Thierry Culliford (Studio Peyo) : « Les Schtroumpfs doivent être lus au premier degré. »

13 juillet 2011 16 commentaires
  • Lorsque Thierry Culliford commence à travailler avec son père, il est déjà scénariste. Il publie dans Spirou une série qu’il a créée avec Jannin : Germain & Nous, parallèlement avec des études d’architecture d’intérieur qu’il mène mollement. Son père débordé par le succès de ses petits lutins bleus, prend la balle au bond : il appelle son fils au secours pour l’aider, quelques mois pensent-ils l’un et l’autre. Le studio Peyo est né…
Thierry Culliford (Studio Peyo) : « Les Schtroumpfs doivent être lus au premier degré. »
Le Schtroumpfissime commenté par Hugues Dayez
Éditions Dupuis

Thierry Culliford écrit quelques courts récits alimenter la production des dessins animés des Schtroumpfs pour Hanna & Barbera, un phénomène de télévision qui comptabilise plusieurs centaines d’épisodes.

Pour pouvoir continuer à créer des albums, Peyo crée un studio de dessin alors qu’il avait jusqu’ici l’habitude de travailler avec des collaborateurs (Delporte, Gos, Will, Derib, Walthéry, Wasterlain, ou Matagne… pour mentionner les principaux).

Ce sera son fils Thierry qui s’acquittera de cette tâche, d’abord pour fournir des modèles de qualité aux licenciés d’une exploitation des Schtroumpfs alors en plein boom. Rencontre.

Comment avez-vous monté ce studio ?

D’abord avec Daniel Desorgher [qui quittera le studio pour créer la série Jimmy Tousseul avec Stephen Desberg. NDLR.] pour relancer la production des albums, puis pour le lancement du mensuel Schtroumpf.

À la fin des années 1980, j’arrive à convaincre mon père d’arrêter de s’investir dans les aspects commerciaux et administratifs de ses affaires puisque ma sœur, qui s’occupait du merchandising, avait les choses bien en main.

Je l’ai convaincu de relancer non seulement les Schtroumpfs mais aussi Johan & Pirlouit et Benoît Brisefer. Et, pour les Schtroumpfs, des histoires de 44 pages plutôt que des courtes histoires de 12 pages. Malheureusement, il était déjà physiquement très amoindri. J’ai eu le temps de faire avec lui Le Schtroumpf financier. C’était difficile, car il ne pouvait plus travailler que le matin et j’apportais les crayonnés au studio dans l’après-midi. C’est vraiment lui qui a dessiné l’album. D’ailleurs le Lombard a publié un album avec ces crayonnés. Quand il nous a quittés, j’ai accompli la promesse de réaliser les Johan & Pirlouit et les Benoît Brisefer que nous leur avions promis.

Jeune homme, vous vous voyiez dans ce rôle ?

Pas du tout ! J’ai entendu pendant toute mon enfance le souhait que je reprenne cet univers, comme on reprendrait une épicerie… Je ne m’y voyais pas spécialement, ce n’était pas mon truc à l’époque. Ce n’est qu’au fur et mesure que je travaillais avec mon père, et surtout que je me suis retrouvé seul avec lui, que je me suis plus investi dans cet univers. Nous avons produit des albums de Johan & Pirlouit qui ont été bien reçus par la presse à l’époque mais qui prenaient beaucoup de temps pour un tirage modeste. Comme du temps de mon père, les Schtroumpfs cannibalisent la production. Il y a tellement de choses à faire au niveau mondial avec les Schtroumpfs que, malheureusement, Johan & Pirlouit et Benoît Brisefer sont momentanément laissés de côté.

Vous vous sentez piégé ?

Non, parce que j’ai l’expérience de mon père qui était dans cette situation depuis longtemps. Nous produisons un album Schtroumpf par an. Depuis plus d’une vingtaine d’années, nous sommes parfaitement structurés pour cela. Nous avons un département avec des dessinateurs qui ne font que de la BD, un autre qui ne s’occupe que du merchandising.

Thierry Culliford à Paris en Mai 2011
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Derrière chacune de vos histoires, il y a une fable morale.

Je le fais plus que mon père, je le reconnais. Bien qu’on la retrouve dans Le Schtroumpfissime, dans Schtroumpf Vert & Vert Schtroumpf, ou dans L’Aéroschtroumpf. Le Schtroumpf financier, c’est un compte qu’il avait à régler avec quelques banquiers, idem pour Le Docteur Schtroumpf que nous avons réalisé après sa disparition. Les médecins et les hôpitaux, il les avait bien connus...

C’est mon père le premier qui disait que les Schtroumpfs étaient les reflets de notre société : le Schtroumpf gourmand, le Schtroumpf grognon, etc. Pour moi, les Schtroumpfs, c’est un petit peuple magique qui nous ressemble étrangement. Cela m’amuse de prendre un fait de société et de le transposer dans le monde des Schtroumpfs sous la forme d’une caricature. C’est un thème de base sur lequel il faut écrire une aventure, des rebondissements, etc. Le dernier, L’Arbre d’or, porte sur la superstition. J’insiste plus que mon père sur le côté caricature du monde dans lequel nous vivons. En tout cas, je ne donne pas de conseil, pas de message, je ne dis pas au lecteur ce qu’il doit faire. Je veux seulement que les enfants posent des questions à leurs parents.

Ce sont toujours les enfants qui lisent Les Schtroumpfs ?

Je n’en sais rien. Nous visons les 5-12 ans. Mais je pense que les parents les lisent. C’est un phénomène intergénérationnel. J’espère qu’ils le lisent en constatant qu’on y retrouve l’esprit de Peyo.

Est-ce qu’il a voulu expressément que tout continue après lui ?

Oui, il disait qu’il avait de la chance de travailler avec ses enfants, pour cela. Il y a une évolution indéniable, mais on reste dans l’esprit.

La collaboration avec Alain Jost se fait comment ?

Gargamel & Les Stroumpfs - Studio Peyo
Le Lombard

On choisit un thème et on discute à bâtons rompus. Je travaille beaucoup par téléphone et par email avec lui. Au studio, Pascal Garay ou Jeroen De Koninck font chacun leur album. Il n’y a pas de division des tâches. Chacun est responsable de son album de A à Z.

Antoine Bueno vient de faire un petit essai sur les Schtroumpfs. Cela vous a choqué ?

Ce qui m’a choqué, bien que certaines choses m’étaient connues car il n’a pas tout inventé là-dedans : que les Schtroumfs sont la plus grande communauté homosexuelle de la bande dessinée, qu’ils sont communistes car c’est une société égalitaire, que le Grand Schtroumpf a une barbe blanche comme Karl Marx, que son bonnet est rouge comme la couleur du communisme, que le Schtroumpf à lunettes ressemble à Trotski, cest qu’il affirme que Gargamel est un stéréotype antisémite qui représente la mainmise des juifs sur le capital mondial, cela, j’en avais entendu parler….

Une analyse critique et politique de la société des Schtroumpfs
Editions Hors Collection

C’est tout et n’importe quoi. C’est sa vision de l’œuvre. Elle est rendue publique, je laisse faire. Ce qui me dérange, c’est qu’il laisse entendre, il évite de le dire ouvertement, que mon père puisse avoir eu des opinions nazies ou antisémites qu’il n’a jamais eues. Mon père n’était pas engagé politiquement. Lorsqu’il y avait des élections en Belgique, je me souviens qu’il demandait à ma mère comment il fallait voter. Il s’en foutait royalement. Si Buéno voit tout cela, c’est son affaire, mais je ne le cautionne pas. Parce qu’il n’a pas rencontré l’auteur et parce que, comme il emploie des termes sérieux, il y a des gens pour prendre tout cela au premier degré.

C’est quand même une société bizarre, les Schtroumpfs. Une seule Schtroumpfette pour tout le village et encore, c’est un Golem…

Mon père ne portait pas de message particulier.

Le Schtroumpfissime est quand même une analyse politique.

Oui, mais très très premier degré. Il regardait les politiciens et leur blabla, et il en a fait un album. À la fin de l’histoire, le Schtroumpfissime est pardonné. Quand j’étais ado, lorsque je tentais de discuter de politique avec mon père, cela ne l’intéressait pas. Jamais. Pour lui, le Schtroumpf à lunettes n’est pas un intellectuel, c’est un emmerdeur. C’est Agnan dans Le Petit Nicolas. Cela se limitait à cela. Ces interprétations ne me dérangent pas sauf quand elles prennent un tour sérieux et qu’elles prétendent démontrer quelque chose que Peyo aurait caché toute sa vie. Rien de ce qu’il raconte ne concerne mon père. S’il avait dû lire ce livre, il aurait pissé de rire !

Il avait un jour rencontré une psychologue qui le complimentait sur le langage admirable des Schtroumpfs qui symbolisait « l’incommunicabilité des peuples entre eux ». Ça l’avait bien amusé.

Le film 3D des Schtroumpfs arrive au mois d’août. Va-t-il changer l’image des Schtroumpfs ?

Non, pas fondamentalement. Leur apparence sera différente, mais comme celle que l’on a pu voir dans les premiers dessins animés pour la télévision. Mon père aurait sûrement approuvé ce qui va sortir. C’est surprenant car, pour la première fois, les Schtroumpfs seront filmés dans notre monde moderne. Leur apparence est différente car on voit la texture de leur bonnet, la couture, leurs yeux sont plus réalistes, ils sont plus fins pour qu’ils soient plus agiles dans le film. Ce n’est pas de la 2D, de l’à-plat, c’est autre chose.

Depuis Shrek, depuis Nemo, depuis Cars, le dessin animé a changé de nature. C’est une nouvelle étape. C’est que j’aime vraiment beaucoup dans cette version, c’est que l’on se rend compte pour la première fois que les Schtroumpfs sont des petits êtres magiques, à notre échelle, à côté d’une fourchette, d’un chien, d’une chaussure. Il est donc normal qu’ils aient peur car ils sont en danger tout le temps. Dans la forêt, on en arrive à oublier leur taille.

Cela fera crier les puristes qui sont conditionnés par la bande dessinée, pour qui les dessins animés sont déjà un premier crime. Mais pour une grande partie du public, ils ne savent même pas que c’est tiré d’une BD. Les enfants de notre génération le prendront au premier degré, comme cela doit être pris.

Propos recueillis par Didier Pasamonik


Les Schtroumpfs - Bande-Annonce / Trailer #3... par Lyricis

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

« Pierre Culliford, dit Peyo : La vie et l’œuvre d’un conteur merveilleux »
Exposition à Paris – Hôtel Marcel Dassault
7 Rond-Point des Champs-Elysées
75008 Paris
M° Champs-Elysées - Clémenceau.
Du 7 juillet au 30 août 2011, du lundi au dimanche de 11 à 19 heures.

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Lire aussi :
-  Damien Boone (chercheur à l’Université de Lille) : « Le livre d’Antoine Buéno sur les Schtroumpfs n’est pas un travail scientifique. » (13 juillet 2011)
-  L’été sera Schtroumpf ! (13 juillet 2011)
-  Antoine Bueno : « Le village des Schtroumpfs est un archétype d’utopie totalitaire emprunt de nazisme et de stalinisme. » (30 mai 2011)

 
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16 Messages :
  • Je me demandais si de nouveaux albums de Benoit Brisefer ainsi que Johan et Pirlouit seraient publiés prochainement...

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  • Le problème, Mr Culliford, c’est de mélanger ce monde caricaturale que vous dites ici aimer, avec la réalité. Pourquoi ce choix absolument inutile ? Pourquoi ne pas avoir produit un véritable film d’animation des schtroumpfs, dans leur monde extérieur au notre ? C’est ça le problème, pas le passage sur grand écran...

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  • Dommage de ne pas avoir demandé à monsieur Culliford ce qu’il en était de Johan et Pirlouit où les Schtroumpfs apparaissent de temps en temps. Cette série arrêté depuis 10 ans mériterait de nouvelles histoires, les aventures mêmes celles réalisaient après Peyo sont très prenantes.

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    • Répondu le 13 juillet 2011 à  11:37 :

      Les personnages de Johan et Pirlouit sont plus datés graphiquement que les Schtroumpfs. Si on les modernise, tous les nostalgiques vont dire que c’est pas comme ça qu’il fallait faire.

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  • tiens, j’avais manqué cet épisode d’une comparaison des schtroumpf avec les régimes totalitaires. L’histoire de Tintin au Congo est déjà pas mal, mais là cette analyse tordue relève de la psychiatrie. "Brave new world" où l’on voit le mal partout. Faut-il en rire, ou s’en inquiéter ? Mieux vaut ignorer ces esprits malades

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    • Répondu par Yaneck Chareyre le 14 juillet 2011 à  11:00 :

      Sauf que Tintin au Congo est belle et bien une oeuvre colonialiste, là, parfaitement le fruit de son époque. Aucune comparaison pertinente entre cette "étude" sur les schtroumpfs et l’oeuvre de Hergé, clairement politique elle.

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  • Et Schtroumpf vert et vert Schtroumpf (1973), ce n’est pas une analyse politique qui est de pleine actualité en ce moment en Belgique ?

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    • Répondu par Guerlain le 13 juillet 2011 à  15:18 :

      et le Schtroumpfissime qui parle de totalitarisme ? Et la Schtroumpfette qui parle de féminisme de manière à peine voilée ?

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      • Répondu par fafaschtroumpfette le 2 décembre 2013 à  21:06 :

        faut se calmer c’est une qu’une BD pour enfant !!! ne cherchez pas des poux a peyo vous etes tout simplement jalous sacreschtroumpf !!!

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    • Répondu par PPV le 13 juillet 2011 à  16:34 :

      on peut rajouter à la liste des combats de Peyo la lutte contre l’obésité dans La Soupe au Schtroumpfs. Et contre l’abus de médicaments dans l’Apprentischtroumpf. Tudju, je vais dire à mes enfants qu’ils aiment des BD vraiment engagéééees, dis !
      Conneries sur le totalitarismes et plaisanteries mises à part, je ne vois qu’une BD vraiment engagée : Schtroumpf Vert et Vert Schtroumpf, rien d’autre que le portrait de la Belgique.

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      • Répondu par Oncle Francois le 13 juillet 2011 à  21:12 :

        Si vous voulez, mais à mon avis il aurait pu faire aussi un album sur le Schtroumpf fumeur, car c’était un gros consommateur (deux à trois paquets par jour, pendant des décennies). Son premier infarctus à 41 ans aurait du lui mettre la puce à l’oreille sur les dangers du tabac. Et son album aurait pu servir de mise en garde à l’attention des jeunes générations...

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  • A quand une reprise en DVD des dessins animés Belvision (années soixante) et le la Flute à six Schtroumpfs ?

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    • Répondu le 13 juillet 2011 à  20:43 :

      Pas Belvision, TVA

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      • Répondu par fafaschtroumpfette le 2 décembre 2013 à  21:03 :

        Par Pierre Godon
        Mis à jour le 01/08/2013 | 10:56 , publié le 31/07/2013 | 17:35

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        Dans Les Schtroumpfs 2, qui sort en salles mercredi 31 juillet, on voit notamment Gargamel, le méchant sorcier de la série, se produire à l’opéra Garnier (Paris) et créer des anti-Schtroumpfs marron qui rotent. Voilà ce qu’est devenue l’œuvre de Peyo, née dans les pages du journal Spirou voilà près d’un demi-siècle. Le premier film, qui a cartonné au box-office en 2011 avec plus de 560 millions d’euros de recettes, n’est pas seul à blâmer. Hollywood s’emploie à affadir l’univers des petits lutins bleus depuis les années 80.

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  • Monsieur Culliford,

    Est-ce que de nouveaux albums de Johan et Pirlouit ou Benoît Brisefer sont en préparation ?

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    • Répondu par Sebastien le 21 juillet 2011 à  15:26 :

      Oui, j’ai relu l’article..."Momentanément laissés de côté" mais j’espère les revoir bientôt et puis Johan et Pirlouit pourraient apparaître dans les albums des Schtroumpfs...

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