Minimum Wage - Par Bob Fingerman (trad. Marie Brazilier) - Les Humanoïdes Associés

28 mai 2014 0 commentaire
  • Rob, qui dessine pour des revues porno, et Sylvia, qui travaille dans un salon de coiffure, décident d'emménager ensemble. La grande aventure du quotidien vue par un jeune couple précaire, amateur de contre-culture et vivant à New-York au début des années 1990. Une référence de la BD indépendante américaine.

Minimum Wage ne raconte pas à proprement parler une histoire mais offre la chronique d’un jeune dessinateur à l’aube de ses vies sentimentale et professionnelle. Une suite d’épisodes du quotidien, entre rire et larmes, à travers une constellation de personnages : amis, parents, collègues, qui se distingue par la justesse des propos et la finesse des situations posées.

Ce roman graphique -puisque c’est un peu ainsi qu’il se présente dans le paysage du comics- apparaît d’abord comme la peinture d’un milieu donné, celui d’une jeunesse précarisée, entre deux eaux, ni prolétaire ni bourgeoise, ni intellectuelle ni acculturée, mais vivant d’expédients et se passionnant profondément, avec sérieux et détermination, pour la contre-culture, celle des piercings et du porno, de la BD, des conventions et des shows télévisés.

Minimum Wage - Par Bob Fingerman (trad. Marie Brazilier) - Les Humanoïdes Associés
La bande d’amis de Rob
Minimum Wage © 2014 Humanoids, Inc. / Bob Fingerman

À travers la vie de Rob nous abordons sans fard de nombreux sujets à la fois intimes et sociétaux, exposant les limites d’un certain modèle américain, formulant en fin de compte, de manière souterraine et continue, un discours engagé. Désirs et fantasmes, homosexualité, pornographie, athéisme et religion, avortement, abandon parental : voilà le vaste et riche panorama dressé par Bob Fingerman.

Satire sociale, autodérision, questionnement existentiel : Minimum Wage peut rappeler au lecteur francophone un ton, des objets, des enjeux et une narration très proche de notre propre nouvelle bande dessinée telle qu’elle s’est elle-même déployée dans les années 1990.

Des peurs qui se manifestent
Minimum Wage © 2014 Humanoids, Inc. / Bob Fingerman

Mais Minimum Wage offre un ancrage référentiel et réaliste plus développé et assumé, ne laissant l’onirisme s’exprimer que de manière ponctuelle, comme soupape à l’angoisse éprouvée face à la violence de notre société. Violence qui prend pour cible d’abord ceux qui refusent, d’une manière ou d’une autre, d’entrer dans les moules préétablis.

C’est pourquoi on y voit des fesses et des seins, on y entend des cris et des pleurs, on y sent le foutre et la sueur. Et par là, c’est sans cesse un peu de nous que nous retrouvons, un peu des questions et peurs qui nous agitent. C’est pourquoi aussi l’ouvrage nous paraît particulièrement précieux.

Des personnages qui vivent et font l’amour
Minimum Wage © 2014 Humanoids, Inc. / Bob Fingerman

Tour à tour touchant et hilarant, irrévérencieux autant que profond, parfois maladroit, certes, mais affrontant sans détour les difficultés qu’il expose, Minimum Wage devrait se faire une place de choix dans la bibliothèque de tout amateur de bande dessinée.

Paru en 2013 dans un gros volume chez Image Comics, Les Humanoïdes Associés proposent un autre gros volume, cartonné, de belle facture, mais moins épais néanmoins (on passe de 360 à 230 pages) [1]. L’édition bénéficie d’une traduction de qualité [2], agrémentée de notes discrètes sur les planches ainsi que d’autres plus développées en fin de volume, éclairant les références culturelles qui parsèment les échanges entre les personnages.

Les obsessions du fan
Minimum Wage © 2014 Humanoids, Inc. / Bob Fingerman

Notons également la très chaleureuse préface de Robert Kirkman, l’auteur de The Walking Dead, qui fait tout simplement de Minimum Wage, pourtant d’un registre très éloigné de ses propres créations, une de ses œuvres de référence en matière de bande dessinée. Parce que, comme il le dit lui-même, Minimum Wage fait partie de ces livres qui vous "montrent toute l’étendue et la diversité de ce que ce [la bande dessiné] peut offrir".

Avec ce cauchemar, on comprend pourquoi Kirkman apprécie tant Minimum Wage
Minimum Wage © 2014 Humanoids, Inc. / Bob Fingerman
Rien ne vaut les toilettes pour pousser la réflexion
Minimum Wage © 2014 Humanoids, Inc. / Bob Fingerman
Difficile d’être drôle quand on n’a soi-même guère envie de rire
Minimum Wage © 2014 Humanoids, Inc. / Bob Fingerman

(par Aurélien Pigeat)

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- Minimum Wage T1 : "Salaire Minimum, galère maximum". Par Bob Fingerman. Traduction Marie Brazilier. Les Humanoïdes Associés. Sortie le 16 avril 2014. 232 pages. 24,95 euros.

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[1La différence de pagination correspond à des bonus tels qu’une galerie d’artistes, les quatrièmes de couverture des premières versions, des croquis, les dix couvertures couleur de la série ou un scénario non dessiné.

[2À ce titre, nous nous permettons de reproduire la dédicace de Bob Fingerman propre à cette édition française. Le lecteur français y trouvera des noms familiers. "Je dédie cette édition à mon grand ami Nikola Acin. Il nous a quittés trop tôt. Auteur et musicien, Nikola était aussi passionné de bandes dessinées. Grâce à ses relations de journaliste et de fan, j’ai eu le privilège de rencontrer dans leur propre pays plusieurs de mes artistes préférés : Moebius, Serge Clerc et Frank Margerin. Il était notre interprète en ces occasions et il illuminait nos séjours parisiens. Ma femme et moi l’adorions et il a été le premier à savoir que j’allais demander Michele en mariage (j’ai fait ma demande à Paris en Janvier 1995). Il y a une caricature de Nikola dans le chapitre sur la convention de bandes dessinées. Il espérait un jour traduire ce livre. Et si je suis infiniment reconnaissant envers Marie Brazilier pour son travail minutieux, je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour Nikola dans ce contexte. Il me manque au quotidien et Paris, qui reste ma ville préférée, souffre de son absence."

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