Philippe Geluck (1/2) : « J’ai besoin de cette relation avec les autres, jusque dans la mort »

19 mars 2010 0 commentaire
  • Deux 'nouveaux' albums pour Philippe Geluck : Pour le premier, il a recruté le traducteur bruxellois de Tintin pour lui donner la langue de son {Chat}, ainsi que la désopilante réédition du troisième volume de ces délires encyclopédiques. Un rendez-vous immanquable !

Cela semble tout de même incroyable que le traducteur de Tintin en Bruxellois fasse du Chat ! Ce ne sont pas du tout les mêmes univers !

Philippe Geluck (1/2) : « J'ai besoin de cette relation avec les autres, jusque dans la mort »Joseph Justens (traducteur) : Surtout que je ne suis pas vraiment spécialiste : je suis retraité d’une carrière de quarante-cinq années dans les assurances ! En réalité, c’est mon fils, Daniel Justens, qui est à l’origine de toute cette affaire. Tout professeur qu’il est, il avait remarqué que les gags de Geluck comportaient pas mal de références aux mathématiques, et c’est ainsi qu’il a commencé à travailler sur le livre qui fait part de cette analyse. Lors d’une réunion de travail chez Casterman, il entendit qu’on travaillait sur la traduction de Tintin en bruxellois, mais les essais réalisés n’étaient pas concluants. Rapportant cela chez lui, sa femme lui fit remarquer que son propre père devait essayer, vu qu’il parle couramment le bruxellois. C’est ainsi que, grâce à mon fils, j’ai fait De Bijous van de Castafiore, puis Et Gehaaim van de Licorne et De Schat van Rackham de Ruue. Par après, c’est toujours mon fils qui proposa à Philippe Geluck de faire un album en bruxellois.
Geluck : Bruxellois de naissance, j’ai été nourri des fables typiques de ma ville, dont Pitje Schramouille. Je trouvais que c’était un beau retour de choses que de traduire Le Chat dans ce patois qui m’a bercé.

Il y a différents dialectes de Bruxelles, lequel parlez-vous ?

Justens : J’ai appris le bruxellois de l’ouest depuis que je suis ketje (petit garçon), c’est un dialecte très empreint de flamand, mais je ne m’y suis pas spécialement intéressé avant qu’on ne me demande de traduire Tintin. « Ça est tout-à-fait inattendu », ai-je répondu, mais mon style a bien plu ! Il a fallu plus réfléchir pour Geluck que pour Hergé, afin de trouver les mots justes pour trouver le ton de l’humour.
Geluck : Comme pour les traductions anglaises du Chat, nous avons retiré de l’album les gags qui jouaient sur les mots. Cette mouture traduite reprend donc le dixième tome, le Chat est content, mais dans sa version flamande dont on a retiré des gags intraduisibles comme le Chat qui trinque avec un chinois, le premier disant « Tchin tchin », et le second « T’Belgique, t’Belgique » : effectivement, cela ne se traduit pas. Comme je possède une énorme réserve de dessins inédits en albums dans laquelle je pioche de temps en temps, je les ai remplacés par des gags muets, ou certains plus simplement traduisibles.

Vous nous disiez d’ailleurs en 2007 qu’on rirait après votre mort, tellement votre réserve est impressionnante !

Geluck : L’âge venant, je commence à le vivre plus mal. Au contraire, j’espère que les gens seront tellement tristes de cette nouvelle qu’ils ne penseront pas à rigoler !(rires) Mais un deuil national, cela peut être long …

Vous vous attendez à une longue file de six-cents mille belges qui patientent sous le soleil de juillet pour défiler devant votre cercueil ?

Geluck : Au minimum, mais j’espère que ma femme sera moins expansive que Fabiola qui saluait au balcon ! En fait, comme tout le monde, je rêve d’observer ce que ma propre disparition aurait comme impact. Je devrais peut-être organiser une fausse mort : on expose ma dépouille, tout le monde me pleure jusqu’à ce que je me redresse, tout sourire ! Mais c’est dangereux, car si tout le monde s’en fout, je serais vachement déçu !

Reste l’idée de la webcam dans le cercueil. Déjà une idée d’épitaphe ?

Geluck : Je me suis souvent demandé pourquoi sur les tombes, on adresse une pensée ou on laisse des fleurs au disparu : il s’en fout ! Alors que pour ma part, je laisserai un message destiné aux autres : « Merci d’être venu », ou plutôt « Si vous aviez comme je vous ai aimés » pour ma famille.

Jusque que dans la mort, vous maintenez alors cette relation viscérale avec les autres ?

Geluck : Oui, parce que les gens viennent me voir en me disant combien mes albums leur font du bien. On a besoin des autres comme on a besoin de rire. Il y a d’ailleurs une conséquence curative au rire, c’est prouvé. J’ai donc l’impression de donner quelque chose par mon travail, et le public me dit qu’il le reçoit : c’est une réelle relation dont j’ai besoin.

Philippe Geluck (à dr.) avec le traducteur bruxellois du Chat, Joseph Justens
Photo : Ch-L. Detournay

C’est pour cette raison de santé publique que vous avez encore été récemment décoré ?

Geluck : Ah, peut-être, mais c’est vrai que je ne la porte pas aujourd’hui. Comme disait le père de Marc Moulin : « Une médaille, cela ne se demande pas, cela ne se refuse pas, mais cela ne se porte pas. » Moi, c’est pareil : je n’ai rien demandé, je ne pouvais pas la refuser et je ne la porte pas. Opération réussie.

Dans Un Peu de tout, le ‘troisième’ volume encyclopédique remanié, on trouve un parfait exemple de votre humour incisif.

Geluck : Justement, mon rêve, inaccessible, serait que Les Encyclopédies et autres livres aient le même succès que le Chat, mais ce n’est jamais le cas ! Mais cela ne m’empêchera pas de continuer à m’y consacrer, que du contraire ! D’un autre côté, Geluck se lâche s’est vendu à plus de cent mille exemplaires, ce qui est magnifique ! Ces regrets ne sont pas économiques, mais j’aime tellement les conneries que j’écris dans mes encyclopédies, que je voudrais que tout le monde puisse en profiter. C’est aussi pour cela que je place des gravures et autres détournements dans les Chat, afin de susciter cette passerelle.

À quoi est due cette différence ? Le Chat serait-il plus connu, voire plus drôle que Geluck ?

Geluck : C’est un phénomène que tous les auteurs ont rencontré. Sans me comparer à Hergé, on sait que les Jo, Zette et Jocko ou les Quick et Flupke n’ont jamais atteint le succès de Tintin. Idem avec Corto Maltese, personnage emblématique et de loin le plus vendeur de Pratt, ou avec San Antonio de Frédéric Dard.

Remonter l’ensemble d’un album de plus de quatre-vingt pages en quarante-huit, cela impose un choix.

Geluck : J’ai tout revu en détail, et c’est vrai que tout n’y est pas, mais je n’ai retiré que le moins drôle. Dans le souci de rester généreux, j’ai aussi rajouté des pages de gardes qui n’existaient pas : elles sont différentes entre le début et la fin de l’album, et les deux dernières sont d’ailleurs inédites. Ce sont des différences qui ne sautent pas aux yeux, mais qui provoquent de petits plaisirs lors de la relecture : je trouve cela très jouissif. Comme précédemment, j’ai aussi condensé quatre métiers par page, plutôt que les pleines pages. En diminuant la police des caractères, j’arrive tout de même à placer beaucoup de définitions. J’ai retravaillé tous mes textes, et comme j’arrivais parfois un peu court sur des fins de pages, j’ai complété ma ‘biographie’ et rajouté une définition inédite.

Vous allez sortir un petit cadeau spécial pour la prochaine fête des pères ?

Geluck : Je voulais jouer sur le fait que le Chat peut être drôle également sans l’appui du dessin. Ce petit format reprend donc des citations du félin qui se suffisent à elle-même. Nous avions ‘offert’ cela aux journalistes, il y a quelques années, et je trouvais dommage que le grand public ne puisse en profiter. Cela sera donc en cadeau à l’achat de l’un ou l’autre titre, c’est encore à définir.

(par Charles-Louis Detournay)

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Les photographies en médaillon et dans l’article sont © CL Detournay.

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