Antony Huchette, littoralement

2 avril 2021 0
  • Cela faisait un bail que nous étions sans nouvelles d’Antony Huchette. huit ans, exactement depuis la publication de "Brooklyn Quesadillas" aux éditions Cornélius. Mais voilà qu’en Mars est paru "Littoral" à l’Association, un petit livre couleur menthe à l’eau. Son format à l’italienne et son écriture elliptique lui confèrent le charme d’une carte postale à laquelle nous avons eu l'envie de répondre.

Antony Huchette : « Après Brooklyn Quesadillas, j’ai une période où, en dehors de mes travaux d’illustrations et de mon travail a l’époque d’animateur dans le studio Augenblick, j’ai surtout fait de la peinture et de la musique. En 2014, j’ai fait une courte bande dessinée pour l’anthologie Kramers Ergot n° 9, une sorte de road-movie onirique dans un train. Il y a aussi eu le livre Saul, Monsieur Rêve et le Morceau de Mur chez Helium que j’ai dessinée en 2016. Je me rappelle que, lors d’un passage à Paris (j’étais encore à New York ), Sophie Giraud (Helium) m’avait fait une remarque plutôt juste à laquelle je pense souvent : elle m’avait dit que je voulais tout mettre dans mon livre. Cette énergie, cette idée floue de départ a donc décanté et j’ai fini par trouver une forme, ce qui prend du temps. J’avais eu une sorte de révélation en lisant I remember de Joe Brainard et j’ai donc tenté de faire un peu la même chose en bande dessinée... Ça n’a pas fonctionné mais ça m’a mis sur la bonne piste. »

Antony Huchette, littoralement

L’adresse de cet article peut paraître aussi lointaine que les correspondances entre le mot « littoral » et ce qui se trame à l’intérieur de cette bande dessinée. Mais confier à Antony Huchette ma lecture case à case de son livre reste encore le meilleur moyen vous en parler.

Tout commence sur le rebord de la fenêtre d’une chambre. Un oiseau tient dans son bec une antique VHS. Un mulot, alors en train de bouquiner au lit, décide de la glisser dans un poste de télé déguisée en théâtre de marionnettes miniature (case n°1 et 2). Étant du genre avisé comme lecteur, je comprends donc vite que dans cet album l’auteur met en scène des souvenirs plus ou moins autobiographiques ; la cassette - video et audio - étant le support d’enregistrement préféré de toute une génération nostalgique à laquelle appartient Huchette (cases n°1, 2, 7, 10, 14, 60)

La bande dessinée se divise alors en deux récits distincts et montés parallèlement sur des vignettes pleine page ; un à la première personne, avec un personnage aux allures de goupil, et un autre à la troisième, avec un personnage à tête de souris nommé Joseph. Ce prénom, c’est celui que donne l’auteur à son double fantasmé dans Brooklyn Quesadillas (Cornélius / 2013).

Pour marquer le glissement d’un récit intime à l’autre peut être plus fictionnel, une noix de muscade glisse des mains d’un protagoniste vers une autre page (case n° 28) ou apparaît plus ou moins discrètement à l’image et dans le texte comme pour marquer un passage de relais entre les narrations (case n°29, 30, 33, 34, 36, 38, 45, 49, 51, 59, 63). Tête de Renard déclare même qu’il emprunte souvent une passerelle « où il y a en fin de journée un parfum de noix de muscade », et qu’il surnomme « passage secret » à la case n°17. Et, à la case n° 25, son fils, Paul, affirme que cette noix est en réalité un « caillou magique  »… Du secret à la magie, Huchette en bon escamoteur nous murmure : « passez muscade  », qu’une fois que le tour est joué et que la page est tournée.

98 dessins se succèdent ainsi en va-et-vient, passant du quotidien d’un père avec son fils à New-York et à leur vie de famille recomposée à Roubaix aux affres sentimentaux de Joseph.

A.H : « Au cours de l’écriture de Littoral, j’ai été confronté à l’impossibilité d’avancer ; j’en avais marre de mon personnage, du récit, et il m’a donc fallu démarrer quelque chose de nouveau. J’ai alors commencé un autre livre tout en gardant le même format. Mais malheureusement (ou heureusement) la première mouture ne me quittait pas vraiment ; je l’avais toujours en tête. Je me suis alors dit que ce récit a la troisième personne serait juste un autre chapitre, comme une parenthèse, une respiration.  »

Tendres ou mélancoliques, futiles ou graves, ces bouts de vie s’enchaînent dans l’ordre chronologique mais sans hiérarchie apparente. À la manière d’un montage vidéo de film amateur où la seule véritable intention serait d’accoler selon leur intensité des moments saisis au vol. D’ailleurs, l’auteur représente graphiquement dans ces pages les tressautements de la bande magnétique lorsque l’image fantôme d’une nouvelle séquence vient parasiter la précédente (cases n°3, 18, 37, 43, 47, 68, 85, 87, 88). Parfois le dessin s’altère jusqu’à l’abstraction (cases n°53, 54, 64, 65, 66, 67, 98), le texte quant à lui disparaît totalement, sauf à la case n°39 où il reste lisible tel une voix off sur la neige d’un écran. Des illustrations pleines pages, des gros plans de visages ou encore des inserts sur un objet sont autant de pauses de la mémoire sur un temps que Huchette voudrait geler à jamais (case n° 11, 21,26,52,69,94).

Cette approche fragmentée de la narration proche d’un montage voire d’un collage de bandes, est soulignée par l’évocation du Kintsugi dans la case n°55. Un des personnages y assemble les morceaux d’un vase brisé et parle de cette pratique ancestrale japonaise consistant à réparer des céramiques ou des porcelaines à l’aide d’une laque saupoudrée de poudre d’or. Le Kintsugi est aussi une métaphore de la résilience : la fissure est visible mais son souvenir est acceptée.

Cette pratique du collage se retrouve jusque dans le dessin de Huchette : case n°38 ; la photo noir et blanc du visage de l’actrice de Flash Dance, Jenifer Beals, case n°61 ; la photocopie d’une boîte à musique Disney Dream Time Carousel de 1988, case n°34 ; l’extrait d’un test tiré d’un journal.

A.H : « Dans le livre "Entrée des Fantômes", Jean-Jaques Schuhlassocie deux récits apparemment sans rapport et c’est tout bonnement génial. J’aime beaucoup l’idée de combiner deux choses disparates et de regarder ce qui se passe. Le collage, c’est le principe fondamental de la bande dessinée : juxtaposer des images pour créer du sens. "Wild for Adventures" de John Broadley en est un parfait exemple. Les bandes dessinées de Fabio Viscogliosi aussi. Je me reconnais dans cette pratique de collage : disposer des éléments de façon à jouer de leur la résonance.  »

Consciemment ou non, Antony Huchette sème dans son ouvrage quelques références plus ou moins discrètes à des artistes, musiciens ou poètes dont je soupçonne l’influence sur sa démarche.

Dans la case n°6, une main est posée à plat sur la table d’un diner. À côté d’elle se trouve le recueil des « Lunch Poems » du poète américain Frank O’Hara publié pour la première fois en 1964 par l’éditeur de la Beat Generation Lawrence Ferlinghetti décédé en février dernier.

Les « Lunch Poems  », comme leur nom l’indique, sont des poèmes écrits sur le pouce à l’heure du déjeuner par un Frank O’Hara alors conservateur au Musée d’Art Moderne de la ville de New York. Les poèmes contiennent de nombreuses références à la culture pop de l’époque, à des personnages littéraires, au New York des Sixties et aux amis d’O’Hara. Grâce à une prose sobre mais audacieuse, O’Hara enregistre et interprète la réalité qui l’entoure pour mieux la restituer dans le rythme et le flux de sa pensée. Le peintre Philip Guston (auquel Huchette fait hommage à la case n°73), qui l’a très bien connu, a dit de lui : « - C’était notre Apollinaire ».

A.H : « Beaucoup d’ artistes que j’admire sont liés a des moments importants de ma vie. J’ai découvert Frank O’hara lorsque j’étais étudiant. J’avais obtenu une bourse pour étudier l’animation et la vidéo à L’Art Institut de Chicago. Je me promenais tout le temps avec une super 8 pour filmer essentiellement les paysages et mes déjeuners. Je voulais faire des films un peu comme Robert Breer. Un jour, une de mes profs m’a parlé de Frank O’hara et j’ai donc acheté ce petit livre des Lunch Poems le jour même. Je dois avouer qu’à cette époque, je n’y comprenais pas grand-chose… Mais depuis, c’est un livre qui m’accompagne et que je lis et relis régulièrement. Il y a dans ces poèmes quelque chose de simple dans la façon d’agencer les mots et d’énigmatique en même temps. C’est assez brut, ça ressemble à de la peinture, à une pluie d’images, un peu comme les films de Breer. Les Lunch Poems, c’est bien sûr New York, la ville, sa vie et ses lumières, mais avec quelque chose de très sentimental. Mes envies de livres partent souvent de sensations, plus que d’une envie de raconter une histoire. Je me demande par exemple comment raconter le goût du café en Automne ... »

Dans les cases n°7 et n°14 : Dans ces deux cases, un magnétophone à cassettes diffuse les paroles suivantes : « That’s us, before we got there/That’s morning time, before we got there » et «  It’s a wild combination. It’s a wild, it’s a loving you baby ». Elles sont toutes deux tirées du morceau "That’s us / Wild Combinatio"n du compositeur américain Arthur Russell publié pour la première fois sur l’album "Calling Out of Context" en 2004. Musicien prolifique, Arthur Russell a exploré au cours de sa courte carrière un large éventail de styles allant du minimalisme au disco funk tout en creusant certaines de ces obsessions, notamment pour l’océan. Mort du Sida dans l’anonymat le plus total en 1992, il a laissé derrière lui une impressionnante discographie qui, grâce à des rééditions au début des années 2000, a aujourd’hui une grande influence sur toute une génération de jeunes artistes. Le poète Allen Ginsberg, qui l’a très bien connu, a dit de lui : « Son ambition était d’écrire de la musique bouddhiste bubble-gum. »

A.H : « L’album "Calling Out of Context" est intimement lié à une rencontre amoureuse. Je l’ai écouté durant tout l’été 2014. J’avais découvert Arthur Russel en 2012 par un ami musicien, Todd Neufeld. Je vivais à New York et nous faisions des déménagements pour arrondir nos fins de mois.Todd venait de récupérer l’album "World of Echos" en déménageant l’appartement de Tom Lee, le dernier compagnon d’Arthur Russel (Alan Ginsberg avait aussi vécu dans cet appart… Encore des liens avec l’école de New York) et, au même moment, mon meilleur ami en France m’envoyait ce disque. Je pense qu’il y a des instants où les éléments se placent dans une constellation favorable aux rencontres importantes, qu’elles soient artistiques, amicales ou amoureuses. »

Par deux fois (cases n° 36, n° 37), l’artiste Fluxus Robert Filliou est mentionné pour son goût de la digression. L’auteur cite même un passage de son concept de l’autrisme : « Quoi que tu penses, pense autre chose. Quoi que tu fasses, fais autre chose. Le secret absolu de la création permanente : ne désire rien, ne décide rien, ne choisis rien, sois conscient de toi-même, reste éveillé, calmement assis et ne fais rien. ». Filliou, dont la volonté était d’effacer les frontières entre la vie et l’art, a rejeté toute sa vie les catégories esthétiques traditionnelles. Dans sa pratique artistique, il a avait une prédilection pour l’écriture, ainsi que pour l’objet quotidien ou récupéré. Sa syntaxe poétique, qui relève du collage, conserve à ces emprunts toute leur fraîcheur objective. Il y a dans son travail un rapport constant au « je » et à l’autobiographie la plus élémentaire, afin de susciter une communication immédiate avec le spectateur. Il mourra d’un cancer du foie peu de temps après sa retraite dans un centre bouddhiste tibétain. Filliou disait de lui-même qu’il était « un génie sans talent. »

A.H : « Les textes de Filliou m’aident beaucoup, j’y pense souvent. Il y a chez lui une grande générosité. Son œuvre est touchante et très drôle a la fois : La Joconde est dans l’escalier me fait autant rire que les dessins de David Shrigley. Son œuvre a aussi un aspect performatif et théâtral décomplexé qui attise mon fantasme d’écrire un jour une pièce de théâtre. »

Dans l’avant-dernière case (case n° 97) de l’album, la phrase « Une prairie dans la ville, interlude dans la musique des briques, j’aperçois l’arrière d’une maison » que nous pouvons lire dans le cartouche de texte de la case n°1 - celle où un oiseau apporte la VHS à Joseph le rongeur - se répète comme un mantra. Mais cette fois-ci, le personnage à tête de renard enjambe le trou d’une palissade. À la dernière page (case n°98) apparaissent des courbes sinusoïdales verticales qui peuvent évoquer autant le brouillage final d’une bande vidéo que le motif d’un volet roulant que l’on aperçoit à la case n° 95, ou la tombée de rideau du théâtre marionnette de la case n°2.

Les deux récits se bouclent alors sur eux même sans pour autant finir en double nœud ; fin du poème ou retour à la case départ (case n°1) ?

Peu importe au final de démêler ce qui serait de l’ordre la fiction ou de l’autobiographie dans Littoral d’Antony Huchette. Je vous inviterais plutôt durant votre lecture à être attentif à ce qui m’apparaît être le véritable sujet du livre : les liens. Non seulement ceux qui unissent les planches entre elles ou les bribes de souvenirs qu’elles sont sensées représenter, mais aussi les personnages : un fils, un père, un ami, une ex petite copine, une nouvelle compagne ou un enfant qui va naître… Antony Huchette réussit à raconter, en toute légèreté et en moins de 100 pages, la beauté qui réside dans cette chose simple, imparfaite et surtout fragile qui nous lie aux autres : l’amour. Tout ça sans histoires, mais avec des instants seulement.

A.H : « Il y a un moment où je n’ai plus vraiment le choix : les choses doivent sortir. Pour "Littoral", il y avait au départ une envie un peu floue mais très agréable, que j’ai mise beaucoup de temps à cerner : traduire dans un livre certains grands changements de ma vie. Pour les digérer, peut-être… Philippe Dupuy m’a dit un jour : “Faire des livres ne guérit pas, mais ça aide !" Cette envie de départ s’est matérialisée sous plusieurs formes plus ou moins réussies. "Littoral" est l’une d’entre elles.  »

(par Thomas BERNARD)

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