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Pedro Riera ("La Voiture d’Intisar") : "Les femmes yéménites doivent se battre pour chaque chose."

Par Thierry Lemaire le 16 janvier 2013                      Lien  
Connaissez-vous le quotidien des femmes au Yémen ? Pas plus que moi, j'imagine. Avec {La voiture d'Intisar}, Pedro Riera et Nacho Casanova dépassent les clichés des journaux télévisés pour plonger dans la vie d'une Yéménite, urbaine, plutôt aisée, qui témoigne de l'oppression subie par les femmes dans ce pays. Un documentaire passionnant qui réserve bien des surprises.

Après plusieurs mois passés à Sanaa avec sa compagne Aliénor Benoist et de nombreuses conversations avec une trentaine de femmes yéménites, Pedro Riera restitue ces témoignages sous la forme d’un moment de vie d’Intisar, un personnage fictif concentrant l’expérience de toutes ces femmes anonymes.
Lire la chronique de l’album

Dans la préface, il est marqué que vous avez accepté une opportunité de travail pour aller au Yémen, sans hésiter. Déjà, ça m’intrigue.

Aliénor Benoist : En fait, j’apprends l’arabe depuis un certain nombre d’années. Et ma professeure m’a dit « tu ferais des progrès si tu allais dans un pays arabe, et en particulier au Yémen, parce que l’arabe du Yémen est un très bel arabe, très proche de l’arabe classique ». Oui, mais comment je fais ? « Oh, c’est facile, m’a-t-elle répondu, tu contactes le directeur de l’école américaine au Yémen et il va te donner un job. Et comme ça, tu vas sur place ». Et c’est ce que j’ai fait.

Pedro Riera : A ce moment là, nous cherchions à voyager. Nous nous sommes rencontrés en Bosnie après la guerre. Nous aimons ce genre de vie. Pendant longtemps, je suis resté en Espagne à écrire et à un moment, j’avais besoin de partir, d’aller quelque part. Une fois la porte du Yémen ouverte, on a foncé.

Bosnie, Yémen…

PR : Oui, et Aliénor a été au Tadjikistan, en Ukraine, en Algérie, au Nicaragua…

Que des pays…

AB : Chaud ! (rires)

Donc ce n’était pas trop difficile pour vous de vous lancer.

AB : C’est plus difficile pour les parents d’accepter.

Pedro Riera ("La Voiture d'Intisar") : "Les femmes yéménites doivent se battre pour chaque chose."

En plus dans un pays où les femmes sont mises de côté. Ça ne vous inquiétait pas ?

PR : Moi je ne connaissais pas grand chose au sujet du Yémen. Je savais qu’il y avait une ségrégation entre hommes et femmes, mais je ne pouvais pas imaginer jusqu’où cela allait. Sur place, il m’a fallu trois mois pour parler à une femme yéménite. Nous avons dû faire avec. Aliénor a ouvert quelques brèches, m’a introduit à quelques-unes de ses amies. Et je ne pouvais pas y croire, vous savez. Il y a tellement de différences quand vous croisez une femme dans la rue et quand vous la rencontrez seul à seule. Pour l’homme, tout est facile au Yémen. Ils n’ont aucun effort à faire pour leurs droits. Les femmes doivent se battre pour chaque chose. Elles sont beaucoup plus fortes. Elles réfléchissent plus. Quand vous parlez avec elles, elles sont généralement bien plus intéressantes que les hommes. Quand j’ai commencé à les rencontrer, j’ai su qu’il fallait que j’écrive sur elles.

C’est votre motivation pour écrire cette histoire ?

PR : Absolument. Je voulais parler de cette situation et particulièrement montrer que ces femmes ne sont pas soumises. C’était une surprise pour moi, donc j’ai considéré que ça pourrait être une surprise pour mes lecteurs. Je voulais aussi montrer que l’on n’est pas aussi différents qu’on veut bien le dire avec ces musulmanes. L’image des fanatiques qui brûlent des drapeaux qu’on peut voir dans les médias masquent une autre réalité. Ces femmes pourraient être nos amies en Europe.

Quel était votre travail au Yémen ?

AB : Je m’occupais des projets culturels et éducatifs à l’école américaine.

Comment ça se passait dans la vie quotidienne. Au niveau des vêtements par exemple ?

AB : Je sortais beaucoup. J’étais invitée par beaucoup d’amies et de collègues à des réunions, des fêtes, des mariages. Je voyais la manière dont les femmes s’habillaient chez elles, ou entre elles. Ça peut être très sexy, très chargé. Ce qui était intéressant aussi de voir de près, c’est que cette panoplie noire du voile et du niqab [NDLR : voile couvrant le visage à l’exception des yeux], ce n’est pas du tout uniforme. Ça a beau être un sac, fait pour recouvrir, les femmes se sont appropriées ce vêtement et l’ont recomposé. En réalité, il y a des tas de détails, sur les manches, aux pieds, la fermeture, la matière, pour personnaliser le vêtement. Les femmes yéménites sont très coquettes. Elles s’en servent comme un atout pour séduire. Ça peut nous paraître complètement étrange. La démarche d’une femme peut être tout à fait attirante. Attention, les femmes ne sont pas contentes d’être obligées de porter ce vêtement. D’ailleurs, elles détestent le noir parce que c’est la couleur imposée. Donc, elles le détournent.

Et vous, vous portiez bien évidemment une tenue adéquate à l’extérieur.

AB : Oui, bien sûr. Quand je me rendais à mon travail, je me couvrais les cheveux. Je n’ai jamais su nouer le foulard à leur manière car c’est une technique assez spéciale. Mais je ne portais pas de voile pour me couvrir le visage.

PR : Quand elle était avec moi, elle pouvait s’habiller de manière « décente », sans foulard.

F : Oui, si je m’étais promenée ainsi dans la rue, mais seule, j’aurais eu des réflexions, des commentaires. J’en ai d’ailleurs fait l’expérience.

Et vous, que faisiez-vous pendant la journée ?

PR : Principalement, j’écrivais. Je suis auteur de livres pour enfants et je travaillais dessus.

Vous avez eu des contacts avec les femmes yéménites, mais est-ce que vous avez eu beaucoup de contacts avec les hommes ?

PR : Oui, j’ai eu des contacts. Mais le problème avec les hommes, c’est qu’ils se rencontrent pour mâcher du qat [NDLR : le qat est un arbuste dont on mâche les feuilles]. Si vous ne mâchez pas de qat, vous n’êtes pas acceptés à ces réunions. Ok, j’ai mâché du qat avec eux et j’ai bien aimé ça. Mais je ne parle pas arabe. Et eux ne parlent pas anglais. Et puis après deux heures de qat, personne ne parle plus beaucoup. Ils restent un peu hébétés. Donc, finalement, ce n’est pas très fun. Je préférais rencontrer les amies d’Aliénor. D’ailleurs, j’ai lié amitié avec des femmes, pas avec des hommes.

Il y a beaucoup de choses surprenantes quand on lit l’album, puisqu’on connaît très mal le Yémen. Au début, quand on découvre cette femme, on se dit qu’elle subit cette oppression parce qu’elle manque d’éducation. Et après on se rend compte qu’elle travaille à l’hôpital comme anesthésiste. Cette ségrégation concerne donc toutes les couches de la société.

PR : Oui, c’était surprenant, voire choquant, pour moi aussi.

AB : Mais il y a des espaces de mixité quand même. Il y a des femmes qui ne rencontreront pas de leur vie d’autres hommes que ceux de leur famille. C’est une minorité. De plus en plus, les femmes yéménites font des études. Et elles veulent travailler. De plus en plus de femmes travaillent dans des professions qui ne sont pas traditionnellement admises par la société. Par exemple, il y a de plus en plus de journalistes. Il y a des changements et de nouveaux espaces de mixité, comme les cafés internationaux.

PR : Ça va dans la bonne direction. En outre, c’est un pays très pauvre, donc l’épouse doit travailler car le salaire du mari ne suffit souvent pas. Le rapport de force change un tout petit peu.

Ce qui est surprenant aussi. C’est que les femmes vont à l’Université, peuvent conduire, exercer quelques métiers à forte compétence. Le contraste est curieux entre ces interdits et ce que les femmes peuvent faire.

PR : Ça dépend aussi beaucoup de la famille dans laquelle elles naissent. Si le père est très conservateur, elles ne pourront pas aller à l’Université. Le pouvoir est toujours entre les mains de l’homme. Dans le cas d’Intisar, c’est la père qui a le pouvoir. Mais il est absent car il a divorcé de la mère d’Intisar et vit ailleurs. Il délègue donc son pouvoir à son fils. Et ce dernier a un espace de liberté pour prendre des décisions sans que son père le sache. Ce cas arrive très souvent parce que de nombreuses Yéménites divorcent.

Le fait de pouvoir divorcer, c’est encore une surprise vu de l’extérieur.

PR : C’est difficile pour une femme de divorcer. Mais elle a le droit d’aller voir un juge pour demander le divorce. Et parfois le juge accepte.

La femme est soumise au bon vouloir de l’homme. Mais dans les couples, est-ce qu’il y a de l’amour ?

PR : Pour les mariages, c’est la mère qui choisit et le père qui accepte. Souvent, les futurs mariés ne se sont jamais vus avant la cérémonie. Ils n’ont aucune expérience sexuelle. Un peu à travers les films pornos aujourd’hui, mais on ne peut pas dire que ce soit la meilleure façon. En outre, pour moi, il y a un problème supplémentaire pour les relations de couple, c’est le qat. Les hommes restent dehors pendant 5 ou 6 heures pour mâcher du qat. Ils rentrent tard. Il n’y a pas beaucoup de relation. Et puis l’homme peut décider à n’importe quel moment, s’il est fatigué de la relation, de renvoyer sa femme chez son père. Pour répudier une femme, il faut prononcer trois fois « je te répudie, je te répudie, je te répudie ». C’est légal. Certains hommes le disent juste deux fois pour garder leurs femmes sous la menace. Mais bon, certains couples sont quand même heureux ensemble. Nous en avons rencontrés. Mais c’est rare.

Quelle est la mentalité des femmes par rapport à leur mari ? Est-ce qu’elles ont envie de les tuer ? Qu’il leur arrive malheur ?

PR : Elles acceptent la situation. Bien obligées. Mais elles ont aussi le pouvoir de rendre la vie des hommes difficile, à l’intérieur du foyer. Et elles l’utilisent ce pouvoir. Comme la grève du sexe par exemple. Mais ce n’est pas pour autant qu’elles sont heureuses. Beaucoup haïssent leur mari.

Y a-t-il de la violence conjugale ?

PR : Beaucoup. C’est d’ailleurs presque toujours la raison des divorces.

On découvre que pour les femmes, il y a aussi des espaces de plaisir. L’un des intérêts du niqab par exemple, c’est de pouvoir flirter avec plusieurs hommes. C’est vrai ?

PR : Tout à fait. Mais les premières rencontres ne se font pas dans la rue. Les gens se rencontrent d’abord à travers Facebook ou le téléphone. Certaines de nos amies ont deux mobiles. Un pour flirter et un pour la famille. Normalement, ça débouche sur une relation sans sexe. Mais pas toujours. On ne sait pas vraiment parce que personne n’a voulu nous en parler.

Pedro Riera et Aliénor Benoist

Alors, on voit aussi à travers le livre un pays très moderne. Des téléphones portables, des voitures, des buildings et en même temps une société sclérosée. Quand on voit les dessins, on n’a pas l’impression d’être au Yémen. Ça vous a surpris également cette modernité ?

PR : Oui, tout à fait. C’est un pays qui est beaucoup tourné vers le passé. Mais la technologie est là. Les jeunes veulent des iPhones.

C’est peut-être moins évident dans les campagnes.

PR : Oui, il y a une grande différence entre les campagnes (70% de la population ) et les villes. D’ailleurs, chaque partie du Yémen est différente. Le Nord, le Sud, les montagnes, etc, ce sont des pays différents. Le livre parle de Sanaa et des familles yéménites modernes aisées.

Dans le livre, il y a d’autres scènes surprenantes, notamment les chiens qui prennent possession de la ville à la nuit tombée. Mais d’où sortent-ils ?

PR : Sanaa est une ville très vaste qui comprend beaucoup de terrains vagues. Les chiens vivent là et sortent la nuit en groupes. Ils ne sont pas très dangereux car ils craignent les coups de bâton ou les pierres. Mais la nuit, ils prennent plus confiance.

Vous placez un chapitre sur les caricatures de Mahomet. C’est le sentiment des femmes modernes yéménites que vous livrez ?

PR : Oui. Bon, je n’ai pas parlé de ce sujet avec toutes, parce qu’il est difficile à aborder. A l’époque, j’avais remarqué que l’on n’avait pas vraiment donné la parole aux musulmans modérés, qui ne voulaient tuer personne. J’avais la chance de le faire ici. La liberté d’expression est ma religion. Asseyons-nous et parlons.

L’épisode de l’écolière qui force le bus à faire demi-tour pour aller la chercher, c’est une belle métaphore. C’est un espoir pour les femmes au Yémen ?

PR : Nous avons fait 30 interviews pour réaliser ce livre. La plupart des femmes nous ont demandé de les montrer comme des combattantes, pas comme des femmes soumises. L’écolière dont vous parlez, c’est moi qui la voyais depuis la pièce où j’écrivais. Je la voyais tous les matins, et ça me rendait fou que le chauffeur de bus s’arrête trop loin, exprès pour la faire marcher. Mais comme je ne parle pas arabe, je ne pouvais pas descendre pour faire quelque chose. Et puis elle a réussi à faire céder le chauffeur. Je devais mettre ça dans le livre.

AB : Intisar, ça veut dire victoire.

Les femmes que vous avez interviewées savaient ce que vous alliez faire avec leurs propos ?

PR : Oui. J’ai soumis à certaines les anecdotes qui pouvaient peut-être les faire reconnaître pour qu’elles valident ou pas le texte. Et la semaine dernière, nous avons été invité au Yémen à l’ambassade d’Espagne avec des journalistes et à l’Institut français avec du public, pour parler du livre. Ce fut un beau succès. Les femmes et les hommes yéménites du public n’ont pas posé beaucoup de questions mais ils ont commencé à débattre ensemble. C’était magnifique. Et l’ambassadeur de France m’a tout de suite dit qu’il fallait traduire le livre en arabe. Nous aimerions beaucoup, mais nous ne pouvons pas. Parce que si on le fait, nous mettrions certains femmes interviewées en danger. Ça ne les dérangeait pas en français ou en anglais parce que personne de leur famille ne le lirait. Mais en arabe, le risque est trop grand. Et c’est vrai que les hommes yéménites ne comprendraient pas qu’un Espagnol ait la prétention de leur dire comment vivent leurs femmes. Je ne pense pas que ça aiderait les femmes yéménites.

Et vous avez gardé des contacts avec les femmes rencontrées là bas ?

AB : Absolument. On est régulièrement en contact. Et c’est comme ça qu’on se rend compte de l’évolution de la situation. On échange beaucoup d’informations.

Comment voyez-vous l’avenir pour les femmes du Yémen ?

AB : Pour l’instant, il n’y a pas d’organisation pour lutter pour les droits des femmes. Mais il y a de plus en plus de personnalités, notamment des journalistes, qui essayent de vivre à leur manière. Ça produit de plus en plus d’exemples pour les jeunes générations. De plus en plus de femmes, par exemple, refusent de porter le niqab. Elles vont dans la rue avec un hijab de couleur, ce qui est une vraie déclaration. Ça commence à être suivi. Même si le parti au pouvoir, très conservateur, n’aime pas beaucoup voir ça chez les femmes. Je pense qu’il y a un contre-mouvement dans la société. Le Yemen Times, par exemple, ouvre des débats et fait progresser les choses. Et depuis que les femmes ont participé aux protestations, elles ne veulent plus rentrer dans le rang. Elles vont continuer à être active, à travailler. Certaines ne vont pas se marier. Je crois que les changements vont continuer peu à peu.

PR : La situation politique n’est pas claire. Il faut attendre aussi que ça se décante.

AB : C’est vrai, mais il y a deux tendances lourdes : de plus en plus les femmes travaillent et font des études poussées. Ça change l’équilibre.

Et du côté des hommes ? Certains prennent-ils le risque d’avoir un discours plus libéral ?

AB : Oui, il y en a. Ce n’est pas la majorité bien sûr, mais il y en a.

PR : C’était d’ailleurs un des éléments du livre, ne pas montrer que tous les hommes sont mauvais. Le frère d’Intisar est un brave gars. Le futur dépend aussi des décisions individuelles.

(par Thierry Lemaire)

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