Raoul Cauvin (Cédric, Les Tuniques Bleues) : « Je sers le café chez Dupuis, cela m’inspire ! ».

6 août 2009 4 commentaires
  • Son éditeur le surnomme « L’Homme au 100.000 gags », il n’en a peut-être pas encore écrits autant, mais bon nombre de ses héros font aujourd’hui partie de l’imagerie populaire : Pierre Tombal, L’Agent 212, Cédric ou encore Blutch et Chesterfield des {Tuniques Bleues}. Raoul Cauvin ne se repose pas sur ses lauriers. Il publie une nouvelle série,{Coup de Foudre}, où il nous raconte les états d’âme d’un taureau, qui se sent davantage vachette...

En 2006, le décompte de ses ventes cumulées des albums signés Raoul Cauvin avoisinait les 45 millions d’albums. L’homme est pourtant resté d’une simplicité extrême. À 70 balais, il se rend plusieurs fois par semaine chez Dupuis, ce qui ne l’empêche pas d’avoir une dent contre son éditeur, qui vient d’arrêter plusieurs de ses séries. Il nous parle de ses joies et coups de gueule avec franchise.


Sur votre blog, vous confiez que vous vouliez introduire du renouveau dans la série Pierre Tombal en y amenant un nouveau personnage.

C’est vrai. Ce sera un personnage, qui, je pense, sera aussi intéressant que Lily, la nouvelle voisine de Cédric. Ces séries comportent de nombreux albums, et il faut de temps en temps que je trouve un sujet ou un personnage qui puisse les chambouler et leur donner un coup de fouet. Dans Pierre Tombal, nous avions le personnage de la Mort, et je me suis dit qu’il serait intéressant de le confronter avec celui de la Vie. La Vie, dans mon esprit, ressemblerait à une petite fille. Elle chanterait une chanson, et quand on entendra sa voie douce, on saura que c’est elle ! D’un côté on aura donc la Mort, qui est représentée de manière assez laide par Marc Hardy. Et de l’autre, nous aurons la fraîcheur, la vie. J’attends les dessins de Marc. J’espère que ceux-ci correspondront à mon idée.

Raoul Cauvin (<i>Cédric</i>, <i>Les Tuniques Bleues</i>) : « Je sers le café chez Dupuis, cela m'inspire ! ». Une de vos séries emblématiques, Sammy, s’est arrêtée cette année après quarante albums. Pas de regret ?

Si ! Chaque fois que j’arrête une série, que cela soit Cupidon, Du côté de chez Poje, ou Sammy, j’éprouve beaucoup de regrets. Sammy s’est arrêté d’un commun accord. Jean-Pol a repris la destinée graphique des personnages après le départ à la retraite de Berck. Il a vu les ventes de la série descendre ! Al Capone et Elliot Ness sont malheureusement passés de mode. Qui connaît encore la période de la prohibition dans la jeune génération ?
Jean-Pol est une star en Flandre. A chaque fois qu’il touchait à la série Sammy, c’était pour se faire plaisir. Il perdrait de l’argent à la dessiner, alors qu’il aurait pu en gagner beaucoup plus ailleurs. Je comprends sa décision. Mais c’est vrai, l’arrêt d’une série fait mal !

Du côté de chez Poje a été adaptéau théâtre cette année. Avez-vous eu un rôle à jouer dans l’écriture ?

Non. Le scénariste a été chercher des idées dans les albums. J’ai lu les scénarios, mais je ne suis pas un homme de théâtre. C’est comme pour l’adaptation en dessin animé de Cédric, je préfère faire confiance. C’est d’ailleurs intéressant de voir le résultat. Les scénaristes qui se chargent de l’adaptation rajoutent toujours des éléments auxquels je n’aurais pas pensé, ou que je n’aurais pas pu écrire…

Quel effet est-ce que cela vous fait de voir vos personnages vivre autrement ?

C’est la cerise sur le gâteau. Sans rigoler, cela fait toujours du bien !

Pour fêter vos 70 ans vous publiez le premier tome d’une nouvelle série, « Coup de Foudre ». Dans « La Complainte du Taureau-Vache », vous nous expliquez les états d’âme d’un taureau qui se sent intimement être une vache. C’est un pari assez osé que d’aborder la transsexualité dans une série tout public, parue dans le journal de Spirou…

Oui, ce taureau se sent plus être une vachette. J’ai eu un excellent retour dans les festivals concernant ce livre. Tout ceux qui l’ont lu m’ont dit qu’ils s’étaient bien marrés et qu’il n’y avait rien de choquant dans le sujet. Par contre, j’attends les chiffres de vente. Je râle sur mon éditeur qui a sorti ce livre comme un autre, sans aucune promotion. Le tirage avoisine les dix à douze mille exemplaires. Dupuis aurait pu accompagner ce livre. Ce premier tome vit sa vie, sans aucun effort de l’éditeur, parmi les quatre mille nouveautés qui sortent chaque année. C’est dommage. Je crois à ce livre. Je l’ai écris en rigolant !

Comment est née cette collaboration avec David De Thuin ?

Il m’a téléphoné. Il voulait travailler avec moi. J’aimais bien son travail. Je lui ai inventé un conte de Noël. Bref, quelque chose de tout simple. Et quand j’ai vu la manière dont il dessinait le taureau de mon histoire, j’ai directement perçu que nous avions là un personnage intéressant. J’ai eu envie de l’animer dans une histoire de quarante-six planches. Je me suis donc creusé les méninges…
Je suis revenu vers David et je lui demandé de donner mon scénario à son épouse, sans le lire. Je savais qu’il ne serait pas objectif ! Elle a adoré et... lui aussi ! Ma femme, qui n’avait pas vu les dessins de David avait également apprécié le scénario. Je savais que l’on tenait quelque chose d’intéressant.

Extrait de "Coup de Foudre".
(c) De Thuin, Cauvin & Dupuis.

Pour le deuxième album de « Coup de Foudre », vous allez à nouveau mettre en scène le taureau ?

Évidemment ! J’ai terminé l’écriture de cette histoire. David la dessine actuellement. Désiré, le taureau-vache est confié à un fermier par son ancien propriétaire. Mais ce dernier éprouve des remords à l’avoir abandonné. Il va le rechercher, et se retrouve avec les mêmes problèmes. Je ne ferai sûrement pas une série de cinquante albums avec ce thème. Le sujet sera rapidement épuisé. Mais cette expérience m’a plu et j’aimerais continuer cette série. Je sais que l’année prochaine, mon éditeur va regarder les chiffres. Ce sera un moment difficile à vivre. J’ai parfois l’impression qu’il ne fait pas son travail. Mais c’est encore plus dur à encaisser pour des jeunes qui démarrent et qui se retrouvent confrontés au même problème…

Concrètement, comment travaillez-vous sur un quarante-quatre planches ? Pour les gags, j’imagine que vous pouvez écrire une histoire de l’Agent 212 le matin, et une autre des Psys l’après-midi…

Presque ! Cela varie quand même selon l’inspiration. Pour un album des Tuniques Bleues ou pour Coup de Foudre, je passe des semaines dans un divan. Je m’y sens bien. Je réfléchis et je pèse le pour et le contre à propos de certaines scènes. Et surtout j’essaie de dépêtrer mes personnages des situations dans lesquelles je les ai fourrées !
Je peux écrire un gag de Cédric en un jour. En allant me coucher, je connais, généralement, l’histoire que je vais écrire le lendemain. J’y repense donc en m’endormant. Et si le déclic s’est bien produit, le lendemain, je n’ai plus qu’à faire du recopiage, vu que l’histoire est déjà écrite … dans mon crâne.

Quand vous vous mettez dans votre divan pour écrire un Tuniques Bleues, votre esprit est-il totalement déconnecté de vos autres séries ?

Oui ! Mais au bout d’un moment, quand j’en ai un peu ras-le-bol d’être dans le même univers, j’arrête alors de penser à ce récit. Et je me dirige alors vers un mur où je colle des post-it sur lesquels j’ai noté des bribes d’histoire, des idées, des thèmes ou même des mots. Je me reconnecte alors assez rapidement à mes autres univers.

Raoul Cauvin devant son ancien bureau, chez Dupuis
Pour l’un de ses anniversaires, le personnel et les éditions Dupuis lui avaient fait une surprise en décorant la vitre de séparation de son bureau. Ce clin d’œil n’a jamais été effacé. Depuis quelques temps, Raoul Cauvin travaille au milieu de la rédaction de Spirou quand il va chez Dupuis - Photo (c) Nicolas Anspach

Ceux qui ne vous connaissent pas peuvent percevoir, à travers votre blog, que vous avez un profond respect pour vos lecteurs !

Ah ! Ce blog est fabuleux. Les intervenants se parlent entre eux et je ne suis que le témoin de leur conversation. Lorsqu’un lecteur me pose une question, c’est souvent un autre qui répond et qui connaît le sujet beaucoup mieux que moi ! Ils évoquent entre eux d’autres thèmes comme la musique ou la littérature. Dernièrement, j’ai fait la connaissance d’Anna Sam via mon blog, qui vient de publier l’excellent « Tribulations d’une Caissière ». Elle a beaucoup de talent.
Au départ, j’étais assez réfractaire à ce blog. Dupuis me l’a un peu imposé. Et puis, maintenant, je l’aime car c’est surtout un lieu d’échange entre différentes personnes : des professeurs, des comédiens, des auteurs de BD, des écrivains. Et on n’y parle pas que de bande dessinée ! J’aime lire leurs interventions. Je me suis pris au jeu ! Et j’interviens comme eux, si j’ai quelque chose à dire…
J’ai l’adresse de la plupart des bloggeurs. Ils m’écrivent énormément. Certaines de leurs lettres me touchent beaucoup. Il y a notamment un gosse, Jérémie, qui m’envoie ses planches. Il fait une histoire, il en est à la douzième planche. Je l’encourage…

Qu’est-ce qui fait que vous soyez resté aussi simple malgré que vous ne soyez pas loin de 50 millions d’albums vendus ?

Mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?

C’est l’été, et il fait beau. Alors pourquoi ne pas être au bord d’une piscine, plutôt que de venir une ou deux fois par semaine chez Dupuis ou passer du temps sur votre blog…

Ah mais, j’y tiens à mes jours chez Dupuis ! J’y vais généralement deux fois par semaine, parfois plus. Vous savez, j’éprouve une nécessité d’être en contact avec les autres. Un scénariste n’est pas comme un dessinateur. Ces derniers peuvent rester chez eux pour dessiner. Moi, quand je vais chez Dupuis, je fais le café pour l’équipe. En servant le café à l’un ou l’autre, on discute. J’ai besoin d’entendre les autres me parler de leur vie, de leurs moments heureux ou tristes. Quand je vois quelqu’un qui a un pansement, je vais lui parler. Je dois savoir ce qui s’est passé !

En fait, cela nourrit votre travail.

Absolument ! Je ne me vois pas rester chez moi tout le temps. Imaginez-vous une journée type : je me lève. Je déjeune avec ma femme et vais dans mon atelier pour travailler. C’est bien, c’est confortable comme vie. Mais où vais-je trouver les matériaux pour construire une histoire dans tout cela ? Vous me parlez des ventes. Cela fait plus de trente ans que je fais de la BD. J’ai eu de la chance avec les Tuniques Bleues, Cédric et d’autres séries qui ont un tirage un peu plus moyen. Année après année, album après album, on arrive à ce chiffre. Les Tuniques Bleues doivent être à dix-huit millions d’albums vendus. Cédric doit avoir dépassé les dix ou onze millions. Ce n’est pas le score que je vise. Je veux juste faire de la BD ! J’aime mon métier, et je m’investis tout autant dans une série qui marche qu’une autre qui ne se vend pas. J’ai eu de la chance. Certaines séries ont trouvé un public plus large…

Que faites-vous quand vous n’inventez pas de scénario ?

S’il fait mauvais dehors, je lis le journal et regarde la télévision. Mais on peut dire à ce moment là que je travaille car je guette des idées… Même en vacances, je fais généralement des découvertes surprenantes qui me servent d’accroche pour un récit. J’ai toujours l’esprit en éveil. Un scénariste a la cervelle qui fonctionne tout le temps. En fait, il n’y a que quand je dors que je ne fous rien (Rires).

Les idées viennent-elles tout aussi facilement pour des thématiques que vous avez explorez largement. Par exemple dans Les Femmes en Blanc, dont le trente-et-unième album est paru cette année …

Mais non ! Il suffit de suivre l’actualité. Je vous disais tout à l’heure que j’étais le premier à m’intéresser aux pansements des autres. Mais pour quelle raison à votre avis ? Willy Lambil et un autre ami ont des pierres aux reins pour le moment. J’en ai eues, il y a longtemps. Willy m’a confié qu’on allait pulvériser ses cailloux. La technique a évolué. J’ai convaincu Willy de demander à son médecin de m’envoyer une documentation sur le sujet. Il ne se passe pas une année sans que quelque chose ait changé en médecine. Il y a un an, des médecins ont essayé d’opérer en apesanteur. J’ai rencontré un pilote pour qu’il m’explique concrètement le phénomène de l’apesanteur.
Il en va de même pour Cédric par exemple. Il commence à jouer avec des consoles. J’ai une franche horreur de l’ordinateur. Je ne peux pas les sentir ! J’ai été voir des enfants qui jouaient à la « Wii » pour comprendre ce phénomène. Je l’ai même testé. J’essaie de me tenir au courant de tout, même si ce n’est parfois pas évident !

Avez-vous encore des projets ?

Plutôt des envies pour le moment ! J’aimerais bien encore trouver un ou deux sujets. Mais je ne me lancerai sans doute plus dans une nouvelle série développée en 44 pages. J’ai toujours envie de lancer de nouveaux projets. Surtout aujourd’hui : j’ai de l’avance par rapport à mes dessinateurs. Avec l’arrêt de Sammy, Du Côté de Chez Poje, et Cupidon, j’ai de temps en temps un creux.
Ce qui m’attriste, c’est que pour ces dernières séries, on m’a dit chez Dupuis : « on les arrête parce qu’elles ne marchent pas ». Je veux bien le comprendre. Mais qu’est ce qu’on me dise d’abord ce que l’éditeur a fait pour les promouvoir, pour les faire connaître. Dupuis aurait pu, à un moment donné, relancer Cupidon et Poje. Cette dernière série n’est jamais parue dans Spirou, car ce n’était pas bon pour le journal.

Vous y incorporiez des thématiques plus adultes, à la limite de la grivoiserie !

Ben, oui ! J’ai exploré ces sujets parce que cette série ne paraissait pas dans Spirou. J’aurais aimé que mon éditeur ait fait le maximum pour elles. Lorsque je parle avec eux, ils me disent : « Mais tu as vu ce que l’on fait pour les Tuniques Bleues et pour Cédric  ! ». J’en ai conscience. Mais merdre, j’ai d’autres séries également ! Je ne peux pas accepter que celles-là restent dans l’ombre tout le temps.

Le 53ème album des Tuniques Bleues paraît bientôt. Avez-vous déjà une idée pour le suivant ?

Le scénario est bouclé ! Willy Lambil le dessine actuellement. Nous raconterons l’histoire d’une chirurgienne qui travaillait durant la Guerre de Sécession. Elle portait des jupes-pantalons. C’était une féministe convaincue. Je commencerai à penser au suivant lorsque Willy arrivera à la trentième planche. Je sais qu’à ce moment là, il sera grand temps de me plonger dans mes livres à la recherche d’une idée !

(par Nicolas Anspach)

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Lire aussi sur actuaBD :
- Raoul Cauvin : quatre incunables et un missel (Novembre 2008)
- Laudec & Cauvin : « L’humour est mal vu dans la bande dessinée » (Avril 2008)
- Raoul Cauvin : « Ce n’est pas un secret, j’ai vendu 45 millions d’albums » (Septembre 2006)

Lien vers le Blog de Raoul Cauvin

Photographies : (c) Nicolas Anspach

 
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4 Messages :
  • C’est toujours intéressant de parler avec Raoul Cauvin, sa modestie n’est pas feinte, il est vraiment resté simple. Et pour avoir eu la chance de le côtoyer, je peux vous dire que c’est un homme adorable.

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    • Répondu par marcel le 6 août 2009 à  16:04 :

      Raoul Cauvin est à la fois un fonctionaire de l’humour et le meilleur antidote contre le snobisme de la nouvelle bande dessinée.

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    • Répondu le 6 août 2009 à  18:37 :

      je confirme ! il est extra ! j’invite les lecteurs d’actua BD a vinir voir ce qui se passe sur le Blog à Raoul !

      joel

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      • Répondu le 10 août 2009 à  08:56 :

        Pareil. Ca fait du bien un peu de modestie et de fraîcheur. Ca change des vantardises des "nouveaux" auteurs de la bd française. Ils sont nombreux les auteurs pas tendances mais talentueux à être boudés par une certaine branche des journaleux bds. Heureusement, le public ne se laisse pas prendre au jeu. Les Tuniques Bleues, Pierre Tombal,etc, que des petits moments de bonheurs de lecteurs rassemblés dans des monuments de la bd grâce au génie d’un type si humble... Ca laisse rêveur...

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