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Masqué, une utopie politique parisienne

4e tome et fin du premier cycle pour {Masqué}, série de super-héros à la française de Serge Lehman et Stéphane Créty. Retour avec les auteurs sur une série riche et réussie.

Paris dispose donc aussi d’un super-héros. C’est en effet au cœur de la butte Montmartre que Frank Braffort a emmagasiné ses pouvoirs lors d’une tentative de contact avec une force mystérieuse émanant du sous-sol parisien. *

Le voilà désormais au service de la ville, prêt à répondre aux différents dangers et autres super-villains qui ne vont pas tarder à se révéler. Tout cela n’est pas de très bon augure pour le futur du monde en général et de la France en particulier. « Pas tout à fait, tempère le dessinateur Stéphane Créty. Le monde de Masqué est un monde contemporain du nôtre, si ce n’est qu’à un moment, il y a une sorte d’aiguillage qui a orienté l’histoire d’une autre manière. C’est un principe bien connu des lecteurs de comics. Il se trouve que la série ne se déroule pas dans le futur. Quand Serge a écrit Masqué, il n’a pas posé de date. C’est une BD historique, car il y a beaucoup d’allusions à des lieux, des personnages, des événements connus, mais sans date. »

Masqué, une utopie politique parisienne
Stéphane Créty et Serge Lehman
Le préfet Beauregard

Il n’empêche. Avec ou sans date, Masqué plante un décor et aborde des thématiques que l’on pourrait facilement situer à quelques années de notre quotidien.

L’existence d’une Paris-Métropole tentaculaire, dirigée d’une main de fer par un préfet spécial aux ambitions démesurées, n’est pas un scénario de science-fiction, juste d’anticipation. Et on pourra noter que dans ce monde-là, une fois de plus, le pouvoir corrompt (ou tourne la tête), en la personne du préfet Beauregard, homme politique ambigu aux méthodes plutôt musclées et sans scrupules.

L’oppression serait donc une fatalité ? « Bien sûr qu’on ne sera jamais débarrassé des pulsions totalitaires, souligne le scénariste Serge Lehman. D’autant plus que dans notre pays, pour changer les choses, il faut un coup de force politique. À un moment ou à un autre, quand on tape du poing sur la table, on est violent politiquement. Ça raconte ça aussi Masqué. La conséquence de notre manque de souplesse, de notre incapacité à réformer, c’est qu’on a besoin d’un homme providentiel. On le déteste, mais on sait qu’on doit en passer par là. D’une certaine manière, Beauregard, c’est Hausmann. »

Masqué à visage découvert

Bien qu’il incarne la figure du despote, le préfet spécial est bien plus équivoque qu’il n’y paraît au premier abord. D’un côté, il mise sur un pouvoir policier et utilise des méthodes parfois bien peu légales pour arriver à ses fins. De l’autre, il s’efface devant le destin qu’il prévoit pour Paris et se réclame du philosophe Guy Debord pour mener à bien une politique situationniste.

Mais au fait, qu’est-ce donc qu’une politique situationniste ? « C’est une politique qui décide que le problème de la ville, ce n’est pas l’habitat, l’énergie ou la pollution, ce ne sont pas les transports, explique Serge Lehman. Le problème de la ville, c’est l’impact qu’elle a sur la psyché des gens. La psychogéographie, c’était l’idée qu’à travers des lieux on pouvait réenchanter le fait d’être Parisien. Si un mur était peint en rose pendant la nuit, le lendemain, les gens s’arrêteraient stupéfaits et tout leur environnement serait changé. Beauregard applique ça à l’échelle mille, parce qu’il a un pouvoir spécial. Il met un hologramme géant de Fantômas, une tour de 600 mètres, un port de plaisance à Gennevilliers. Il prend les Parisiens par surprise, partout. »

(à gauche) affiche clin d’oeil à Guy Debord chez la soeur de Braffort. Normal, elle est étudiante en psychologie.

Effectivement, le préfet spécial veut remodeler Paris, lui donner l’éclat d’antan, lorsque la cité lumière était encore reine du monde. Pour Cléo Villanova, amie et assistante de Beauregard, « la dernière fois que Paris s’est senti grand, c’était pendant l’entre-deux-guerres ». Est-ce également le sentiment des auteurs ? « Oui, je pense que c’est le dernier moment où le système de valeur et la position dans l’imaginaire de la France était aussi haut, confirme Serge Lehman. Un empire planétaire, des créations admirées de tous, le surréalisme à la pointe de la modernité, les plus grands cinéastes, les plus grands écrivains. C’est aussi le dernier moment où Paris se vit comme une grande métropole. Il n’y a pas encore le grand Londres, ni le grand New York. Les gens qui vivaient à Paris avaient l’impression d’être au centre du monde. La Seconde Guerre mondiale a détruit ça durablement. »

Depuis le bureau de Beauregard à la Défense

Pourtant, dans cette capitale en reconquête de grandeur, tout ne va pas pour le mieux. Alors que la maire et le préfet spécial se disputent la prééminence sur la métropole, avec chacun une vision bien différente pour l’avenir de Paris, des « anomalies » font des apparitions de plus en plus fréquentes. Ces objets mécaniques qui sortent dont ne sait où prennent une forme toujours plus complexe, jusqu’à devenir humanoïdes. Dans cette ambiance pré-insurrectionnelle, elles sont une épine dans le pied de Beauregard. Comme le réseau éclair, un média pirate dont l’écran holographique apparaît sans crier gare dans les appartements parisiens, et distille des informations non contrôlées par le pouvoir. Ou comme le magazine Ubu, qui participe également à ce vent de résistance aux pouvoirs de plus en plus étouffants du préfet spécial.

Une (toute petite) anomalie
Une autre, plus... coriace

Entre « Anomalies » et « Anonymous », il n’y a qu’un pas que le lecteur ne manquera pas de franchir. « Notre intention était que le retour des super-héros à Paris ne soit pas ridicule, précise Serge Lehman. On a créé quelque chose d’hybride entre la tradition européenne et américaine, avec des rappels au passé comme avec Fantômas. Ça ne pouvait marcher que si on utilisait l’énergie propre de la ville de Paris. Or, une grande partie de cette énergie est celle de l’émeute et de la rébellion. » On retrouve d’ailleurs au fil des cases quelques slogans de Mai 68 dans les rues de la capitale. « Oui, qui sont utilisés dans les deux sens, autant comme un appel à l’imaginaire que pour montrer qu’ils peuvent être facilement détournés. Mais, oui, les Anonymous qui sont eux aussi masqués, sont en quelque sorte les super-héros d’aujourd’hui qui n’hésitent pas à combattre les cartels mexicains de la drogue par exemple. »

Et puisqu’on parle d’Anonymous, on pourrait même trouver dans Masqué un petit air de V pour Vendetta. « Dès le début, on n’était pas dans une posture de critique sociale, répond Serge Lehman. Ce qui nous intéressait, c’était d’analyser les mécanismes de domination qui sont typiquement français. Beauregard, c’est le thème de l’homme providentiel. Un thème qui court en France depuis les rois, Napoléon, jusqu’à De Gaulle et Mitterrand. Il n’y a pas de grand chef et de grand réformateur qui ne réutilise à son profit l’aura de l’homme providentiel. Sarkozy en a joué. L’un des grands problèmes du président actuel, c’est qu’il n’arrive pas à en jouer. »

Le tome 2

L’une des grandes qualités du scénario de Masqué est son absence de manichéisme, jusque dans les protagonistes principaux de l’histoire. On a vu plus haut que le personnage du préfet Beauregard n’était pas aussi sombre que son rôle de méchant pouvait le laisser penser. Braffort quant à lui est un super-héros à la Marvel, pétri de faiblesses. Revenu d’un conflit dans le Caucase dans un sale état psychologique, il est sujet au Syndrôme de Stress Post-Traumatique, bourré de cachets, et, il faut bien le dire, un poil désabusé. Toutes les conditions pour avoir du mal à accepter son nouveau statut. « Il assume son rôle de super-héros quand il accepte de s’intégrer à la tradition européenne des héros, ajoute Serge Lehman. C’est l’objet de la grande rosace dans le tome 4. Braffort prend conscience d’être le maillon d’une chronologie. »

Un détail de la grande rosace du tome 4

Avec la fin du quatrième tome, le premier cycle de Masqué se clôt sur la révélation de l’existence d’autres super-héros. Va-t-on assister à des séjours dans d’autres capitales européennes pour les prochains cycles ? « Pas immédiatement, indique Serge Lehman. Pour l’instant, on fait un diptyque de deux fois 56 pages qui va raconter la reprise en main de la ville après la folie beauregardienne. Avec la nomination du rationaliste Reines comme préfet, il y a un peu une mise sous l’édredon. Et il ne supporte pas l’existence d’un mec avec un masque dans sa ville. Donc il a trouvé une sorte de contre-mesure, et c’est ça qu’on raconte. Et si ça continue, c’est sûr qu’on ira à l’échelle européenne. L’idéal serait même qu’on arrive à collaborer avec des auteurs anglais, allemands, italiens, etc. C’est à eux de le faire. »

C’est tout ce qu’on souhaite à une série qui a greffé avec succès la mythologie et l’esthétique des super-héros américains sur l’imaginaire de la bonne vieille capitale hexagonale. On peut d’ailleurs se demander quelle est la part de responsabilité de Masqué dans la création de la récente et nouvelle collection Comics Fabric chez Delcourt. « Je crois qu’elle est indirecte, estime Stéphane Créty. C’est un contexte plus global d’auteurs trentenaires ou quarantenaires élevés aux comics qui se révèlent dans un bel ensemble. Ils proposent des projets et ils retrouvent en face de responsables éditoriaux qui ont le même « passif ». Il y a un phénomène générationnel comme il y a eu pour les mangas. »

La couverture du coffret des tomes 1 à 4

(par Thierry Lemaire)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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