro, avec qui j’ai fait Lumière froide chez Glénat, qui m’a présenté Alessandro Calore, un dessinateur qui a la capacité à charger les personnages d’humanité voire de spiritualité. Alessandro était au-delà de ce que je pouvais espérer pour cette histoire.

Combien de tomes sont prévus ?

Ce sera une trilogie en quatre volumes ! je suis l’inventeur du concept ! En fait, j’aime bien partir sur des histoires en trois tomes mais je finis toujours par en faire un quatrième !

Prédiction, publié également chez Delcourt, est une série bien différente…

J’ai un goût prononcé pour la pratique spirituelle mais aussi pour la recherche psychologique. J’aime bien ce monde de la psychanalyse, de la psychotérapie. J’ai été amené, par l’intermédiaire d’un cousin, à fréquenter les hôpitaux psychiatriques, un univers vraiment à part, assez inquiétant en fait. Ce fut une expérience très étrange. Il m’est apparu qu’il y avait là un contexte propice à raconter des histoires un peu "à la lisière", sur des esprits névrosés. La frontière est fragile, incertaine mais aussi féconde. Grâce à mes premiers succès (Ballade, Grimion…), j’ai la chance de pouvoir raconter les histoires qui me tiennent à cœur.

(par Laurent Boileau)

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Photo © L. Boileau

 
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3 Messages :
  • Je comprends mieux, à présent, pourquoi Makyo a abordé le catharisme sous l’angle de ce mysticisme new-age dont n’arrive pas à se débarrasser l’histoire de cette religion...

    "il y a beaucoup de scénaristes qui sont un peu des apprentis sorciers. Ils utilisent des outils puissants dont ils ne connaissent pas la valeur réelle."

    Petit rappel :

    Le mot "cathare" (du grec "pur") a été le surnom ironique utilisé par certains inquisiteurs vis à vis d’une secte qui critiquait la dépravation des religieux catholiques de l’époque (eux-mêmes s’appelaient les "bons hommes"). Ce surnom a été découvert au XIXe siècle dans des écrits relatant les procés en inquisition, et a remplacé, dans les termes savants, le mot "Albigeois" qui avait prédominé jusque là...

    Il serait donc fort surprenant que les membres de cette religion aient pu dire d’eux-même "Je suis Cathare", un terme popularisé plusieurs siècles plus tard !

    Il paraît néanmoins que cette BD est fort agréable à lire...

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  • Oups ! Pour être plus précis, ce sont les "parfaits" (autre terme ironique) "cathares", c’est à dire les prêtres/prêtresses qui cheminaient toujours par deux, qu’on appelait les "bons hommes" (et "bonnes dames"), les fidèles, eux, s’appelaient simplement "chrétiens/chrétiennes".

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    • Répondu par GF le 25 février 2008 à  18:59 :

      C’est bien de diffuser ses lumières, mais encore faudrait-il qu’elles ne soient pas approximatives : Alain de Lille, théologien du XIIe s., dérivait ironiquement (sans doute) le mot "cathare" (d’origine grecque, "les purs") du latin catus (le chat) — c’était un peu avant le XIXe s... Quant aux "parfaits", il s’agit d’une mauvaise traduction du latin perfecti, à savoir ceux qui menaient une vie vraiment évangélique (et qui étaient donc considérés comme des "hommes bons", boni homines) : le mot veut dire "complet, accompli". Et certes nous sommes loin de la BD, tout autant que de l’ésotérisme...

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