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Rachel qui n’était pas au monde

  • Paris, 1848, Rachel a un don, une particularité qui la caractérise et qui inquiète. Le nouvel album du duo Pandolfo et Risbjerg est un conte enrichi d’une subtile mise en abyme qui altère et rend totalement friables les frontières entre le réel et la fiction.

Rachel Archer peut lire le passé, le présent et l’avenir à travers les individus et les choses. Ce don, elle est née avec. Elle peut parler une langue sans jamais l’avoir étudiée et réciter un poème de Victor Hugo avant que ce dernier ne se lance dans son écriture...

Elle est la narratrice omnisciente d’une humanité mouvante et désireuse de se transformer par la science et la raison. Rachel met un point d’honneur à vivre selon ses principes bien qu’elle soit souvent soumise au vertige insondable que lui procure cette capacité innée qu’elle souhaiterait partager au plus grand nombre. Bien que la société de cette époque manifeste un attrait pour le surnaturel et la prestidigitation, Rachel sera réduite à être un phénomène, un objet de curiosité…

Elle ne parviendra jamais à trouver sa place dans le monde qui est le sien et finit par disparaître subitement sans laisser de trace. Il ne restera d’elle que ce livre écrit par son compagnon de route : « Le Don de Rachel ». Il est le point de départ de notre mise en abyme. Rachel s’incarnera par la suite de façon particulière dans la vie de deux femmes : la chorégraphe Liv Nexø et la photographe Virginia Day.

Rachel qui n'était pas au monde

Dans ce récit, de très nombreuses connexions se recoupent pour former un tout homogène et cohérent. Anne-Caroline Pandolfo croise les aspirations et les genres pour tester notre sensibilité à l’inexplicable, et au conte. Par l’intermédiaire d’une mise en abyme subtile et originale elle nous présente trois portraits de femmes, dans trois villes particulières et à trois époques différentes. Ainsi l’histoire de Rachel Archer formatera l’existence de ses homologues dans le futur.

Pétri par de très nombreuses inspirations littéraires et poétiques du XIX et du XXe siècle, de Guy De Maupassant à Virginia Woolf, Le Don de Rachel est une œuvre poétique qui visite la limite de nos imaginaires. Rachel est l’archétype de la sorcière telle que l’évoque l’essayiste Mona Chollet dans son ouvrage éponyme paru en 2018. Réduite au rang de paria pour sa vision rare et alternative, elle s’affirme dans la rupture car elle est inexorablement prisonnière de son rôle.

La puissance du ton donné par Pandolfo réside dans le fait que plus l’on reçoit des réponses et plus le mystère s’épaissit. Les choses sont bien plus agréables quand elles sont suggérées que dévoilées et l’autrice ne perce pas le mystère, elle ne résout pas l’énigme Rachel et c’est là que réside toute la puissance de ce récit. L’inconnu demeure prégnant, contre la rationalité abusive et contre la nécessité d’expliquer.

L’autrice explique également : « Parfois, il y a des étincelles, des rencontres, des coïncidences qui créent des déclics, provoquent des idées, des jaillissements inattendus. Tout cela est très mystérieux et il ne faut surtout pas chercher à tout comprendre. Pour moi, Le Don de Rachel, c’est une métaphore de l’écriture, du mystère de la création. »

Comme à son habitude, le dessinateur d’origine danoise, Terkel Risbjerg réalise des planches synthétiques aux aplats de noir intenses et fascinants. Il ne se perd jamais dans une multitude de détails et propose un travail juste et adapté au récit : sa Rachel est hypnotique. Elle n’est pas tangible, c’est un songe du passé et du futur qui surgit dans le présent. Une incarnation à la voix universelle qui appelle à la sororité comme une évidence.

(par François RISSEL)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
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