Vanikoro, le voyage austral de Patrick Prugne, sur les traces de La Pérouse

23 novembre 2018 0 commentaire
  • On ne change pas une équipe qui gagne, Patrick Prugne continue à proposer de très beaux "livres-expositions" chez Daniel Maghen. Il change toutefois de registre en s'intéressant à l'un des plus grands mystères maritimes français : la disparition de l'expédition La Pérouse...

La légende dit que Louis XVI, passionné par la marine et l’exploration des mers, demanda peu avant de passer sur l’échafaud : « A-t-on des nouvelles de Monsieur de La Pérouse ? » Cette anecdote donne la dimension du mystère qui entourait la disparition des deux navires français L’Astrolabe et La Boussole, partis faire le tour du globe en 1785, et dont on n’avait plus de nouvelles depuis 1788.

Si Patrick Prugne change de registre, en mettant de côté les récits indiens qu’il avait publiés précédemment chez Daniel Maghen, c’est pour mieux retrouver la confrontation entre deux mondes, les Européens d’un côté et les autochtones de l’autre, en l’occurrence les indigènes des Îles Salomon, dans le Pacifique, et plus précisément de Vanikoro, l’île où se sont échoués les deux bateaux et qui donne son nom à ce nouvel album.

Vanikoro, le voyage austral de Patrick Prugne, sur les traces de La Pérouse

« Cela faisait une dizaine d’années que je m’intéressait au mystère de la disparition de l’expédition La Pérouse, nous explique Patrick Prugne. Ce drame humain est si intense qu’il m’a toujours passionné, et que je désirais réaliser une histoire sur ce sujet. J’ai donc suivi les différentes recherches, lu les différents ouvrages, sans m’empêcher de penser ce qu’étaient devenus les marins qui avaient survécus au naufrage. J’ai donc franchi le pas en réalisant cet album, produit de mon imagination bien entendu, mais qui respecte toutes les découvertes qui ont été réalisées sur l’île et les épaves, y compris la tradition orale des indigènes. »

La seule double-page de l’album, parce que "le récit ne permettait d’en placer d’autres, il fallait respecter le rythme du récit."

En se focalisant sur tout ce qui se passe - ou se serait passé - après le naufrage, Patrick Prugne réalise un travail documentaire passionnant, en redonnant vie à ces hommes d’équipage dont aucun survivant ne revient à la « civilisation ». De plus, il nous permet de ressentir les émotions des différents personnages : les officiers acculés au bord d’un enfer vert dont ils ne connaissent rien, les hommes d’équipage à deux doigts d’entrer en conflit avec les aristocrates (historiquement, nous sommes à quelques mois de la Révolution) et appâtés par la soif de l’or, sans oublier les indigènes qui voient arriver ces hommes étranges et tentent de comprendre avec leurs croyances ce qu’ils doivent en faire.

« Dans tous mes albums, je traite du choc des cultures, de rencontres improbables, détaille Patrick Prugne. Imaginons en 1788 la tête des autochtones qui n’avaient jamais vu un blanc, voir débarquer des dizaines de marins avec leurs habits, les fusils, etc. J’ai donc tenté de me mettre dans leur tête, mais je voulais surtout me situer du côté des Français, y compris dans la tension entre les classes, même si nous pensons que les marins de La Pérouse étaient plutôt bien traités pour l’époque. Mais que cela soit du côté des Polynésiens ou des blancs, je veux éviter des partis pris : il y a des bons et des mauvais hommes dans chaque peuple. »

Graphiquement, le lecteur peut une nouvelle fois profiter du formidable travail de Patrick Prugne, notamment de ses aquarelles où chaque arrière-plan n’est même plus dessiné, mais devient un territoire vierge où son pinceau fait naître autant de détails que d’atmosphères. On profitera d’ailleurs de ses nuances orangées, comme celles produites par le soleil parvenant à se faufiler dans les interstices de la jungle pour apporter un contraste bienvenu.

Et si l’auteur abandonne les grandes doubles pages d’illustration, qui étaient comme autant de respirations dans ses récits indiens, il a conservé son dossier de fin de volume. Ce cahier de 16 pages n’est pas que graphique : il permet non seulement de contextualiser le mystère de l’expédition et les recherches qui ont été réalisées pour comprendre ce qui s’était passé, mais il apporte également des éléments complémentaires qui n’ont pas été utilisés dans le récit. Le fait, par exemple, qu’un nouvel officier refusé par l’expédition à cause de ses mauvaises notes en mathématiques se nommait Napoléon Bonaparte.

Les pages du dossier graphique révêlent d’autres "essais" de couvertures réalisées par l’auteur.

Certains puristes pourraient tiquer sur une approximation historique destinée à contextualiser son propos. Patrick Prugne fait en effet référence à la mutinerie du Bounty, alors que celle-ci ne se déroule que quelques mois plus tard. Mais ce dernier s’en explique :

« L’HMS Pandora est vraiment passé au large de Vanikoro en observant une colonne de fumée, sans doute allumée par les deux derniers rescapés. Certes, cela se déroulait en 1791, soit après le Bounty, et pas en 1788 lorsque tous les marins étaient présents. Mais je trouve l’anecdote tellement extraordinaire, que je l’ai déplacée dans le temps, sans que cela ait une incidence historique. D’autres anecdotes historiques existent, comme cette mission française de sauvetage qui fait demi-tour en 1791, à quelques miles de Vanikoro, car les marins étaient trop malades. Malheureusement, impossible de tout mettre dans l’album. C’est pour cela que j’ai glissé des données complémentaires dans le cahier en fin d’ouvrage. »

Quoi qu’il en soit, Patrick Prugne réussit une fois de plus le pari de mêler de superbes planches à un passionnant moment historique et ethnologique. Un récit de 84 pages avec cette qualité graphique et cette passionnante immersion dans l’un des mystères de la marine, sans oublier le cahier graphique, le tout à moins de 20 € : il n’y a pas à hésiter !

Et ceux qui regretteraient néanmoins les Amérindiens de Patrick Prugne pourront profiter des très belles illustrations qu’il a réalisées pour la nouvelle édition du Dernier des Mohicans aux éditions Margot.

Patrick Prugne
Photo : Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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