"Néo Faust" : l’œuvre inachevée d’Osamu Tezuka enfin éditée en France

1er novembre 2016 0 commentaire
  • Le "dieu du manga", Osamu Tezuka, a laissé trois œuvres inachevées. Parmi celles-ci, Flblb choisit d’éditer "Néo Faust", drame fantastique inspiré du conte allemand rendu célèbre par Goethe. Alors qu’il n’a eu le temps de réaliser qu’un tiers de son projet, le mangaka réussit à nous emporter dans cette histoire aux multiples facettes.

Avec Gringo et Ludwig B., Néo Faust fait partie des œuvres inachevées laissées par Osamu Tezuka. Décédé le 9 février 1989 des suites d’un cancer, le mangaka a produit au cours de sa vie une œuvre pléthorique, faite de milliers de pages et de beaucoup de chefs d’œuvres. Si Astro Boy est sans doute le personnage qui l’a rendu célèbre dans le monde entier, il ne doit pas cacher la diversité et la richesse de son travail. Néo Faust vient in extremis confirmer – si besoin était – le génie de l’auteur.

Les éditions Flblb nous livrent une publication de qualité pour ce Néo Faust. Derrière une jolie couverture bleu nuit, la totalité des quatre-cents pages produites par Tezuka sont rassemblées et accompagnées d’une postface extraite d’une conférence donnée par le maître en septembre 1988. Les dernières pages nous donnent à lire les esquisses et dialogues réalisés par Osamu Tezuka, comme nous avons pu lire l’Alph-art d’Hergé. Une note de l’archiviste en chef des Productions Tezuka vient compléter l’ensemble.

"Néo Faust" : l'œuvre inachevée d'Osamu Tezuka enfin éditée en France
Page 16 de Néo Faust © Tezuka Productions / Flblb 2016
Page 17 de Néo Faust © Tezuka Productions / Flblb 2016

Néo Faust a été publié dès 1988 et 1989 au Japon, dans l’hebdomadaire Asahi Journal. Quarante épisodes se sont succédé, entrecoupés par deux périodes d’hospitalisation de leur auteur. Tezuka a dessiné tant qu’il l’a pu, y compris à l’hôpital. Ainsi, Néo Faust était prévu en trois parties sensiblement équivalentes. Seule la première a été complètement achevée. La deuxième a été commencée et poursuivie sous forme d’esquisses. La troisième n’a jamais vu le jour.

Le conte Faust a inspiré Tezuka à trois reprises. Il est vrai que cette histoire, à la forte dimension symbolique, est une des plus marquantes du patrimoine européen et a connu des dizaines d’adaptations, tant en littérature qu’au musique ou au cinéma. Osamu Tezuka s’y est confronté dès 1950, avec Faust, puis avec Lion Books en 1971, enfin avec Néo Faust – comme s’il se devait d’y revenir régulièrement, en fonction des évolutions de sa propre vie.

Page 26 de Néo Faust © Tezuka Productions / Flblb 2016

Tezuka transpose le mythe faustien dans le Japon des années 1960 et 1970. Un professeur en fin de carrière, spécialiste mondialement reconnu en génie génétique mais mis au placard dans sa propre université, se retourne avec amertume sur son parcours. S’il ne renie pas ses découvertes, il regrette de leur avoir sacrifié sa vie sans pour autant trouver son "graal" : le mystère de l’univers et de sa création. Ne voyant plus de perspective, il va pour se résoudre au suicide. Une étudiante apparaît alors, lui proposant un contrat. En échange de son âme, il aura ce qu’il désire.

Après une vague hésitation, le vieux professeur fait appel à cette créature du diable. Méphistophélès se révèle donc à lui. Le contrat est signé. Le professeur, à la suite de quelques manigances diaboliques, renaît dans un corps plus jeune, plus beau, plus fort… Mais sans mémoire. Une nouvelle vie s’offre à lui, sans qu’il en ait conscience. Un nouveau cycle débute, qui rejoindra le premier.

Page 53 de Néo Faust © Tezuka Productions / Flblb 2016
Page 54 de Néo Faust © Tezuka Productions / Flblb 2016

Osamu Tezuka exploite brillamment son art de la narration. Le récit faustien n’est jamais loin, mais la marque personnelle du mangaka reste bien présente. Les surprises sont nombreuses, les clins d’œil aux lecteurs subtilement disséminés et les réflexions d’une réelle profondeur. L’ombre de la fin de carrière de Tezuka plane également sur ce livre. Ainsi, un des personnages clés décède d’un cancer de l’estomac, maladie qui emporta l’auteur lui-même...

Si le sujet central est le génie génétique et les questions qu’il pose, d’autres pistes sont ouvertes. La génétique et la science en général tenaient Tezuka fort à cœur. Il s’inquiétait des dérives possibles et semblait craindre de voir l’homme dépasser par ses technologies – comme il l’exprime lui-même dans la conférence retranscrite en fin d’ouvrage. Mais il n’en oublie pas pour autant ses autres thèmes favoris, tels que l’amour, le couple, le deuil, le temps ou encore la création.

Quant à la réalisation graphique, elle est digne du maître. La mise en cases est sobre et efficace. Le dessin est simple, expressif sans être excessif : pas d’exagération ni de tics graphiques, ce qui fait que même les lecteurs rétifs au manga pourront s’attaquer à ce livre. Les décors sont tracés avec précision et les corps sans vulgarité. Malgré sa densité, cet ouvrage est donc d’une grande lisibilité.

Page 287 de Néo Faust © Tezuka Productions / Flblb 2016
Page 288 de Néo Faust © Tezuka Productions / Flblb 2016

Enfin, Tezuka a fait le choix d’un ancrage historique fort. Les événements qui ont secoué le Japon et sa région dans les années 1960 et 1970 non seulement ne sont pas ignorés, mais servent même en partie de moteur à l’action. Le boom économique, l’inauguration du Shinkansen et des premières autoroutes urbaines, les Jeux olympiques de 1964, puis les révoltes étudiantes de 1968 à 1970 et la guerre du Vietnam constituent autant de facteurs d’évolution des personnages et de leur histoire.

Constituant un pont entre la culture européenne et la civilisation japonaise, Néo Faust mérite donc une lecture attentive, même s’il n’est pas achevé. L’absence de fin ne retire rien au plaisir de lire un récit d’une grande richesse, faisant appel au fantastique, à l’histoire, à l’humour et à la réflexion scientifique et philosophique.

Page 292 de Néo Faust © Tezuka Productions / Flblb 2016

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Ouvrage traduit du japonais par Jacques Lalloz et Rodolphe Massé.

Parution en août 2016.

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