René Follet & Jéromine Pasteur : "Si on suit notre instinct, nous allons réaliser nos rêves..."

22 novembre 2005 0 commentaire
  • Jéromine Pasteur est une aventurière et sillonne la planète en quête de nouvelles rencontres et d'émotions. Elle les partage en écrivant régulièrement des romans, et en étant très active aux seins d'associations visant à protéger certains peuples amérindiens. L'un de ses livres, {L'Enfant qui rêvait le monde}, a particulièrement séduit {{René Follet}} qui a décidé de l'adapter. Une bande dessinée, {[Shelena->2836]}, est née de cette rencontre et témoigne de l'immense talent d'un dessinateur injustement méconnu du grand public.

Comment est née votre rencontre avec Jéromine Pasteur ?

Follet : Par le truchement d’un ami, Pascal Bresson, qui connaissait François Plisson. Ce dernier avait dessiné les deux tomes de Taanoki pour les éditions Casterman, d’après une histoire de Jéromine Pasteur. François lui a dit que j’étais intéressé d’adapter un de ces romans en bande dessinée. Jéromine m’a envoyé plusieurs de ces livres, ainsi qu’un scénario inédit. Nous avons réalisé un essai à partir de cette histoire inédite. Je l’ai proposé à différentes maisons d’édition. Il s’agissait d’une fiction, loin des sujets favoris de Jéromine. Malheureusement, je n’ai pas reçu d’écho positif.
Puis, j’ai lu L’Enfant qui rêvait le monde, un roman paru chez Robert Laffont. J’ai été particulièrement touché par son humanité, son amour extrême pour la nature et la terre. Nos sensibilités se sont rencontrées et associées.

Vous êtes-vous chargé du découpage ?

Follet : Par manque de temps, je n’ai pas pu le faire. J’ai demandé à un ami hollandais, Gérard Soeteman, de le réaliser. Nous n’avions plus travaillé ensemble depuis près vingt-cinq ans ! Nous étions heureux de retravailler côte à côte.

René Follet & Jéromine Pasteur : "Si on suit notre instinct, nous allons réaliser nos rêves..."

Discutiez-vous de cette adaptation et de la documentation avec Jeromine ?

Follet : Très peu, malheureusement ! Elle naviguait lorsque j’ai dessiné l’album et j’ai dû interpréter beaucoup de détails à ma façon. Jéromine me laissait ainsi une part de rêve. Elle ne m’avait transmis que des photographies de paysages.
Heureusement, je disposais d’une documentation personnelle abondante sur un des pays avoisinants. Je m’en suis inspiré pour certaines choses, et j’ai imaginé le reste. J’aurais aimé avoir un échange avec elle, car elle a exploré minutieusement cette région.

Pasteur : Lorsque j’ai découvert les planches en revenant en Europe, j’ai été en extase devant son travail. René est un très grand professionnel et je découvre l’importance qu’il a dans le monde de la bande dessinée depuis bien peu de temps.

Follet : Tu as surtout un grand esprit d’indulgence...

Pasteur : En fait, la magie de l’album est justement ce manque d’échange lors de la réalisation proprement dite. Sans se parler au téléphone ou s’échanger de mails tous les deux jours, René a compris le sens de l’histoire. Il a dessiné Shelena exactement comme elle est ! Il en va de même pour Tonio. Je les retrouve en regardant cette bande dessinée.

Pourquoi avoir réalisé Terreur et Shelena en couleur directe ?

Follet : Cette technique rejoint de façon très proche celle de l’illustration. Je l’ai beaucoup pratiquée à différentes occasions. Je voulais travailler de la sorte, à condition d’en respecter les limites, pour me hisser au niveau de certains dessinateurs.

Comme par exemple Emmanuel Lepage pour qui vous avez réalisé des illustrations pour son Muchacho...

Follet : Je travaillais déjà sur Terreur à ce moment-là. Mais en voyant ces planches, cela m’a conforté dans mon choix.

Ne pensez-vous pas votre style se fait plus sensuel grâce à la couleur directe ?

Follet : Cette technique permet d’installer des nuances et des modelés beaucoup plus subtils que l’encrage. Le trait à la plume ou au pinceau nous oblige à être plus catégorique, succinct et synthétique. Mais, je n’ai pas envie de continuer à dessiner en couleur directe car cette technique demande beaucoup d’énergie et de temps, je vais réaliser mes prochains albums de manière « traditionnelle », à l’encre de chine.

Vous alternez illustration et bande dessinée. Quel genre préférez-vous le plus ?

Follet : L’illustration, sans aucun doute.

Vous ne vous sentez donc pas auteur de bande dessinée ?

Follet : De manière pleine et entière, non ! Je me sens enfermé dans ces cases qui sont finalement de petites illustrations et qui constituent la limite de la bande dessinée.

Est-ce pour cela que vous avez été l’ombre de certains grands auteurs, tels que Vance ou Mitacq ?

Follet : Je n’ai jamais eu l’impression d’avoir été leur ombre. J’étais tout simplement leur assistant. Malgré l’anonymat [1] auquel j’ai été contraint, j’ai pris un certain plaisir à sentir ce qu’eux-mêmes allaient créer, et acceptais de voir ces dessins disparaître lors de la mise à l’encre. C’était une manière particulière de créer que j’acceptais bien volontiers. J’ai toujours considéré ces expériences comme des preuves de confiance de leur part mais aussi comme une récréation, car je n’étais pas engagé à la finition du dessin. C’est l’encrage qui donne sa marque définitive à un dessin.

Jéromine Pasteur & René Follet
Photo (c) Nicolas Anspach

Jéromine Pasteur, ce récit ne tient-il pas que grâce à la présence de Shelena ?

Pasteur : Effectivement, j’adore mettre en scène des enfants dans mes romans (Silène ou dans L’Enfant qui rêvait le monde. Surtout à un âge où ils possèdent encore toute la magie de l’enfance. Lorsque l’on grandit, dans notre monde occidental, le système essaie de nous supprimer nos rêves et de nous faire entrer dans un carcan pour être utile à une société productive. Les enfants de là-bas, les Asháninkas [2], notamment, sont préservés de cela et ont encore leurs propres désirs, leurs propres instincts. Les Asháninkas éduquent leurs enfants d’une manière particulièrement magique, sans aucun tabou.
J’adore faire vivre ces enfants pour cette raison. Et puis, les gosses de 8 à 12 ans ont déjà leurs personnalités et sont capables d’exprimer leurs sentiments.

Ils sont plus insouciants.

Pasteur : Notre société, particulièrement depuis l’ère industrielle, nous interdit de rester enfant ! Si on suit notre instinct, nous allons réaliser nos rêves. Or, ce n’est pas ce type de comportement qui permet à la collectivité de progresser. Finalement, nous nous en sommes bien tirés, René Follet et moi (rires).
C’est pour cette raison que Shelena et Tonio deviennent les personnages principaux de cette histoire.

Jéromine, vous expliquiez dans la post-face de Shelena que vous aviez rencontré, en Amérique Latine, une vieille dame qui ressemblait à Rose.

Pasteur : En effet. Deux rencontres m’ont donné envie d’écrire ce roman : j’ai vécu plus d’un an au Panama et j’y ai rencontré, dans une île, une petite fille d’une fraîcheur hallucinante. Je ne l’ai jamais oubliée. Elle m’a servie de base pour le personnage de Shelena.
Plus tard, à Rose Pobre, ma route a croisé celle de Rose, une vieille dame qui régentait le village et qui avait une présence incroyable. Les autochtones la vénéraient ! J’ai mélangé ces deux souvenirs et ai réinventé l’histoire de ce village, en conservant son ambiance. J’aime penser que la réalité n’est pas si éloignée que cela de ma fiction.

Lisez-vous des bandes dessinées ?

Pasteur : Malheureusement, non ! J’ai lu beaucoup de BD classiques durant ma jeunesse. De Astérix à Tintin, en passant par Lucky Luke. Mais j’ai arrêté d’en lire dès que j’ai voyagé. La vie a fait que je ne suis plus revenue en France depuis sept ans. J’ai navigué au gré des océans, et je suis restée en Afrique pendant un an [3]. J’ai été coupée du monde occidental pendant des années et je n’ai malheureusement pas pu me tenir au courant des actualités littéraires, musicales et des sorties de BD.

Comment est né votre goût pour l’écriture ?

Pasteur : J’écrivais des lettres à mes proches, et particulièrement à grand-père pour lequel j’avais beaucoup de tendresse. Je leur racontais certaines de mes aventures, ainsi que les rencontres et les émotions qui m’avaient marquées. Lorsque l’on m’a demandé d’écrire un premier livre, je me suis demandé ce que j’allais y mettre. Puis, j’ai relu toutes ces lettres et je me suis remémoré certains événements. Cela m’a permis de structurer mes souvenirs pour les écrire.

Et les romans ?

Pasteur : En 1987, après sept années de voyage, je suis revenue en Europe pour parler des Asháninkas. Ils avaient besoin d’aide pour les protéger du monde occidental. J’ai donc montré mes photographies et parlé d’eux lors de diverses rencontres, puis on m’a conseillé d’écrire sur eux. Je n’avais jamais eu l’intention de le faire, et c’est venu naturellement sous la forme de romans.

(par Nicolas Anspach)

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Découvrez le site officiel de Jéromine Pasteur.

La photo des auteurs est (c) Nicolas Anspach.
Illustrations (c) Follet, Pasteur & Casterman

[1NDLR : du côté de Vance.

[2Les Asháninkas forment le deuxième groupe d’Indiens d’Amazonie péruvienne. Ils sont trente à quarante milles à vivre dans la cordillère de Vilcabamba.
Jéromine Pasteur est très active dans la préservation de ce peuple. Elle a mis sur pied l’association Chaveta pour leur venir en aide.

[3À la frontière entre la Gambie et le Sénégal.

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