TRIBUNE LIBRE À PASCAL AGGABI - René Follet : il y a de l’insolence à être aussi doué.

19 mars 2020 6 commentaires
  • René Follet était un illustrateur, c’est vrai. Mais en BD, il était excellent aussi, contrairement à ce qu’on entend parfois, chose qu’il n’était pas le dernier à répéter, confondant d’humilité vu son talent, avec une narration très efficace et dynamique que beaucoup pouvaient Lui envier.

D’ailleurs René Follet avait beaucoup de choses qu’on pouvait lui envier, c’est peu dire : c’était le prototype de « l’artiste d’artistes » selon la formule consacrée ! Un de ces créateurs qui laissent pantois leurs confrères, un source d’inspiration, un Graal, une sorte d’idéal à atteindre, de ces astres que l’on contemple les yeux levés. Lui qui semblait toujours regarder ses chaussures…

Un artiste d’artistes qui, toutefois, a eu plus de mal à convaincre les lecteurs, moins sensibles globalement, en dépit des évidentes qualités des pages proposées par ce très grand auteur, immense dessinateur à la redoutable technique, capable de tout dessiner avec un égal bonheur. Au niveau des meilleurs de ce côté-là.

TRIBUNE LIBRE À PASCAL AGGABI - René Follet : il y a de l'insolence à être aussi doué.
René Follet dans son atelier
Photo : Jean-Jacques Procureur

Il y a de réelles raisons, objectives, à cette relative indifférence du lectorat devant le magnifique travail de Follet, preuves que la BD n’est pas (que) du dessin. Sinon... Follet a échoué à faire entrer le plus grand nombre dans ses histoires, à allumer ces étincelles essentielles que sont l’imprégnation et le phénomène d’identification. Le lecteur ne lit pas l’histoire, il la vit. Acteur, il est le protagoniste du récit, manipulé volontaire par le conteur, il adore ça. Mais le lecteur a eu du mal à se reconnaître dans les personnages de Follet, aux mouvements si caractéristiques, souvent en S, entre le batracien et la créature simiesque, ces mains qui accompagnent ce ressenti, ces pieds lourds.... Très dynamique, mais....

© René Follet
© René Follet

Il y a aussi ces visages plutôt esquissés, ces yeux schématiques et ce, de plus en plus, au fil des ans, yeux-miroirs de l’âme. Ce qui peut donner des expressions sans séduction facile. Identification, imprégnation...

© René Follet

Il y a aussi que Follet est un artiste de la couleur, à mi-chemin entre l’illustrateur et le peintre. Superbe. René Follet n’est donc pas un ciseleur de la forme des choses, comme le font les tenants du trait pur que l’on appelle trop souvent ligne claire. Il s’ intéresse surtout à la manière dont la lumière se pose dessus. Il est fantastique à ce jeu mais il faut croire qu’en plus du reste, cette vision n’engage pas vraiment la plupart des lecteurs, surtout quand ensuite la mise en couleur des planches n’accompagne pas idéalement le tout. Vaste sujet.

Alors dessinateur ou narrateur ? La BD est une écriture, avec sa syntaxe très particulière et assez unique, sa mécanique difficilement contournable parce qu’en partie inconsciente, quand le lecteur peut se montrer impitoyable. Ou comment passer à côté d’un artiste, maître de son art. Et pas qu’un peu. Paradoxe ?
Toujours est-il que René Follet a laissé des images extraordinaires, à foison. Il y a la touche de son coup de pinceau, ses couleurs aquarellées boostées par de judicieux empâtements, effets de matières. Ses compositions, ses remarquables bruns lumineux et ses couleurs stratégiquement atténuées. On appelle ça l’harmonisation. Et avec ça, quelle énergie ! Une énergie pas racornie par les années, ce qui reste très rare. Tant de choses encore.

Photo : Jean-Jacques Procureur

Pour moi, René Follet est un de ces personnages solidement arrimés au sol dont on sent le poids et l’air qu’ils déplacent, ces mains magnifiques et expressives qui saisissent parfaitement ce qu’elles tiennent. Tout un art, ces chaussures. Oui, ces chaussures ! Follet le meilleur dessinateur de chaussures ? Et ces vêtements dont on sent aussi tout le poids, la matière...

De lui, je garde en tête deux images : une magnifique illustration dans le Journal Spirou pour un récit de Tom Sawyer en ballon aux personnages dégingandés et parfaitement balancés, sans parler du décorum parfait. Et une couverture peinte des Zingari pour ce même journal. Là on touche au sublime.

Certains passent sur Terre en tutoyant les anges.

Les Zingari
© René Follet / Yvan Delporte

(par Pascal AGGABI)

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6 Messages :
  • Noble plaidoyer ;son dessin allait si loin en moi.La vie,le geste comme deux composantes profondes pour susciter l’éclat.
    Narrateur,certainement.Il n’y a pas une façon de dire,étayer une histoire.Par instants,dans la décomposition du geste,d’une action-l’équivalent d’un ralenti dans sa volonté d’attirer l’attention peut être-on trouvera je crois une étonnante filiation avec Morris,qui procédait naturellement de même.L’avant propos,aimant,d’Emmanuel Lepage dans une admirable monographie,cerne aussi l’artiste,avec ce même renvoi d’humanité.Tendons vers Morton Roberts,William Mead Prince,etc...proches de cet état d’esprit.

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    • Répondu par Pascal Aggabi le 20 mars à  23:05 :

      Bonjour Julien,

      René follet était au carrefour de plein de choses et il a marqué durablement beaucoup de monde.Il y a toujours dans son travail quelque chose pour se reconnaître, quelque chose qui évoque,une image qui reste gravée .

      La marque des plus grands.

      Chance,il reste encore tant de choses à découvrir,de la part de ce travailleur acharné. Un grand artiste et un grand professionnel. Comme quoi c’est pas incompatible.

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  • Bel article, ami Pascal (hey, je vois que vous avez même publié dans le magazine Scarce !!).
    Pour le manque de reconnaissance commerciale des albums du regrétté René Follet, je vois malheureusement le résultat d’une carrière un peu cahotique, marquée par l’absence d’une grande série à même de fidéliser les lecteurs, ou même de reprise en albums.
    Car le journal de Tintin ne reprenait pas en albums ses récits réalistes écrits par Yves Duval, le journal de Mickey ne reprenant pas non plus ses sympathiques Zingari (il faudra attendre la reprise par un petit éditeur belge spécialisé dans la micro-édition à mille exemplaires).
    Les éditions Glénat avaient repris en album une de ses séries uniquement publiée dans la presse flamande. Son SOS Bagarreur, écrit par Tillieux fut repris par les éditions Dupuis dans une médiocre édition. Heureusement les éditions de l’Elan (tiens encore un micro-éditeur belge ?) ont fait mieux depuis.
    On a là un talent d’illustrateur équivalent à celui de Hausman, en plus réaliste et moins animalier. J’ajouterais que son encrage plein de noir s’accommode mal des vilaines couleurs quadris de base.
    Il a travaillé sur Valhardi pour un brève relance tentée par Dupuis, sur scénario de Duchateau, mais le personnage était trop daté. Egalement beaucoup de dessins ou peintures pour Bob Morane, encore pour un micro-éditeur belge.
    Il a fait beaucoup de commissions-hommages à de grands personnages de la BD francobelge, que l’on retrouve régulièrement aux ventes aux enchères BD, où il gardait son style en reprenant des personnages bien connus.
    Donc, une immense tristesse nous envahit tous, car son grand talent n’a jamais rencontré le succès mérité. Banal hélas dans le monde aussi merveilleux qu’impitoyable de la BD.

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    • Répondu par Pascal Aggabi le 20 mars à  23:50 :

      Merci ,"ami Michel".Il est vrai que la colorisation des planches de René Follet lui a rarement rendu hommage, et les limites de la reproduction imprimée encore moins.
      Pour beaucoup de lecteurs ,ce premier aperçu se révèle rédhibitoire ,un veritable obstacle. Ils ne se sentent pas invités à entrer dans une histoire, confortablement.
      Le confort du lecteur, le conteur/narrateur qui en plus d’être un mystificateur est un stratège ,doit y faire particulièrement attention.
      Ce confort repose sur pleins de mécanismes inconscients.Malgré ses immenses qualités René Follet est passé à côté de certaines choses ; parfois - souvent ? - le lecteur n’est pas un esthète , pur et dur s’entend,il est simplement un .....lecteur. Qui souhaite qu’on l’emporte dans un récit. Qu’on le bouscule oui,mais dans l’l’histoire racontée pas dans la "machinerie".

      Oui le décès René Follet rend triste.

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    • Répondu par Montane le 8 avril à  17:07 :

      Votre tribune est très juste. Il n’était pas un conteur d’histoire et il aurait fallu qu’il travaillat avec un vrai bon scénariste. Cela n’a jamais été le cas. Quand Juillard reprend « Blake et Mortimer » il est seconde par Van Hamme et Sente. Quand Follet reprend « valhardi » cents Stoquart et Duchateau qui sont au scénario. J’ai aussi le sentiment qu’il n’est jamais sorti de l’esprit des histoires pour enfant ou ado des revues Spirou et Tintin, très tinté par l’esprit « boy scout », et qu’il n’est jamais rentré véritablement dans la bd adulte.

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  • Voici les deux images de René Follet qui resteront gravées en moi , en avez -vous vous aussi ?
    La couverture peinte avec les Zingari,une oeuvre vers laquelle je reviens régulièrement ,René Follet a capturé un moment d’éternité, et plus encore : http://www.spirou.free.fr/images/2476.jpg
    Ici en version moins sombre,à peine mieux mais bon, il est préférable d’avoir le magazine en main : https://bdoubliees.com/journalspirou/couvertures/2476.jpg

    Là c’est l’extraordinaire illustration pour Tom Sawyer.monumental.

    https://catalogue.drouot.com/images/perso/full/LOT/21/363/331.jpg

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