Sébastien et Marie Kerascoët : "Pour lire ’Jolies Ténèbres’, il faut supporter de pouvoir détester nos personnages."

30 mai 2009 4 commentaires
  • Marie et Sébastien {{Kerascoët}} se sont associés à {{Fabien Vehlman}} pour signer un conte cruel étrange, interpelant voire même désarçonnant. Des êtres s’échappent du cadavre d’une fillette récemment décédée pour vivre leur propre destinée aux abords du corps. Ceux-ci doivent survivre et cette petite communauté devient rapidement agressive.

Pourquoi avez-vous créé Jolies Ténèbres un conte fantastique, étrange et nébuleux ?

Marie Kerascoët : Cette histoire est née d’envies de dessin et du souhait d’aborder le conte pour enfant d’une manière différente. Lorsque j’étais enfant, je ne comprenais pas la bande dessinée. Je trouvais que les histoires étaient trop souriantes, trop béates. Par exemple : comment ferraient les Schtroumpfs pour survivre dans la nature ? Nous avons voulu, Sébastien et moi-même, confronter des personnages de fiction à un autre degré de la réalité. J’avais une idée de départ : un monde qui dégouline…

Sébastien et Marie Kerascoët : "Pour lire 'Jolies Ténèbres', il faut supporter de pouvoir détester nos personnages."

Pourquoi vous associer avec Fabien Vehlmann et non avec Hubert avec qui vous signez Miss Pas Touche aux éditions Dargaud ?

MK : Nous nous connaissions depuis longtemps, et avions envie de collaborer ensemble. Quand j’ai parlé de ce petit pitch à Fabien et que je lui ai montré des croquis, il a directement rebondi sur cette idée. Ce pitch faisait écho à ses préoccupations. Au fur et à mesure de nos discussions, Fabien a nourri naturellement le récit. J’éprouve un sentiment étrange : il n’y a pas eu de trahison. Cette histoire me ressemble encore et pourtant, c’est autant la sienne que la mienne. Nous continuons à travailler avec Hubert sur Miss Pas Touche et un autre projet. On se rejoint sur des thématiques communes. Mais c’est une autre manière de travailler. Nous n’aurions pas eu la même alchimie qu’avec Fabien si Hubert avait travaillé sur ce récit.

Sébastien et Marie Kerascoët
(c) DR.

Fabien Vehlmann : Lorsque Marie a abordé son idée de départ, elle ne pensait pas que je serais l’homme de la situation. À l’époque, elle parlait de cette histoire à différentes personnes. Elle voulait simplement être rassurée sur la pertinence de son propos. Je l’ai tellement adoré que je me suis engagé à l’écrire. En fait, j’avais envie de la lire, tellement cette histoire me dérangeait ! Je sentais que si je n’aidais pas Marie à accoucher de cette histoire, elle ne s’y mettrait pas tout de suite. Je lui ai proposé d’être une sorte de script doctor. Notre manière de travailler a été rapidement naturelle, et nous nous rejoignions sur des thématiques communes, comme par exemple l’envie de lier la morbidité à l’enfance. En effet, une forme de littérature jeunesse a tendance de séparer les deux… Finalement, je suis devenu le co-scénariste du projet.

Vous montrez que le corps d’une petite fille est habité par des personnages raffinés. Ceux-ci prennent le gouter dans la scène d’ouverture.

MK : Et c’est au moment où ils allaient s’embrasser que les évènements se bousculent et que leur monde se met à dégouliner sur eux…

FV : La séquence d’ouverture est celle que Marie avait en tête dès le départ. Nous ne nous sommes pas interrogés sur la signification de ces évènements. Seule la pertinence et le force de cette image comptait, et nous avons pris le parti de ne jamais l’expliciter. Cela peut entraîner un sentiment de frustration pour les lecteurs qui attendent des réponses : Pourquoi la petite fille est-elle morte ? Pourquoi de petits êtres sortent de son corps ? Comment vivaient-ils dans son corps lorsqu’elle était vivante ? Nous ne répondons pas à ces questions. Nous voulions préserver cette interrogation, et surtout éviter de perdre une certaine magie en donnant des explications…

Le côté bucolique de la scène d’ouverture est typiquement féminin…

FV : Effectivement. Je n’aurais pas eu une pareille idée. De même que les personnages qui sortent du corps de la petite fille morte. Ce qui est intéressant dans ce récit, c’est que beaucoup de personnages se comportent de manière très cruelle les uns envers les autres. Certains de nos lecteurs ne nous croient pas lorsqu’on leur dit que tout ceci est issu de l’imaginaire de Marie… Une femme. Pourtant, la cruauté n’a pas de genre. Les personnages peuvent être très mignons, mais leurs comportements sont loin de l’être. Cela permet d’ouvrir la perspective à de nombreux éléments étonnants et dérangeants.

MK : Et puis, il y a une cruauté dans l’horreur. Un personnage se confectionne une robe en ailes de mouches. Il a forcément dû les arracher…

On a l’impression que ces êtres découvrent la vie dehors, comme quelqu’un qui aurait été enfermé pendant des décennies sans connaître le souffle du vent.

MK : On ne les voit pas avant ! Donc, d’une certaine façon, ils n’existent pas …

FV : Ils ont une forme de conscience, mais celle-ci reste primitive. Tout est ouvert devant eux.

La petite fille a-t-elle été assassinée ?

FV : Quand nous avons écrit cette histoire, nous n’avons jamais eu en tête qu’il s’agissait d’un assassinat. Les lecteurs émettent régulièrement cette hypothèse. Nous ne montrons aucune trace de coups sur le corps de la fillette. Mais pour eux, c’est évident : elle a été tuée. Pour les besoin du récit, nous avions besoin d’une figure imposante, un homme vivant dans les bois. Certains lecteurs ont fait un lien de cause à effet : ils pensaient que cet homme avait assassiné l’enfant. Or, nous ne l’avons jamais écrit.

MK : Les gens y voient un ogre. Ce « géant » qui vit seul a forcément quelque chose d’inquiétant pour eux.

FV : D’éventuellement inquiétant, plutôt ! Parce qu’il ne l’est apparemment pas du tout. Il y a une poupée cassée dans la cabane de cet homme des bois. Certains y voient un signe qu’il a tué l’enfant (Rires). Je n’aimerais pas me retrouver face à ces lecteurs dans une cour de justice s’ils faisaient partie d’un jury populaire ! Un tel raccourci signifie qu’il suffit qu’un jouet traine chez soi pour être transformé en coupable idéal. Il y a des centaines de manières d’expliquer la présence de la poupée. A-t-il trouvé le corps de la fillette ? Sans y toucher, il aurait très bien pu ramener la poupée dans sa cabane. Autre hypothèse : il pourrait être le père de la fillette … Ou alors, il aurait trouvé cette poupée dans les bois, et l’aurait ramené chez lui parce qu’il l’a trouvait belle ou qu’il voulait préserver l’environnement !

Fabien Vehlmann
(c) Nicolas Anspach

Les personnages qui sortent du corps de la fillette sont dessinés de manière plus simple que l’univers qui les entoure.

Sébastien Kerascoët : Cette histoire est également née de nos envies de dessin. Nous désirions confronter un monde réaliste à un autre plus fantasmé. Marie et moi-même sommes deux à dessiner la même histoire. Nous avons nos propres styles. Chacun a pioché dans ses propres capacités de dessin. Marie est allée vers le côté vivant et graphique de ces petits personnages liés à l’enfance. Pour ma part, j’ai un dessin plus réaliste. Le corps de la fillette était, pour nous, comme une sorte de décors de théâtre. On a décidé de le représenter le plus réaliste possible pour avoir un effet contrasté.

Les êtres diffèrent les uns des autres. Par exemple, celle qui mange des vers manque totalement d’intelligence …

SK : Nous l’appelons « La Régressive ». Tous les personnages sont traités séparément, dans des styles différents. La couleur directe fait l’unité graphique de l’album. Chacun de ces êtres a une personnalité différente, qui peut être parfois très caricaturale. Mais leurs caractéristiques physiques reflètent ce qu’ils sont. Par exemple, Timothée a une allure juvénile. Une mèche de ses cheveux lui couvre l’œil qui lui manque. Ce personnage a un côté « inachevé ». Cela explique son mal-être.

Cet album étonnant ne demande-t-il pas une relecture ?

SK : Effectivement ! Même si l’histoire se lit assez rapidement. Ce n’est pas un livre où tout coule de source. Il faut supporter de pouvoir détester les personnages. Ceux qui nous paraissent mignons commettent des actes horribles. C’est troublant et, du coup, les lecteurs ne savent pas sur quel pied danser.

MK : L’album est graphiquement riche. Beaucoup d’informations sont contenues dans le dessin. C’est pour nous une vraie récompense d’entendre les témoignages de lecteurs. Ils sont souvent interloqués, se sentent accompagnés par le récit et parfois fantasment en tentant d’apporter des réponses aux questions.

FV : Si les lecteurs s’attendent à découvrir pourquoi la fillette est décédée en relisant l’histoire, je peux vous garantir qu’ils n’en sauront pas plus ! Par contre, ils percevront mieux ce qui leur a plu ou dérangé dans le récit. Je suis heureux d’entendre des lecteurs me dire qu’ils ne savent pas quoi penser de ce livre. Cela me plait de créer cette nouveauté-là, sans aucun repère.

Le monde dans lequel évoluent ces êtres est réaliste. Vous représentez le cadavre de l’enfant et la nature de manière réaliste.

MK : Ce fut un réel plaisir de dessiner la nature. Miss Pas Touche est un peu plus astreignant, car il faut être fidèle à la représentation d’une époque, et puis dessiner Paris, avec ces bâtiments et ses escaliers, n’est pas toujours facile. Avec ce récit, il nous suffisait d’aller à la campagne, et de prendre des photos au ras-du-sol suivant les saisons. Nous étions plongés dans un univers bucolique et reposant …

Vous avez un projet avec Hubert pour les éditions Dupuis …

SK : Oui. Un conte pour enfant. Nous avons envie de nous adresser à un public plus large, et donc aux enfants.

(par Nicolas Anspach)

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Illustrations extraites de Jolies Ténèbres : (c) Kerascoët, Vehlmann & Dupuis.

 
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4 Messages :
  • Malgré les dénégations répétées des trois auteurs, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a des "clefs", contenues dans le récit, quant à son fondement et sa signification. Ce qui m’incite à penser qu’il y a bel et bien une intention délibérée (ce n’est pas un mal à mes yeux, loin de là). Je n’en parlerai pas ici mais, comme je suis curieux, j’aimerais avoir l’occasion d’en débattre avec eux.

    Let me know…

    Emmanuel Moynot

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    • Répondu par sylvia le 31 juillet 2010 à  13:48 :

      Salut Emmanuel !
      Ben moi j’ai pas aimé. J’ai sans doute rien compris... Mais même après lecture ce cette interview, my point of view n’en demeure pas plus eclairé. Je ne vois pas l’intérêt de faire une truc aussi sordide. De melanger des dessins d’après photos à des croquis de strip genre presse féminine.
      C’est casse-gueule et ça se la casse. Je ne vois pas quelle gloire il y a à retirer de ça. Heureusement qu’on me l’a prêté cet album, déjà que je ne voulais pas le lire... Cette histoire aura au moins eu le mérite de me suprendre. Mais est-ce une fin en soi ? Ca ne va pas plus loin. C’est même pas drôle !

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  • En lisant cet album un soir, trés déroutant, trés derangeant,à la fin je n’ai pas compris ou les auteurs voulaient nous emmener... le lendemain (la nuit porte conseil ?), j’ai vu dans cet album, des images de notre société actuelle et du monde qui nous entoure. Les plus gros mangent les petits, les malins s’en sortent toujours...
    C’est peut etre simpliste, mais cela me convient.

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    • Répondu le 1er juin 2009 à  11:50 :

      Des papyboomeurs-minotaures qui dévorent les jeunes ?

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