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Thomas Bouveret : "L’adaptation des Mystérieuses Cités d’or est un projet que j’ai initié moi-même"

Par Aurélien Pigeat le 20 juin 2013                      Lien  
Auteur de la version manga de la série culte des années 1980 {Les Mystérieuses Cités d'Or}, Thomas Bouveret revient pour nous sur les circonstances qui ont vu naître ce projet et la manière dont il est actuellement réalisé.
Thomas Bouveret : "L'adaptation des Mystérieuses Cités d'or est un projet que j'ai initié moi-même"
Les Mystérieuses Cités d’Or – Par Thomas Bouveret – Kazé

Pouvez-vous nous expliquer comment ce projet d’adaptation des Mystérieuses Cités d’Or en manga a vu le jour et comment vous avez été contacté pour le réaliser ?

TB : En fait c’est un petit peu le contraire. L’adaptation des Mystérieuses Cités d’Or est un projet que j’ai initié moi-même, que j’avais imaginé avec un ami à la base. C’est à partir de là que j’ai contacté les ayants-droits. Le projet d’adaptation en manga leur a semblé intéressant, mais il fallait attendre une proposition venant d’un éditeur. J’en ai donc démarché plusieurs. Et, en avril 2011, j’ai rencontré lors d’une réunion l’ancien PDG de Kazé, Cédric Littardi : je lui ai parlé du projet et comme il semblait intéressé, je lui ai proposé une démo en planches manga. À partir de là, le projet a pris forme. Précisons aussi que le choix de Kazé n’est pas complètement étonnant : c’était déjà Kazé qui éditait la saison 1 de la série en DVD. Il y avait une forme de cohérence, une filiation naturelle.

Y avait-il un lien avec la nouvelle saison en animé d’ailleurs ?

TB : Non, en fait pas du tout : les projets sont restés distincts tout du long. Même si j’étais au courant qu’il y avait ce projet en parallèle, sans que ce soit d’abord très clair, puisque le projet de la saison 2 était une arlésienne depuis pas mal d’années avant de se concrétiser il y a quelques temps.

Jean Chalopin n’est pas crédité sur la couverture du volume mais y a-t-il eu un engagement de sa part sur l’adaptation, des échanges avec lui au cours du processus, ou tout le travail est-il resté avec Bernard Deyriès ?

Les Mystérieuses Cités d’Or – Par Thomas Bouveret – Kazé
© Kazé

TB : C’est resté avec Bernard Deyriès principalement. C’est lui qui m’a supervisé : il avait eu en premier le projet entre les mains et ça l’avait été d’emblée intéressé. Il y avait une volonté de s’investir lui-même dedans. A côté de ça, Jean Chalopin était lui déjà pas mal occupé avec la série animée à ce moment. Il a fait confiance à Bernard pour le projet manga : ça semble être le fonctionnement des deux pères de la série : ils se font intégralement confiance.

Il est indiqué que la supervision est celle de Bernard Deyriès. Qu’est-ce que cela recouvre exactement par rapport à votre propre travail ?

TB : Son travail se situe à toutes les étapes du mien en fait. Déjà, avant même le storyboard, sur la première étape, le séquencier – le scénario juste écrit en texte – qui décrit la trame des cinq volumes. C’est la description des éléments de scénario qu’on retrouve dans chaque chapitre. Après, sur l’étape storyboard et puis bien sûr sur les planches. Là, il a été attentif au character design des personnages, pour faire en sorte qu’ils correspondent toujours bien à leur volonté. Et même sur l’étape d’encrage, même sur l’étape couleur, Bernard Deyriès intervient.

Les Mystérieuses Cités d’Or – Par Thomas Bouveret – Kazé
© Kazé

Sur le dessin des personnages, par exemple celui de Mendoza était d’abord typé plus jeune et plus beau. Bernard Deyriès et Jean Chalopin l’avaient conçu comme un vieux beau, qui a de l’expérience, de la maturité, qui est marqué, pas vraiment comme un héros manga jeune et fringant. C’est ça aussi qu’il fallait retrouver au-delà des codes graphiques manga. Du coup, petit à petit, on a travaillé à le vieillir, avec quelques cernes notamment, et ça l’a rapproché de l’âme du personnage initial. C’est dans ce sens-là, celui de la préservation de l’âme de la série originelle, qu’œuvre Bernard Deyriès sur ce projet.

Zia aussi, était d’abord trop « moe » [mignon dans le lexique manga, NDLR], avec des yeux trop centrés. Alors qu’à la base les yeux de Zia sont situés un peu plus haut que la moyenne. C’est ce genre de réglage graphique qu’il a pu y avoir au début du projet.


Comment travaillez-vous exactement avec vos assistants ? Bernard Deyriès évoque une méthode japonaise de production : pouvez-vous revenir là-dessus ? (méthodologie, rythme de production…)

TB : J’ai dessiné le premier volume avec deux assistants. Ils se sont principalement occupés à la partie décor - crayonné, encrage et en partie tramage - partagée à plusieurs. Un des deux s’est chargé de la partie couleur pour les premières pages, ainsi que de la couverture du volume.

Pour le rendu des chapitres, on vise une forme de régularité : un volume tous les 6-7 mois, soit un peu plus d’un chapitre par mois, en gros un chapitre toutes les trois semaines. Le tome 2 est prévu pour septembre. On devrait tourner autour de deux volumes par an.

Ce n’est pas exactement le rythme japonais, mais on travaille sur une régularité par la fragmentation du volume en chapitres. De manière pratique, on ne fonctionne pas en studio : on ne travaille pas ensemble au quotidien. j’habite sur Paris mais pas les assistants, et il faut plutôt envisager tout cela comme des étapes successives de travail, avec une coordination par skype notamment. Là, finalement, on est plutôt dans la production traditionnelle de BD franco-belge.

Si le prochain volume est pour septembre, pourrait-on avoir en exclusivité des éléments du second volume ?

TB : Et voilà ! C’est ce que je rends aujourd’hui même !

Crayonné du volume 2 des Mystérieuses Cités d’or

Les Mystérieuses Cités d’Or est un dessin animé d’aventures. Est-ce selon vous facile à adapter en bande dessinée ? Quels sont les écueils que vous rencontrez dans cette démarche d’adaptation justement ?

TB : Je trouve que c’est une série plutôt facile en termes d’adaptation. Même s’il faut effectuer des choix sur certains moments de l’histoire, sur des éléments à mettre en valeur. Pour les personnages secondaires, il faut aussi savoir leur donner un peu plus d’importance à certains moments pour qu’ils existent. Dans le dessin animé, tout passe très bien, et on observe qu’il y a beaucoup de courses-poursuites, parfois en parallèle, entre les héros et leurs opposants. En manga, on n’aura pas le même rendu pour les courses-poursuites. J’en fais moins, mais qui s’étendent, pour que les quelques-unes représentées soient fortes. Sinon, c’est difficile, ça n’a pas d’impact en deux trois cases.

Les Mystérieuses Cités d’Or – Par Thomas Bouveret – Kazé
© Kazé

Comment procédez-vous pour adapter la série d’origine ? Comment a été effectué le découpage des « épisodes » en chapitres et en volumes ? Pour le moment on respecte presque le rythme suivant : un épisode animé = un chapitre. Est-ce la logique de base que vous comptez respecter jusqu’au bout ?

TB : C’est presque un hasard ! Pour ce que je peux constater du volume 2, ça ne se retrouve pas. C’est une logique de cliffhanger qui gouverne le découpage en chapitre et la structuration de ces derniers. Mais en fait, on retrouve assez naturellement la trame narrative de la série.

Dans le tome 1, on a un début in medias res, avec un court flashback pour le départ de Barcelone. Pourquoi ce choix ?

TB : C’était une volonté de ma part de commencer l’histoire avec un petit mystère, dans le fil de l’action, avec les héros directement sur le bateau. Je voulais débuter avec une narration complètement différente du dessin animé. J’avais des hésitations au sujet de Barcelone. C’est le point de départ, mais il n’y a qu’un épisode qui lui ai consacré, et on ne retrouve pas cet élément dans la suite de l’histoire. C’est pour cela que j’ai effectué ce changement. Et ça permettait de glisser d’emblée le flashback des douze ans avant.

Pour la suite, y a-t-il des changements importants prévus par rapport au script original ? Des éléments ajoutés ou d’autres retranchés ? Des modifications sont-elles prévues ou allez-vous restés strictement canonique ?

TB : De petites variantes oui, mais toujours dans la trame de l’histoire, avec tous les principaux méchants. Mais ça sera peut-être raconté d’une autre manière, avec un autre processus. Principalement sur les Olmeks, il y a encore des interrogations. Ils seront là, puisqu’ils occupent une grande place dans l’histoire, tout en changeant la nature du récit.

Les Mystérieuses Cités d’Or – Par Thomas Bouveret – Kazé
© Kazé

Je me pose la question d’introduire peut-être un des personnages de cette partie de l’histoire un peu plus tôt dans le récit pour atténuer la bascule, pour effectuer un lissage. C’est encore en réflexion. Les Olmeks ne seront pas là avant le tome 4, peut-être 3. Peut-être de légers changements sur l’arrivée des personnages. On garde la même structure, mais avec, à un moment donné, la possibilité proposer d’autres angles de vue. Un personnage qui n’apparaît pas à un moment dans l’animé, mais dont on sait qu’il avait un passif, pourrait apparaître ponctuellement, brièvement, en dehors de la présence des héros.

Avec Kazé, du coup, vous avez un éditeur qui vous fait des remarques de fond sur l’histoire, la narration, comme un tantô au Japon, ou comme ce que se pratique dans la bd franco-belge. Et pour l’éditeur de manga français, c’est aussi une extension de son travail habituel. Comment se passe cette collaboration ?

TB : on se met d’accord sur le système narratif, sur la qualité des dessins, sur la composition. Au fond, on se met aussi d’accord sur tout, sur l’ensemble des étapes ! On a donc un échange, et tout est discuté avec Mehdi Benbarah qui est l’éditeur chargé du suivi du projet. Ses remarques vont dans le sens de tout ce qui peut faciliter la lecture. Et du fait des échanges réguliers que l’on a, son travail correspond effectivement plus à celui d’un éditeur de BD classique qu’à celui d’un éditeur de manga en France !

Vous êtes un auteur de BD français, mais travaillez dans une optique manga – on le voit ici, mais aussi avec Element R. Quelles sont vos inspirations, vos œuvres de références ?

TB : mon influence est essentiellement manga : Dragon Ball, City Hunter, Fullmetal Alchemist, Hunter x Hunter, mais aussi Berserk, Pluto dans un genre moins shonen et plus seinen. Mais de fait, en ce moment, je n’ai plus trop le temps de lire, ni manga, ni franco-belge !

Les Mystérieuses Cités d’Or – Par Thomas Bouveret – Kazé
© Kazé

Quel est le cursus que vous avez suivi et comment en êtes-vous arrivé à faire du manga en France ?

TB : J’ai fait une école privée, l’école Eurasiam, qui est spécialisée dans le marché manga (cours de dessins, de marketing manga, de japonais…). À la sortie de l’école, j’ai proposé plusieurs projets, et en conservant les contacts acquis pendant la formation, tenté d’en faire aboutir le plus possible. J’ai toujours essayé de faire avancer différents projets en parallèle, plutôt qu’un seul.

Les Mystérieuses Cités d’Or – Par Thomas Bouveret – Kazé
© Kazé

Comment se positionne-t-on en tant que mangaka en France, dans un marché où la production est avant tout franco-belge ?

TB : Je suis un peu entêté. Je ne me suis pas découragé et je suis resté sur la volonté initiale de faire du manga, pour sa dimension narrative où on a le temps d’expliquer, de raconter des situations plus en détails, où on a droit à de grandes dynamiques, dans les scènes d’action notamment, et où on peut voir d’autres styles d’émotions, qui sont très caractérisées dans le manga. Je me suis acharné dans cette optique, en démarchant les éditeurs. Et c’est finalement chez Vent d’Ouest que j’ai fait Element R, comme quoi ! Mais les gros éditeurs qui peuvent faire démarrer un auteur ne sont pas forcément des éditeurs de manga à la base.

On considère souvent comme typiquement manga des éléments comme les trames ou le bruitage avec des onomatopées très variées. On en observe dans votre version manga des Mystérieuses Cités d’Or, sans que cela soit massif. Quelle place occupent ces éléments dans votre démarche ?

TB : Pour le tramage et les onomatopées, il s’agit d’éléments déjà présents au storyboard, parce qu’ils participent de la composition de la planche, parce qu’ils donnent un fort impact aux scènes. Ensuite, les trames sont faites à partir d’un logiciel de tramage spécialisé, « Mangastudio ».

Les Mystérieuses Cités d’Or – Par Thomas Bouveret – Kazé
© Kazé

Du coup qu’est-ce qui selon vous fait l’identité manga du volume ?

TB : D’abord la narration, cette lecture où on a le temps de raconter l’histoire, le fait de pouvoir se focaliser sur telle ou telle scène. Après, c’est vrai que des personnages sont typés au niveau du design dans le style manga. Et puis il y a des éléments qui relèvent des codes graphiques manga pour caractériser une expression, comme la goutte sur le visage, les yeux qui se déforment un petit peu, etc.

Le découpage des planches est extrêmement dynamique, avec beaucoup de cases obliques, fragmentées, comme brisées : il y a des planches extraordinaires notamment lors de la descente dans le temple chez Tao. Comment procédez-vous ?

TB : Pour être honnête, je me suis éclaté dans le découpage, dès l’étape du storyboard. Je trouvais ça intéressant de travailler là-dessus, notamment lors de scène dramatiques, comme lorsque le bateau part à la dérive. Je voulais faire des cases qui soient différentes, pour avoir la sensation de ressentir le naufrage. Et puis j’aimais l’idée que l’on se perd à la lecture pour la scène du labyrinthe, avec une sorte d’absence d’indication précise sur l’ordre des pages. Pour que ça donne un aspect de spirale, une impression de vertige. J’avais déjà travaillé graphiquement sur une scène de ce type dans un projet que j’avais fait il y a quelques temps : c’est quelque chose qui m’intéresse en soi. Ça correspond aussi à une sorte d’instinct dans la narration et la mise en scène.

Les Mystérieuses Cités d’Or – Par Thomas Bouveret – Kazé
© Kazé

Ce projet vous prend-il actuellement tout votre temps ou avez-vous déjà la possibilité de préparer l’après ?

TB : Là, j’ai juste le temps d’y songer, mais absolument pas de produire d’autres projets !

Est-ce que ce projet pourrait en annoncer d’autres, par vous, chez Kazé, sous l’impulsion de Bernard Deyriès et Jean Chalopin, de refonte BD/manga d’autres œuvres emblématiques de la même période comme Jayce et les Conquérants de la Lumière ou Ulysse 31 ?

TB : Initialement, avant de me lancer dans les Cités d’Or, j’hésitais avec d’autres projets, dont un concernant Ulysse 31 que je pensais aussi intéressant à adapter en manga. Mais j’ai opté pour Les Cités d’Or et depuis,cette perspective n’a jamais été abordé sérieusement. Du côté de l’éditeur, Les Mystérieuses Cités d’Or tombait bien par rapport à la politique de création que Kazé souhaite développer, mais celle-ci n’est pas spécifiquement orientée vers les séries des années 80 à adapter en manga et propose au contraire des démarches assez diverses.

Quel est l’accueil réservé à la série pour le moment ?

TB : Les ventes sont bonnes, et les retours salon sont excellents : le public vient en nombre pour les dédicaces et ça fait vraiment plaisir. Et je vois des parents venir expliquer pourquoi ils aiment encore la série, dire qu’ils sont heureux de pouvoir la redécouvrir et la transmettre à nouveau et sous une nouvelle forme à leurs enfants. Je me souviens d’une mère, avec sa fille, qui avait pris le manga pour la dédicace, mais qui avait aussi pris le roman [La Route de l’or de Scott O’Dell, NDLR] pour son mari qui adorait la série. Elle expliquait qu’ils venaient de regarder ensemble, avec leur fille, tout la saison 1 de la série et qu’ils commençaient la découverte de la saison 2 [diffusée actuellement sur TF1, NDLR].

Comment est envisagée et gérée la partie documentaire pour les volumes ?

TB : Je ne peux pas répondre précisément puisque ce n’est pas moi qui la gère ! C’est l’association Les Enfants du Soleil qui gère cette partie en fait ! C’est gérer entre l’éditorial et l’association : c’est du collaboratif entre passionnés, encore une fois !

Crayonné du volume 2 des Mystérieuses Cités d’or

(par Aurélien Pigeat)

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