Rattrapage estival : "Mauretania. Une traversée" - Par Chris Reynolds (trad. J. LeGlatin) - Tanibis

24 août 2020 0 commentaire
  • "Mauretania" fait partie de ces livres sur lesquels il est difficile d'écrire. Un auteur méconnu, des histoires impossibles à résumer, un univers sans cesse mouvant : le chemin n'est pas balisé. Il faut pourtant s'y essayer, car l'œuvre du Britannique Chris Reynolds le mérite amplement.

Peu de lecteurs connaissent le nom et le travail de Chris Reynolds. Il faut être spécialiste de la small press britannique - et encore ! - pour avoir pu suivre la meilleure partie de son œuvre à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Les Éditions Tanibis, association dirigée par Claude Amauger et ici guidée par l’auteur et pour l’occasion traducteur Jérôme LeGlatin, ont donc l’immense mérite de la rendre enfin accessible en français, dans un grand et beau volume paru juste avant l’été.

Chris Reynolds a été encensé par Seth, et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Les deux dessinateurs anglo-saxons - le premier est britannique, le second canadien - partagent un goût prononcé pour des récits mystérieux, minimalistes et prenants, une attention marquée aux ambiances et aux compositions, une sensibilité exacerbée au temps qui passe. Mais si Reynolds n’a pas la notoriété du lauréat du Prix spécial du jury du Festival d’Angoulême 2020, ce n’est pas par manque de qualité. Les hasards de la vie, le choix de la discrétion, des histoires irréductibles à un simple « pitch » ? Sans doute tout cela à la fois.

Rattrapage estival : "Mauretania. Une traversée" - Par Chris Reynolds (trad. J. LeGlatin) - Tanibis
Couverture de "Mauretania Comics" #1 © Chris Reynolds / Paul Harvey

L’essentiel de l’œuvre de Chris Reynolds se résume à une série de seize livrets auto-édités entre 1986 et 1990, en collaboration avec le peintre et musicien Paul Harvey. Intitulée Mauretania Comics, ces fanzines aux couvertures intemporelles donnent à découvrir des lieux et des époques indéterminés. Les îles britanniques en semblent le cadre privilégié, mais les histoires pourraient se dérouler partout ailleurs. Des éléments font penser à des récits d’anticipation, mais certains détails paraissent sortis d’un vieux magazine des années 1950.

Chris Reynolds a également édité trois livres rassemblant des pages auparavant parues dans son fanzine. Mauretania : A mystery and a love story from a darker world, l’un de ses plus longs récit, ce qui en fait une rareté, est paru chez Penguin Books en 1990. C’est une anthologie, non exhaustive mais élaborée avec soin, que propose Tanibis, avec des bandes dessinées allant d’une seule à cent-trente pages. Au total, une quinzaine de récits sont regroupés, permettant de pénétrer dans le monde si étrange de l’auteur.

Mauretania. Une traversée © Chris Reynolds / Éditions Tanibis 2020
Mauretania. Une traversée © Chris Reynolds / Éditions Tanibis 2020
Mauretania. Une traversée © Chris Reynolds / Éditions Tanibis 2020
Mauretania. Une traversée © Chris Reynolds / Éditions Tanibis 2020

À première vue, rien d’extraordinaire dans les histoires dessinées par Chris Reynolds. Les personnages travaillent ou cherchent un emploi, un propriétaire voit sa maison menacée de destruction par une entreprise minière, un détective enquête sur des disparitions. Mais cette banalité n’est qu’apparente.

Brutalement ou incidemment, des détails font dévier ce qui semble être la réalité vers une dimension parallèle, sans qu’il y ait pour autant de prétexte fantastique ou que le récit donne dans la science-fiction. La présence d’extraterrestres est considérée comme normale. Des immeubles sont escamotés sans prévenir. Monitor, personnage récurrent mais pas unique, n’a pas de visage, puisqu’il ne retire jamais son casque.

Un basculement vers le merveilleux ? Même pas. Tout continue d’être familier. Des routines s’installent malgré les mystères. Les personnages donnent l’impression d’être de vieilles connaissances. L’ambiance elle-même, vaporeuse, indéfinissable, n’est pas vraiment inquiétante et donne au contraire l’envie que ces récits se prolongent toujours. Chris Reynolds a inventé la normalité de l’étrange, inversant la vision du monde. Le bizarre devient rassurant, le non-résolu n’est pas frustrant et l’inconnu pas inquiétant.

Mauretania. Une traversée © Chris Reynolds / Éditions Tanibis 2020
Mauretania. Une traversée © Chris Reynolds / Éditions Tanibis 2020
Mauretania. Une traversée © Chris Reynolds / Éditions Tanibis 2020
Mauretania. Une traversée © Chris Reynolds / Éditions Tanibis 2020

La fascination que peuvent exercer les histoires de Chris Reynolds vient certes de leur contenu. Le rythme, les compositions, le noir et blanc très contrasté : tout concourt à la renforcer. Le dessin évoque autant les gravures de Frans Masereel ou de Seth Tobocman que les comic books d’un âge d’or un peu désuet.

Couverture de "Mauretania Comics" #11 © Chris Reynolds

Sa maîtrise des aplats comme des hachures permet, avec peu d’effets, de faire saillir les éléments les plus importants tout en contribuant à poser l’atmosphère. La simplicité de son découpage, en quatre ou neuf cases rectangulaires, impose une douce cadence à la lecture.

Chris Reynolds pousse à sortir du strict champ de la bande dessinée - ce n’est pas un mal - pour mieux y revenir. Certaines de ses cases peuvent accrocher le regard pendant plusieurs minutes. Il lui faut trois fois rien, en apparence, pour capter puis maintenir l’intention. On pense alors aux tableaux d’Edward Hopper, pour leur capacité à faire ressentir un décor et à rendre palpable un temps suspendu. On pense aussi aux débuts d’Orson Welles ou au Troisième Homme de Carol Reed.

Mais Mauretania n’est pas un ouvrage « à clé ». Il ne faut pas chercher de références cachées, casser des codes ou inventer une connivence artificielle entre l’auteur et le lecteur. Comme son sous-titre l’indique, c’est une traversée dans une oeuvre. Une traversée à reprendre plusieurs fois, en sachant qu’elle sera chaque fois différente.

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Mauretania. Une traversée - Par Chris Reynolds - Éditions Tanibis - postface par Ed Pinsent traduite par Madani - traduction de l’anglais (Royaume-Uni) par Jérôme LeGlatin - conception graphique par Félicité Landrivon - 19,5 x 26 cm - 292 pages en noir & blanc - couverture cartonnée - parution le 19 juin 2020.

Consulter le site de l’auteur.

Lire la postface d’Ed Pinsent (en anglais - version française dans l’ouvrage).

À propos du travail de Chris Reynolds, lire le texte de Seth (en anglais - paru à l’origine dans The Comics Journal #265 chez Fantagraphics Books, janvier-février 2005) & celui de Jérôme Le Glatin (paru à l’origine dans Nicole #8 chez Cornélius, juillet 2019).

Certains récits de cet ouvrage ont été publiés une première fois en français dans le numéro 8 de la revue Nicole des Éditions Cornélius (juillet 2019).

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