« Marginalia » à Monaco : sorti des marges le neuvième art trône en majesté

3 avril 2021 0
  • "Marginalia - Dans le secret des collections de bande dessinée", exposition d'anthologie constituée d'originaux d’artistes majeurs du monde entier qui ont fait l’histoire du neuvième art, peut être visitée au Nouveau Musée National de Monaco (NMNM). Cette institution contribue ainsi de manière significative dans la principauté à la reconnaissance du statut artistique d'un moyen d'expression longtemps marginalisé, mais qui tient sa pertinence de sa marge. Suivez le guide pour quelques aperçus des trésors cachés de collectionneurs...

Nous vous avions annoncé, voici quelques semaines, la tenue, ouverte en ces temps de pandémie, cette remarquable exposition qui se déroule à Monaco du 1er avril au 5 septembre 2021.

Importante, elle l’est en particulier par l’abondance des originaux de grands auteurs et des grandes figures de la bande dessinée qui y sont visibles. La villa Sauber l’accueille. C’est, avec la villa Paloma, l’un des deux lieux constitutifs du Nouveau Musée National de Monaco (NMNM).

« Marginalia » à Monaco : sorti des marges le neuvième art trône en majesté
Nouveau Musée National de Monaco - Villa Sauber
© visitmonaco.com

Située juste en face du Grimaldi Forum, l’endroit se révèle un condensé de l’histoire de la principauté. Il s’agit de l’une des dernières villas Belle Époque de Monaco, demeure à deux reprises du peintre britannique Robert Sauber. Auparavant, elle fut une des possessions de François Blanc et de son fils après lui. Le premier, promoteur immobilier et homme d’affaires, a joué un rôle fondamental dans l’essor de la Société des Bains de Mer, du casino et des hôtels de luxe à Monte-Carlo.

De nos jours, la Villa Sauber forme l’un des principaux « temples » de l’art à Monaco. Comme le souligne S. A. R. la Princesse Caroline de Hanovre, la présidente de cette institution, dans sa préface au catalogue de l’exposition : « depuis plus de dix ans, le NMNM explore et interroge avec passion les territoires de l’art ».

Krazy Kat (1913) sert de guide dans l’exposition. Le personnage de chat(te) au sexe indéterminé de George Herriman, apprécié par James Joyce comme par Pablo Picasso, contribua aussi à former le goût pour la bande dessinée de Stan Lee...
© King Features Syndicate & ayants droit de George Herriman. Collection privée, Paris

Ainsi y a-t-on programmé des expositions d’un grand intérêt, marquées par leur esprit d’ouverture. Citons, parmi celles que nous avons visitées, celle, mémorable, sur Serge de Diaghilev et les Ballets russes (2009), sans conteste indissociables de Monaco. Ou une autre, plus récente, dédiée aux céramiques (2020).

La directrice du NMNM et commissaire de l’exposition Marie-Claude Beaud, dont vous allez pouvoir trouver l’interview sur notre site, a pris sa retraite, précisément le 1er avril 2021. Elle a décidé de consacrer le dernier grand événement du lieu placé sous son égide à la bande dessinée, et ce n’est pas par hasard

Benjamin Rabier, "Le Tango" (1914, à gauche) et d’autres oeuvres - Encre sur papier, 32 x 42 cm / Collection privée, Paris
© Ayants droit de Benjamin Rabier / DR

Cette grande dame de l’art contemporain, passé la la direction de grandes institutions comme le Musée de Toulon, la Fondation Cartier pour l’art contemporain, les musées de l’Union Centrale des Arts Décoratifs (UCAD), le Mudam à Luxembourg, lauréate à la Biennale de Venise et directrice artistique du Prix International d’Art Contemporain de la Fondation Prince Pierre de Monaco. avant de prendre en 2009 la direction du Nouveau Musée National de Monaco, avait été directrice adjointe à ses débuts du Musée de Grenoble.

Là, au milieu des années 1970, Marie-Claude Beaud fut une pionnière de l’introduction de la bande dessinée dans les collections publiques. Elle amorça le mouvement dès le début de sa carrière à Grenoble, par l’acquisition d’une quarantaine de planches de Moebius, Philippe Druillet, Paul Gillon, Jacques Tardi, Paul Cuvelier ou Hermann, toutes visibles aujourd’hui dans l’expo, et ce en dépit de réticences de sa hiérarchie d’alors. « C’était "l’art comptant pour rien" ! » aime-t-elle à rappeler dans l’avant-propos du catalogue.

Marie-Claude Beaud, directrice du NMNM et commissaire de l’exposition. Elle fut la première à acquérir une collection d’originaux de bande dessinée pour une collection publique dans les années 1970.
Photo : NMNM

Marginalia adresse maintenant un nouveau signe fort en faveur de la reconnaissance du statut artistique de la bande dessinée. Ou, si vous préférez, de son artification, selon le néologisme qui tend à s’imposer pour désigner le processus de transformation du non-art en art admis comme tel. Peu après l’installation des vingt statues du Chat de Philippe Geluck sur les Champs-Élysées, cette manifestation d’ampleur célébrant la bande dessinée dans une perspective autant historique qu’artistique lui procure en contrepoint une vitrine d’exception.

L’original d’une célèbrissime planche de Tarzan par Burne Hogarth... / Collection privée
© Ayants droit de Burne Hogarth / DR
Dessin de Snoopy par Charles M. Schulz pour la NASA lors de l’avènement du premier homme sur la lune, côtoyant des planches de Peyo / Collection privée
© Ayants droit de Charles M. Schulz et Peyo / DR

Conduite par le commissaire invité Damien Mac Donald, l’auteur franco-écossais (voir Notre-Dame de Paris, Calmann-Lévy, 2020) et le commissaire associé Stéphane Vauquier, Didier Pasamonik assurant la fonction de conseiller scientifique, l’exposition de Monaco est construite « autour de prêts inédits issus de collections publiques et privées, […] occasion de repenser le rapport de la bande dessinée à son acculturation par les institutions, ou comment un medium partagé depuis ses origines entre contre-culture et culture de masse a pu investir l’espace muséal sans renier sa vocation transgressive, ni favoriser sa marchandisation. »

Embématique planche de Jean-Claude Forest... / Collection privée
© Ayants droit de Jean-Claude Forest / DR
François Schuiten — L’Ombre d’un doute - Dessin pour une affiche d’art - Acrylique, encre et crayon sur papier / Collection privée, Paris
© François Schuiten

Soulignons quand même qu’elle doit beaucoup à deux collectionneurs et à leurs réseaux, qui ont beaucoup contribué à ce qu’elle existe. Le premier, érudit de l’art du XX et du XXIe siècle et galeriste à Paris est Pierre Passebon, déjà conseiller et scénographe à la Villa Sauber. Le second n’est autre que Bernard Mahé, à la tête de la galerie du 9ème Art à Paris, bien connu des cercles bédéphiles et au-delà, à qui l’on doit des expositions vivement appréciées lors des Biennales de Cherbourg, au musée Thomas-Henry, sur Winsor McCay ou Jack Kirby.

Les planches de grande taille de Philippe Druillet font toujours leur impression et occupent une place de choix... / Collection privée
© Philippe Druillet
Milo Manara, "Un Eté Indien", 1987 (scénario d’Hugo Pratt)- Encre et aquarelle sur papier, 52,5 x 42 cm / Collection Privée, Paris
© Milo Manara

Le titre se réfère aux marginalia, ces petits dessins dans la marge qui accompagnaient jadis les gloses commentant le corps du texte des manuscrits médiévaux. « Souvent profanes, parfois drolatiques, toujours fascinants, ils entretiennent un dialogue avec les textes qu’ils éclairent, expliquent ou critiquent », précise Damien MacDonald.

Dans le cours de la visite, on tombe sur cette petite planche d’Osamu Tezuka / Collection privée
© Tezuka Productions / DR
Parmi d’autres nombreux as dans la manche de cette exposition, un strip du maître argentin José Luis Salinas, dessinateur du Cisco Kid / Collection privée
© King Features Syndicate & ayants droit de José Luis Salinas / DR

La monstration des œuvres, organisée de façon thématique, se réclame d’un modèle issu du traumarbeit (travail du rêve) de Sigmund Freud et d’un parcours circulaire inspiré, selon le commissaire, par... la Tapisserie de la reine Mathilde à Bayeux ! L’exposition s’articule autour de concepts plutôt bien trouvés, qui relèvent des centres d’intérêt de Damien Mac Donald.

Damien MacDonald, commissaire invité

Tout en proposant à ses visiteurs matière à la réflexion ou à l’onirisme, Marginalia s’offre d’abord à leur contemplation, en leur permettant de cheminer parmi des merveilles. Elles ont été produites par plus de 90 artistes parmi les étoiles brillant au firmament du neuvième art. À coup sûr, une telle combinaison d’atouts provoquera l’engouement autant d’un large public que des passionnés très connaisseurs !

Voir en ligne : Lien vers l’exposition sur le site du NMNM

(par Florian Rubis)

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En médaillon : Une œuvre de Herr Seele, "Cowboy Henk" (2021), créée spécialement pour l’exposition.

Exposition "Marginalia - Dans le secret des collections de bande dessinée"

Du 1er avril – 5 septembre 2021 
Nouveau Musée National de Monaco (NMNM) – Villa Sauber

17 avenue Princesse Grace

Commissaire : Marie-Claude Beaud 
Commissaire invité : Damien MacDonald
Commissaire associé : Stéphane Vacquier
Conseiller scientifique : Didier Pasamonik
Scénographie : Berger & Berger (Laurent P. Berger et Cyrille Berge)

Catalogue à paraître prochainement aux éditions Glénat
Avec une préface de S. A. R. la Princesse de Hanovre

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