Miss Charity et Phénix : deux enfances chez Rue de Sèvres

  • Issu du groupe Ecole des Loisirs, fleuron de la littérature jeunesse, Rue de Sèvres entretient un rapport particulier et original avec le monde de l'enfance. Depuis sa création, l'éditeur a entrepris l’adaptation d’oeuvres majeures figurant au catalogue de la maison fondée par Jean Delas.

Coup sur coup, voici deux copieux romans graphiques qui renvoient à des parcours d’enfance bien différents et originaux. Deux époques, deux styles et deux histoires singulières.

Au départ, Monsieur Smith se présente comme un prof sympa et séduisant qui accepte de raccompagner Phénix et sa petite sœur chez elles. Très proches, les deux fillettes vivent dans une grande maison au cœur de la forêt avec Erika, leur mère assez peu présente alors que le père est parti en voyage autour du monde .

Petit à petit, Monsieur Smith se rapproche la maman célibataire pour finalement s’installer dans leur vie quotidienne. En prenant de plus en plus de place au sein de la petite famille, ce père de substitution se fait de plus en plus intrusif, de plus en plus strict et autoritaire puis menaçant et même parfois violent ! Ainsi assiste-t-on progressivement à la mise en place d’une relation toxique entre ce prof et Phénix, l’aînée écartelée entre sa volonté de s’affirmer face à ce tyran domestique et le désir de protéger sa petite sœur Sacha.

Miss Charity et Phénix : deux enfances chez Rue de Sèvres
Sans effet spectaculaire, la sobriété du dessin parvient vite à suggérer un climat troublant et inquiétant.

Tout en restant très fidèle au roman de Nastasia Rugani, succès primé de nombreux prix ; Jérémie Royer à qui l’on doit déjà le remarquable HMS Beagle, aux origines de Darwin (Dargaud) réussit une adaptation touchante et personnelle. Si la structure narrative demeure classique l’illustration de la lente montée en tension se révèle précise et efficace. Le scénario se limite à esquisser avec sobriété et pudeur aussi bien les sentiments de Phénix, que ceux tout aussi confus de Monsieur Smith. Chronique d’un harcèlement ordinaire, la narration progresse en nuance loin des clichés convenus sur le sujet. Servi par un dessin semi-réaliste, fluide et élégant le récit évite tout effet spectaculaire et les travers d’un mauvais thriller psychologique.

Un sujet grave traité avec subtilité et émotion.

Charity est la fille unique du couple Tiddler. Le père très distant réserve ses seuls contacts avec elle lors de son anniversaire ; sa mère lui impose la lecture de la Bible, le dimanche avant de se rendre à l’office, forcément obligatoire.

Dans cette Angleterre de la fin du XIXe siècle où le quotidien est frappé au coin de l’austérité et de la solitude, la fillette va trouver refuge dans l’observation du jardin familial. Elle y découvre toute une faune qu’elle décide d’apprivoiser dans sa chambre. Elle choisit d’élever escargots, souris, hérissons, grenouilles, crapauds, grives et petits oisillons au grand dam de Tabitha, la bonne écossaise aux histoires effrayantes ; de Mary, la cuisinière ou encore de mademoiselle Blanche Legros, sa gouvernante française.

Au fil des années, pour tromper son ennui et sa solitude, Charity se prend de passion pour tous ces animaux et se plaît à les peindre. Avant de pouvoir s’échapper du carcan familial juste reflet de la société machiste de l’époque, elle apprend de ses expériences et s’ouvre aux autres.

Une évocation sensible et émouvante que traduit parfaitement le parti pris graphique des auteurs.

Inspiré de la vie de Beatrix Potter, autrice notamment de Pierre Lapin, ce roman graphique décrit en détail la vie d’une enfant unique au sein de la bonne société victorienne des années 1880, seule, au cœur d’une demeure de la campagne anglaise (1875). Pour sortir du carcan éducatif particulièrement étriqué et rigide et de l’époque, Miss Charity trouve dans son travail d’observation de la faune une expérience proche de l’aventure Darwinienne et de l’expérimentation scientifique.

À travers cette adaptation Marie-Aude Murail a imaginé l’enfance de Beatrix Potter, célèbre autrice et illustratrice. C’est Anne Montel (Le Temps des mitaines, Chaussette, Les Jours sucrés…) qui a mis en images le scénario rédigé par Loïc Clément. Le quotidien de Charity nous est ainsi restitué dans un graphisme stylisé, éclairé par des tons pastels harmonieux conformes à l’esprit et au contexte du récit. L’absence de bordure dans la mise en cases et la qualité du texte cultivé soulignent la dimension littéraire d’un album dont la réalisation technique s’avère particulièrement soignée : dos toilé, cartonnage et couverture rigide contribuent à ajouter une plus-value à ce bel objet de 120 planches. Un premier tome séduisant et prometteur !

(par Patrice Gentilhomme)

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