Moments forts du 9e art québécois : une exposition essentielle au Musée de la civilisation de Québec

15 avril 2019 0 commentaire
  • Du 3 avril au 19 mai 2019, le Musée de la civilisation de Québec accueille l’exposition « BD : moments fort du 9e art québécois ». Présentée dans le cadre du 32e Festival Québec BD, cette exposition retrace l’histoire de la bande dessinée québécoise (BDQ) à l’aide d’artefacts et d’originaux remontant jusqu’à fin du XIXe siècle et s’échelonnant jusqu’à la période contemporaine.

Cette rétrospective majeure est une adaptation augmentée d’une exposition précédente, comme l’explique Michel Viau, historien spécialiste de la BDQ et co-concepteur de l’exposition avec Thomas-Louis Côté (directeur général du Festival Québec BD) : « C’est une exposition qui m’avait été commandée voilà quatre ans par le Festival Québec BD. Elle était itinérante à l’origine. C’étaient 25 dates importantes de l’histoire de la bande dessinée. Avec Thomas-Louis Côté, on a déterminé 25 dates. C’étaient donc 25 panneaux qui reproduisaient soit des extraits, des personnages ou des couvertures d’albums ou de revues. Cette exposition s’est promenée à différents endroits. Elle est allée à Cuba à deux reprises, au Japon trois fois, en Belgique, en Algérie, évidemment à Montréal, à Toronto. Mais ce n’étaient que des panneaux. Cette année, le Musée de la civilisation a décidé de bonifier cette exposition. On a donc repris les 25 textes originaux. On a ajouté les introductions. Plutôt qu’une chronologie de 25 dates, on a divisé ça par périodes importantes. J’ai fait des textes d’appoint. J’ai retouché les textes qui étaient là, et on a rajouté des artefacts, c’est-à-dire des planches originales, des dessins, des objets. Il y a même des peintures, beaucoup de couvertures de vieux livres, des albums, des journaux, des magazines. Ce ne sont plus 25 dates, mais bien les moments forts de l’histoire de la bande dessinée. »

Moments forts du 9e art québécois : une exposition essentielle au Musée de la civilisation de Québec
Original de John Wilson Bengough, Farewell Forever Liberalism, circa 1890 ?
Photo : Marianne St-Jacques.

L’exposition s’ouvre d’ailleurs avec un original de John Wilson Bengough, l’un des premiers et caricaturistes canadiens. Le dessin sur papier vélin (« Farewell Forever Liberalism ») aurait été publié vers 1890. Les débuts de la BDQ sont également représentés à l’aide de deux immenses recueils reliés du journal La Presse datant de 1906 et contenant des planches de Ladébauche d’Albéric Bourgeois, ainsi que deux illustrations originales de Bourgeois et de Raoul Barré.

Original d’Albéric Bourgeois, Baptiste et Catherine Ladébauche, circa 1910-1950. Tiré de la collection de Francis Hervieux.
Photo : Marianne St-Jacques.

Ces deux œuvres appartiennent à Francis Hervieux. Collectionneur bien connu dans le milieu de la BDQ, celui-ci a d’ailleurs prêté cinq originaux exposés [1]. Or, certaines de ces pièces contiennent toujours une part de mystère, même pour un collectionneur chevronné. C’est notamment le cas du Bourgeois et du Barré : « Je n’ai pas encore réussi à trouver à quel moment ils ont été publiés à l’origine. C’est un peu difficile, car il faudrait passer à travers les archives et regarder toutes les copies de La Presse, heureusement disponibles en format numérique sur le site de la BAnQ (Bibliothèque et archives nationales du Québec). Mais c’est quand même un long travail, surtout qu’Albéric Bourgeois a travaillé de 1904 à 1956, je crois. Il n’y a pas grand-chose à dire (sur ces œuvres) sinon que c’est un gros travail qui reste pour les identifier correctement. Cela fait partie du plaisir de la recherche. »

Considéré comme l’un des pères fondateurs de la BDQ, Albert Chartier a bien évidemment droit à une place d’honneur dans cette exposition, avec deux originaux : une planche de sa série phare Onésime parue dans le Bulletin des agriculteurs en 1949, ainsi qu’une planche de Séraphin, également parue dans le Bulletin des agriculteurs en 1961 (scénario de Claude-Henri Grignon). Placées côte à côte, ces deux illustrations permettent d’apprécier toute la versatilité de Chartier, qui passe de la ligne claire d’Onésime à un dessin réaliste, hachuré et texturé avec Séraphin.

Photo : Marianne St-Jacques.
Original d’Albert Chartier, Onésime, Le Bulletin des agriculteurs, mars 1949.
Photo : Marianne St-Jacques.

La BDQ a atteint une certaine forme de modernité en 1968 avec le groupe Chiendent et le Printemps de la BD québécoise (1968-1979). Cette période n’est pas en reste dans cette exposition, avec des originaux d’André Montpetit (Têtes à claques - Bonnes têtes, peut-être paru dans Perspectives, circa 1969-1973), de Pierre Fournier (Capitaine Kébec, 1973) et de Jacques Hurtubise alias Zyx (Le Sombre Vilain, 1975), de même qu’un exemplaire de L’Hydrocéphale illustré (mai 1972, numéro 2).

Le printemps de la BD québécoise : Chiendent, L’Hyrocéphale illustré et Capitaine Kébec.
Photo : Marianne St-Jacques.
Original de Jacques Hurtubise (Zyx), Le Sombre Vilain, 1975.
Photo : Marianne St-Jacques.
Original de Pierre Fournier, Capitaine Kébec, Éditions L’Hydrocéphale entêté, 1973.
Photo : Marianne St-Jacques.

Dans le cas d’André Montpetit, il s’agit d’un document plutôt rare, comme l’explique Francis Hervieux : « Pour (les œuvres) d’André Montpetit, c’est pratiquement impossible d’en montrer, parce que lui-même en détruisait et il n’a presque pas été publié de son vivant. Alors c’est un heureux accident qu’une pièce ait survécu. J’ai eu la chance de tomber dessus alors que quelqu’un d’autre aurait pu s’en débarrasser sans savoir ce que c’était. C’est la chance et l’œil averti qui permet d’éviter des pertes supplémentaires au patrimoine de la bande dessinée québécoise. »

Original d’André Montpetit, Têtes à claques - Bonnes têtes, peut-être paru dans Perspectives, circa 1969-1973. Tiré de la collection de Francis Hervieux.
Photo : Marianne St-Jacques.

S’ensuivent les années 1980-1990, marquées par l’émergence de l’industrie de la BD et des premiers professionnels. Si le magazine Croc demeure emblématique de cette période, celle-ci a également vu naître le magazine Safarir ainsi que plusieurs revues et fanzines tels qu’Iceberg et Titanic. On peut d’ailleurs admirer une planche de Red Ketchup en enfer de Réal Godbout et Pierre Fournier parue en 1994 dans Croc, un superbe original de Cœur de glace de Grégoire Bouchard paru en 1991 dans Strange Memories, ainsi qu’une illustration de couverture pour le magazine Croc réalisée par Gité (août 1981). Dans le cas de Gité, l’illustration provient d’un autre corpus difficile d’accès, comme l’explique son propriétaire Francis Hervieux : « Le Gité est une couverture de Croc. Il vient d’un encan. Il provenait sûrement de sa famille, de quelqu’un de proche de lui à l’époque, de quelqu’un qui l’a connu, parce qu’il y avait d’autres dessins qui provenaient du même lot. Il n’a pratiquement pas bougé pendant une bonne trentaine d’années. C’est ce qui est un peu spécial. Il n’y a pas beaucoup de traces du travail de Gité, car il a éparpillé son œuvre à mesure dans les années 1980. C’est donc difficile de la présenter aujourd’hui. »

Les amateurs de BD underground ne manqueront pas d’apprécier les planches de Julie Doucet (My Most Secret Desire, Drawn and Quaterly, 1995) ou encore de Sylvie Rancourt et Jacques Boivin (Melody : The Orgies of Abitibi, Kitchen Sink Press, 1991). La pièce de résistance demeure toutefois la planche d’Henriette Valium (Ces arts qui dis-tractaient la tête, Cœur de maman, autoédité, 1995), qui impressionne par son attention au détail vertigineuse.

Original d’Henriette Valium, Ces arts qui dis-tractaient la tête, Cœur de maman, autoédité, 1995.
Photo : Marianne St-Jacques.

L’exposition se clôt avec les années 1990-2019, marquées par l’émergence de plusieurs maisons d’édition anglophone (Drawn and Quarterly) et francophones (La Pastèque, Mécanique générale, Pow Pow, pour n’en nommer quelques-unes). On peut y admirer le travail d’une panoplie d’auteurs contemporains (Jimmy Beaulieu, Iris, Julie Rocheleau, Cab, Paul Bordeleau, Francis Desharnais, Axelle Lenoir, Michel Hellman, Philippe Girard, Zviane, Isabelle Arseneault et Fanny Britt). La période est également caractérisée par la consécration internationale de Michel Rabagliati et Guy Delisle, ainsi que par les produits dérivés de séries à succès telles que Gargouille (Tristan Demers), Les Nombrils (Delaf et Dubuc) et L’Agent Jean (Alex A.).

Originaux de Michel Rabagliati, Paul à Québec, La Pastèque, 2009 et Paul en appartement, La Pastèque, 2004.
Photo : Marianne St-Jacques.
Originaux de Guy Delisle, Chroniques de Jérusalem, Delcourt, 2011 et Shenzen, L’Association, 2000.
Photo : Marianne St-Jacques.
Produits dérivés de la série Gargouille de Tristan Demers.
Photo : Marianne St-Jacques.

Un vaste panorama

Au final, que retire-t-on de cette exposition ? Que l’histoire de la bande dessinée québécoise est extrêmement riche et quelle présente une variété de styles, de sujets et de formats. On remarque aussi la contribution importante des femmes à la BDQ, et ce depuis ses débuts, notamment grâce aux récits en images de la romancière et scénariste Laure Conan (Marie de l’Incarnation, illustration d’Onésime-Aimé Léger, paru dans les Contes de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, 1919-1921), ou encore Les Petits Espiègles d’Yvette Lapointe, premier strip quotidien (6 jours par semaine) à paraître au Québec (La Patrie, 1933). Des exemplaires des adaptations en BD de récits de cap et d’épée d’Odette Fumet-Vincent (circa 1940) sont également exposés. Et bien sûr, plusieurs artistes contemporaines figurent également au programme.

Exemplaires de Mes belles images, Odette Fumet-Vincent, L’art commercial, circa 1940 et Les Deux petits nains, Paulin Lessard, Éditions A.L.E., 1949.
Photo : Marianne St-Jacques.
Original de Line Arsenault, Le Catalogue de Noël, La Vie qu’on mène T. 9 : Si je ne m’abuse, publié à compte d’auteur, 2016.
Photo : Marianne St-Jacques.

Évidemment, en raison de contraintes liées à l’espace muséal, l’histoire de la BDQ ne peut être exposée dans son entièreté. Les concepteurs ont donc dû procéder à une certaine sélection, comme l’explique Michel Viau : « Ç’aurait pu être beaucoup plus long ! Il y a des séries que j’ai dû écarter. Je pense entre autres à L’Oncle Pacifique (Vic Martin), qui est une série qui a paru pendant 10 ans. Il y a à peu près 500 pages de cette série, mais elle n’est pas très connue. […] Mon choix s’est fait en fonction des choses les plus marquantes de chacune des époques. […] On essaie de voir ce qui a pu avoir des répercussions sur la suite de l’histoire de la bande dessinée. »

C’est donc un vaste panorama que le public gagne à (re-) découvrir dans le cadre de cette exposition, dont le principal mérite est de rassembler autant d’œuvres éparses et d’artefacts inaccessibles en un seul et même endroit. À cet égard, Francis Hervieux est ravi d’avoir mis certaines pièces au service de l’exposition : « Je suis content de voir qu’en prêtant les œuvres de ma collection, cela permet à d’autres gens de voir un travail qui serait autrement un peu laissé de côté. Car c’est parfois plutôt difficile de voir les reproductions ou les journaux d’époque. Je suis donc content de voir que d’autres personnes ont accepté de prêter des œuvres afin de bonifier le texte de Michel Viau et l’exposition en tant que telle. »

L’exposition est à l’affiche au Musée de la civilisation de Québec jusqu’au 19 mai 2019.
Photo : Marianne St-Jacques.

(par Marianne St-Jacques)

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En savoir plus : visiter la page officielle de l’exposition sur le site du Musée de la civilisation de Québec.

[1Des œuvres d’Albéric Bourgeois (Ladébauche), Raoul Barré, André Montpetit, Gité, ainsi que Raymond Parent et Yves Taschereau (Les Ravibreur).

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