Fabien Vehlmann : « Nous recentrerons Spirou et Fantasio sur l’aventure et l’humour »

5 avril 2009 1 commentaire
  • L’information est officielle depuis quelques semaines. {{Yoann}} et {{Fabien Vehlmann}} reprennent la destinée de {Spirou et Fantasio}, la série emblématique des éditions Dupuis. Nous avons rencontré Fabien Vehlmann afin de connaître les orientations de la série. Il aborde également avec nous son actualité.

L’année 2008 fut marquée par votre première expérience cinématographique. Vous avez participé à l’écriture du film « Un monde à nous » …

En effet. J’ai pris conscience qu’il était beaucoup plus facile d’écrire des bandes dessinées (Rires). L’écriture cinématographique est très exigeante et diffère de la BD sur de nombreux points. Par exemple, chaque dialogue doit être pensé pour être parlé, et non lu. Les scénaristes doivent retravailler leurs scénarios de nombreuse fois pour mieux convaincre les producteurs et les réalisateurs. C’est embêtant, mais aussi positif. On ne se contente pas d’un premier jet. Le scénariste peut polir l’histoire. Le risque étant tout de même de perdre une forme de spontanéité.
J’ai également travaillé pour un projet audiovisuel, Interplanète, co-scénarisé avec Piano et David Garcia. Ces trois épisodes de 26 minutes ont été un avale-temps. Interplanète est actuellement en cours de développement.
J’aspire aujourd’hui à retrouver la liberté que les scénaristes ont dans la narration propre à la bande dessinée. Dans la BD, peu de temps s’écoule entre l’émergence d’une idée et sa réalisation. Il n’y a pas d’équivalent à mes yeux dans d’autres arts narratifs. Sauf peut-être en littérature … Mais je ne suis pas écrivain !
Je reviens donc à la bande dessinée avec gourmandise. Je ne m’interdis pas de retravailler pour l’audiovisuel. J’ai d’ailleurs un projet avec Benoît Feroumont, avec qui j’avais réalisé la série Wondertown aux éditions Dupuis. Mais cette partie de mon travail aura moins d’importance.

Fabien Vehlmann : « Nous recentrerons Spirou et Fantasio sur l'aventure et l'humour »

Réalisons un tour d’horizon de vos séries. Vous avez l’habitude de laisser ce pauvre Poulain au bord de la folie à la fin de ses aventures. Est-ce un cahier des charges imposé pour Le Marquis d’Anaon ?

Il s’en sort mieux dans le dernier épisode, La Chambre de Kheops. Jean-Baptiste Poulain est un anti-héros. À la fin de cet album, il a l’impression de maîtriser les évènements. En fait, il n’a pas compris grand-chose ! Nous ne lui avons pas plongé la tête sous l’eau cette fois-ci. Il s’en sort plutôt bien puisqu’il rencontre une jolie jeune femme. Je vais écrire le sixième tome du Marquis d’Anaon cette année. Il sortira probablement en 2010. Matthieu Bonhomme travaille entre-temps sur un projet de one-shot et sur un nouvel album des Voyages d’Estéban.

La série Seuls se conclura-t-elle au cinquième tome ?

Elle se poursuivra. Les lecteurs sauront pourquoi les gens ont disparu à la fin du cinquième album. Les adultes trouvaient jusqu’ici que je ne donnais pas assez d’indices. Les enfants, eux, n’ont pas les mêmes attentes. Ils veulent bien évidement connaître l’explication de cette disparition collective. Mais ils sont moins impatients. Pour moi, Seuls est avant tout une série pour la jeunesse. L’explication dévoilée dans le cinquième tome ferra avancer l’intrigue.
Le public imagine son propre scénario par rapport à cette disparition. Nous allons forcément décevoir une partie de notre lectorat avec notre explication. Je réfléchis actuellement à une manière de relancer l’intérêt de ces probables déçus pour la série. Les premiers albums étaient indispensables : Nous devions approfondir le caractère des personnages…

Extrait de Seuls T4
(c) Gazzotti, Vehlmann et Dupuis

J’avais demandé à Bruno Gazzotti, le dessinateur de Seuls, s’il dessinait ses fantasmes d’enfant dans la série. Il a rigolé en me disant qu’il retranscrivait plutôt ceux de son scénariste…

C’est un mélange des deux. Mais comme je suis à l’origine de l’écriture, mes fantasmes d’enfant transparaissent sans doute plus. Bruno adorait Le Survivant (avec Charlton Heston), et les films post-apocalyptiques qui s’inscrivent dans cette lignée. On retrouve un peu ces ambiances dans Seuls. De temps en temps, j’incorpore au récit des fantasmes de Bruno : le bricolage, les voitures, etc…

Vous venez d’être nommé scénariste titulaire de la série Spirou et Fantasio. Allez-vous envisager ces personnages de manière différente que votre one-shot, les Géants Pétrifiés ?

Je vais vous faire une confidence : je suis heureux que cette reprise n’arrive que maintenant. J’ai appris beaucoup de chose en réalisant Les Géants Pétrifiés. Le succès d’une reprise ne dépend pas que du talent des auteurs. C’est quelque chose de plus hasardeux : il faut répondre à une attente particulière et être dans une sorte d’alchimie avec le lectorat. Lorsque j’ai pris conscience de cela, cela m’a totalement décomplexé ! J’aborde cette expérience avec beaucoup de sérénité. Je ne prétends pas que ce que Yoann, le dessinateur de cette reprise, et moi-même allons faire plaira à tout le monde. Je n’ai qu’une seule certitude : nous allons avoir beaucoup de plaisir à donner vie à ces personnages. Nous souhaitons recentrer cette série sur l’aventure et l’humour. À mes yeux, ce sont les deux grandes mamelles de cette série. Et puis, pour moi, Spirou s’adresse avant tout aux enfants. J’aimerai qu’ils se sentent de nouveau concernés par ce personnage.

La critique avait pourtant apprécié Les Géants Pétrifiés, même s’il était totalement décalé …

Moins que celui de Émile Bravo, qui a été encensé ! Mais cela nous a rassurés. Nous n’étions pas à côté de la plaque. Une partie du lectorat, cependant, ne cautionnait pas le style graphique de Yoann. Nous allons prendre un autre axe pour laisser le temps au lecteur de s’habituer à son style. Le graphisme sera plus classique, et correspondra aux planches que nous avons réalisées pour les 70 ans de Spirou.

Étiez-vous un fan de la série lorsque vous étiez enfant ?

Oui. J’ai découvert la série avec les albums de Tome & Janry, qui m’ont fortement marqué. J’aimerais que notre reprise soit un peu dans l’esprit de leur travail. Ils avaient incorporé un rythme presque hollywoodien à leurs histoires. L’alchimie était parfaite sur Spirou à New York par exemple, qui contenait beaucoup d’humour. Ils ont su toucher un vaste public grâce à cela. André Franquin a eu une grande importance dans Spirou et Fantasio, mais le fait qu’on ramène toujours la série à lui me navre un peu. Nous allons parler de la reprise avec Janry. Cela me permettre de comprendre le personnage, et savoir pourquoi sa collaboration avec Tome fonctionne si bien.

La série IAN est-elle terminée ?

Oui. Nous n’avons pas trouvé un public suffisamment large pour que Dargaud soit satisfait ! Je peux les comprendre, d’autant que Ralph Meyer et moi-même avions des ambitions assez fortes sur cette série. Aujourd’hui, je suis plus dans l’instant présent et je n’attends pas un succès de mes scénarios. J’attends de voir comment le public va accueillir les histoires.

Vous êtes plutôt rassuré parce que vous avez quelques succès, non ?

Oui. Sans doute. Au début, j’avais envie de manger le monde et de prouver des choses. J’ai entamé un peu trop maladroitement IAN. Mes choix n’étaient pas clairs. Était-ce une série à suivre ou les albums étaient indépendants les uns des autres ? Cette hésitation a freiné la série. Quand on rate un départ, dans le contexte actuel, il devient difficile de récupérer les faveurs du public même si on réajuste le tir. Nous nous sommes trop cherchés dans les deux premiers albums et les changements de cap, par après, ont été mal perçus par les lecteurs. On a trouvé un certain rythme sur la fin, mais c’était déjà trop tard !
Ceci dit, je suis heureux que Dargaud ait publié le cycle de IAN sous la forme d’une intégrale au format roman graphique. Cette série a plus d’intérêt si on lit l’ensemble des albums.

Vous aviez signé les séries Green Manor et Samedi et Dimanche. Vous semblez, aujourd’hui, avoir abandonné le genre humoristique.

Effectivement. C’est notamment pour cette raison que je suis heureux de revenir à Spirou. Les aventures humoristiques me plaisaient lorsque j’étais enfant. Mais j’ai écrit d’autres séries humoristiques qui n’ont pas forcément marché, comme par exemple Wondertown. Green Manor était une série ironique, mais pas comique ! À l’époque où j’ai commencé à travailler pour le journal de Spirou, je voulais réaliser des séries à gags. L’un des maîtres du genre est Zep. Il ne se contente pas d’établir une chute à chacune de ses pages. Il inclut trois ou quatre gags dans chacune de ses planches. Il a une exigence rare ! Les Nombrils sont plus cruels, mais très réussis également. Delaf et Dubuc incorporent également plusieurs situations humoristiques dans leurs pages. L’humour a changé et on peut aller vers un humour plus « cruel » ou « exotique » mais, par contre, la mécanique de fond reste la même.
J’avais un projet en ce sens. Benoît Fripiat, mon éditeur chez Dupuis, me rappelle régulièrement qu’il faudrait que je retravaille dessus. Il s’intitulait Silver Damned. Mais j’ai pris conscience qu’il est difficile de réussir une série humoristique. Peaufiner un gag demande énormément de temps ! Il faut que celui-ci n’ait aucun temps mort. À chaque strip à l’intérieur de la page, il faut inclure une situation cocasse. Actuellement, je n’ai pas la force de m’y atteler. Je ne m’interdis pas d’y revenir un jour, mais je risque de perdre l’innocence de mes débuts …

Quels sont vos autres projets ?

Jolies Ténèbres vient de sortir. J’ai également un projet avec Jason, qui est un auteur minimaliste que j’adore. Il incorpore très peu de dialogues dans ses histoires. Il arrive à faire passer beaucoup de choses à travers l’image. Il est tout mon contraire ! J’espère arriver, un jour, à faire des BD plus silencieuses. Sinon, avec Frantz Duchazeau, nous allons adapter la vie « fantasmée » de Georges Méliès en bande dessinée. Cela parlera plus de l’impact de ses découvertes sur les techniques du cinéma que de sa propre vie. Le livre comprendra différents récits courts, en noir et blanc, et sortira chez Dargaud.
Avec Philippe Capart, je réalise un album intitulé Match Boy aux éditions Dupuis. Nous raconterons l’histoire d’une petite fille qui rêve de devenir un super-héros. Philippe y travaille depuis des années, en alternance à ses livres d’étude. Je suis heureux qu’il ait repris un rythme soutenu pour la réalisation des planches de Match Boy. J’ai hâte que l’album sorte pour montrer son talent ! Il a une façon de synthétiser les personnages qui est ahurissante. Sans parler de son souci du détail : on peut se perdre dans ses cases rien qu’en les observant. C’est un exégète qui est à la fois dans la pratique et dans la théorie. C’est d’ailleurs pour cela qu’il avance lentement ! Ce sera, à priori, un one-shot.

Un dernier scoop : pourriez-vous nous faire une fleur et nous dévoiler l’intrigue du prochain Spirou ?

Elle se déroulera à Champignac ! Je vais renouer avec les sources de la série. J’ai conscience qu’il ne faut pas que le récit soit statique. Enfant, je prenais moins de plaisir à lire les albums de Franquin qui se déroulaient dans ce village. Je vais donc essayer de remettre un peu d’aventure et d’action à Champignac, un peu comme ce que Tome & Janry avaient fait dans l’album Cyanure. Nous allons utiliser la mégalomanie de Zorglub. Il aura bien évidement des plans hallucinants, mais restera un éternel gaffeur ! Une chose est certaine, il ne sera plus vraiment l’ami de Pacôme !

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire une autre interview de Fabien Vehlmann : "J’ai une liberté d’écriture en BD que je n’aurai jamais dans l’audiovisuel" (Novembre 2006)

 
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